Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

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mardi 29 mars 2016

Traduction de R. M. Chisholm, Thought and its objects (1986), par Bruno Langlet



La pensée et ses objets [1]


Roderick M. Chisholm



Individus
Avant 1905, Brentano soutenait qu’il y a deux types d’entités – les entia realia et les entia irrealia. Les chiens, les choses rouges, les carrés, les licornes et les sirènes seraient des entia realia, tandis que les privations, les possibilités, les entités mentales, les concepts, les propriétés, les états de choses, et les propositions seraient des entia irrealia.
Comme ces exemples le suggèrent, traduire ens reale par « chose réelle » ou « chose actuelle » ne serait pas correct. Les pensées portant sur des licornes et des sirènes sont des pensées portant sur des entia realia, dirait Brentano, mais elles ne sont pas des pensées portant sur des choses actuelles. La meilleure traduction d’ens reale est « individu », et la meilleure traduction d’ens irreale est « non-individu ». D’autres possibilités sont représentées par « concretum » et « non-concretum » respectivement, et aussi par « chose » et « non-chose ». (Si nous utilisons « individu » et « chose » de manière interchangeable, comme beaucoup font, alors nous devrions éviter l’expression « chose non-individuelle ».)
Après 1905, Brentano a soutenu qu’à strictement parler, les seules entités à propos desquelles nous sommes capables de penser sont des individus. Les pensées qui sont ostensiblement dirigées vers des non-individus peuvent être considérées, par analyse, comme ayant des individus pour objets. Et, donc, il ne peut pas y avoir de raison de croire qu’il y ait les moindres non-individus ou entia irrealia. Il s’agit là du « réisme »[2] de Brentano.
Pour lui, quiconque contemple une licorne ou un centaure contemple une chose. Et il incline parfois à mettre en avant ce fait en disant que les licornes et les centaures sont tels que s’ils devaient exister, alors ils seraient des choses. Mais cette façon de parler va à l’encontre de l’intention de Brentano. Il ne voudrait pas dire que les licornes et les centaures sont tels que s’ils devaient exister, alors ils seraient des choses. Cela serait la doctrine de Meinong, qui soutenait que les choses peuvent avoir un Sosein sans avoir de Sein.[3] Nous évitons des engagements envers la doctrine de Meinong – ou du moins Brentano le croit-il­ – si nous ne parlons pas de licornes ou de centaures mais des penseurs ayant, pour objets de leurs pensées, des licornes ou des centaures. Nous ne devrions pas dire que les licornes ont des cornes ; nous devrions dire que penser à une licorne est penser à quelque chose ayant une corne. L’idée plus générale de Brentano peut être présentée comme il suit : nous pouvons seulement penser à des entia realia ; et penser à un ens reale revient à penser à quelque chose qui, s’il existait, serait un individu.
Cette conception de la pensée peut sembler aller à l’encontre de la conception orthodoxe du jugement ou de la croyance. Car, normalement, un jugement ou une croyance sont dits être dirigés vers des propositions ou des états de choses. Mais selon Brentano, tout jugement est non-propositionnel et implique une relation entre un penseur et quelque individu. Le penseur adopte une position intellectuelle envers l’individu (qui peut – ou peut ne pas – exister).
La nature générale de la théorie de Brentano peut être suggérée par ce qui suit. Croire qu’il y a des A revient à contempler un A et à l’accepter ; croire qu’il n’y a pas de A revient à contempler un A et à le rejeter ; croire que quelques A sont B revient à contempler un A qui est B et à l’accepter ; croire que quelques A ne sont pas B revient à contempler un A qui n’est pas B et à l’accepter ; croire que tous les A sont B revient à contempler un A qui n’est pas B et à le rejeter ; et enfin croire que qu’aucun A n’est B revient à contempler un A qui est B et à le rejeter.
La théorie brentanienne des jugements composés présuppose qu’il y a des conjunctiva et des disjunctiva. Cela signifie que Brentano suppose que s’il y a un A et que s’il y a un B, alors il y a ce conjonctivum A-et-B, lequel est composé de A et de B. Et il suppose que s’il y a un A, alors il y a ce disjunctivum, A-ou-B. Il est par suite capable de distinguer de nouveaux types de jugement. Croire qu’il y a un A et qu’il y a un B revient à accepter les A-et-B. Croire qu’il n’y a ni A ni B revient à rejeter les A-et-B. Et croire qu’il y a ou bien des A ou bien qu’il n’y a pas des B revient à rejeter A-et-B. En utilisant le concept de partie, Brentano peut étendre sa théorie non-propositionelle à encore d’autres types de jugements.[4] (Nous allons nous intéresser plus loin à la théorie brentanienne des jugements modaux.)
La conception brentanienne de la pensée peut sembler absurde à certains, en particulier à ceux qui croient, avec Frege, qu’il y a une distinction irréductible entre concept et objet. Une telle personne pourrait dire : « est-ce que nos croyances les plus simples se rapportent à des propriétés ou à des concepts ? Si je conclus, par exemple, que quelques chiens sont bruns, alors je rapporte certains individus au concept ou à la propriété d’être un canidé et au concept ou à la propriété d’être brun. Et les concepts et les propriétés sont des non-individus, autrement dit des entia irrealia. » Pour comprendre l’ontologie de Brentano, il faut comprendre sa réponse à cette objection.
En disant que tout objet de pensée est un individu, ou une « chose », Brentano entend les termes « individu » et « chose » d’un manière quelque peu spéciale. C’est de cette manière-là que nous devons entendre « chose » si nous voulons comprendre ce qui semble avoir été la conception d’Aristote à propos des jugements catégoriques : ces jugements, a soutenu Aristote, consistent toujours à combiner ou à séparer des choses.[5]
Quelles « choses » combinons-nous si nous jugeons que quelques chiens courent ? Et quelles « choses » combinons-nous si nous jugeons qu’une rose est rouge ?


Une extension du concept d’individu
En disant « quelques chiens courent » et « une rose est rouge », nous utilisons à la fois des termes (« chiens » et « rose ») et des prédicats (« courir » et « rouge »). Mais nous pourrions utiliser simplement des termes et nous dispenser des prédicats. Par exemple, plutôt que de dire « quelques chiens courent », nous pourrions dire « quelques chiens sont des coureurs » ; et plutôt que de dire « une rose est rouge », nous pourrions dire « une rose est une-chose-rouge ». (La distinction est moins artificielle en allemand qu’en français : le choix porte sur Ein Rose ist rot et Ein Rose ist ein Rotes.) Brentano croit que l’image du monde qui dériverait d’une telle utilisation du langage est moins trompeuse, philosophiquement, que celle que nous obtenons en utilisant des prédicats.
Lorsque nous utilisons des prédicats et que nous disons « une rose est rouge », notre affirmation semble relier une fleur à un objet abstrait, à la propriété rouge. Mais en nous abstenant d’utiliser des prédicats, et en disant « une rose est une-chose-rouge », notre affirmation peut maintenant être dite ne combiner que des individus – une rose et une chose rouge. Une chose rouge, après tout, n’est pas moins concrète qu’une rose. Mais si nous disons que l’affirmation «  une rose est une-chose-rouge » relie deux choses, une rose et une chose rouge, alors la question suivante apparait : qu’est-ce que cette relation qui se tient entre les deux choses, si une telle affirmation est vraie ?
Est-ce la relation d’identité ? Dans un tel cas, lorsque je dis que quelques roses sont rouges, je devrais dire que quelques roses sont identiques avec quelques choses qui sont rouges, et lorsque je dis que quelques chiens courent, je devrais dire que quelques chiens sont identiques avec les coureurs. Mais cette interprétation ne conviendra pas.
Le principe suivant est valable pour l’identité : pout tout x et tout y, si x est identique à y, alors x est identique à y aussi longtemps que soit x soit y existe. Des chiens qui courent peuvent cesser de courir sans cesser d’être des chiens. Par conséquent un chien qui est un coureur peut cesser de courir sans cesser d’être. Et donc, nous ne pouvons pas interpréter « quelques chiens sont des coureurs » comme nous indiquant que quelques chiens sont identiques à des coureurs. La relation entre les chiens et les coureurs est une relation étroite, ontologiquement, mais ce n’est pas celle de l’identité. Qu’est-ce qui pourrait constituer une autre relation ontologiquement étroite ?
Aristote a parlé de relation entre substance et accident. Brentano suit Aristote à cet égard et suggère que la relation de substance et d’accident peut être comprise en référence à la relation plus familière qu’il y a entre partie et tout.


Substances et accidents
Si l’on suit Aristote, nous pourrions dire qu’un coureur est un accident du chien et que le chien, quant à lui, est la substance du coureur. Si le chien respire tout autant qu’il court, alors nous pourrions dire que le coureur et le respirant à la fois sont des accidents de la même substance. Selon cette manière de considérer le monde, l’identité n’est pas la seule relation ontologiquement étroite qu’une chose peut avoir avec une autre. Une chose peut aussi être un accident d’une autre chose, et deux choses peuvent être des accidents d’une troisième chose.
Les concepts de substance et d’accident, tels qu’ils sont interprétés par Brentano, sont plus clairement manifestés dans les phénomènes psychologiques. Si nous pouvons dire que quelqu’un voit quelque chose, alors selon Brentano, un voyant (see-er) est un accident d’un penseur. (On ne peut pas voir qu’une chose est un arbre sans avoir la pensée d’un arbre ; mais on peut avoir la pensée d’un arbre sans voir la moindre chose être un arbre.) Le penseur d’arbre est à son tour un accident du soi ou de la personne. (Rien ne peut penser à moins d’être une personne, mais une personne n’a pas besoin de penser.) Dans la terminologie de Brentano, celui qui voit un arbre est un accident de celui qui pense à un arbre, et celui qui pense à un arbre est un accident, à son tour, du soi ou de la personne.
Aristote soutient donc, en opposition avec Aristote, qu’il peut y avoir des accidents d’accidents. Mais il soutient aussi que si le voyant est un accident du penseur et que le penseur, à son tour, est un accident du soi ou de la personne, alors, bien que la personne soit la substance du penseur, le penseur n’est pas la substance du voyant. Nous devons distinguer entre substrat et substance
Si, pour l’instant, nous considérons « A est un accident de B » comme un concept indéfini, nous pouvons présenter les concepts de Brentano de la sorte :

D1   B est un substrat de A = Df A est un accident de B

D2   S est une substance  = Df S est possiblement un substrat ; et S n’est
        possiblement pas tel qu’il a un substrat

Les concepts sont ainsi définis en termes de l’accident.
Brentano dit que les accidents peuvent avoir des accidents et que les substances peuvent avoir des substrats. Mais il dit aussi que s’il y a des substrats qui sont des accidents, alors il y a aussi des substrats qui ne peuvent pas être des accidents. Un substrat qui ne peut pas être un accident est une substance. Les soi ou les personnes, pour Brentano, sont des substances.
Le concept d’accident, suggère-t-il ensuite, peut être expliqué en se référant à la relation partie-tout. Puisqu’Aristote soutenait qu’un accident est dans une substance, on peut s’attendre à ce que Brentano dise qu’un accident est une partie d’une substance. Mais Brentano présente cela de la façon inverse : La substance est une partie de l’accident.
La conception méréologique de Brentano concernant le sujet et l’accident est plus aisée à comprendre en se référant à la doctrine de l’essentialisme méréologique – une doctrine que Brentano tenait pour évidente par elle-même. Il croyait que pour n’importe quel P ou W, si P est une partie de W, alors W est nécessairement tel qu’il a P en tant que partie. Selon cette conception, la chaise que je désigne maintenant est nécessairement telle qu’elle a ce bras de chaise en tant que partie. Si un autre bras de chaise prenait la place du premier, alors nous aurions une chaise très similaire, mais ce ne serait pas la chaise particulière qui existe ici et maintenant. (Dire cela n’est pas dire que le bras est nécessairement une partie de la chaise. Ce n’est pas dire non plus que le dossier de la chaise – la partie de la chaise qui n’inclut pas le bras de chaise – est nécessairement tel qu’il est attaché au bras.) En utilisant la terminologie de la « partie » et du « tout », nous pouvons dire, selon Brentano, qu’une substance est une chose qui peut être une partie propre mais qui ne peut pas avoir de partie propre, et qu’un accident est une chose qui a une substance en tant que partie propre. Si nous pouvons dire « Quelqu’un qui voit entend aussi », alors, selon Brentano, il y a quelque chose (une substance) qui est une partie d’un voyant aussi bien que d’un entendant (les deux accidents sont co-substanciés)[6].
Nous avons distingué ces relations ontologiquement étroites :

(1)A est un accident de B ;
(2)B est la substance de A ;
(3)A et B sont des accidents de la même chose, et aucun n’est un accident de l’autre.

Comparons maintenant avec ce qui suit :

(1)P est une partie de W ;
(2)W a P en tant que partie ;
(3)P et Q sont des parties de W, et aucun n’est une partie de l’autre.

Ces dernières relations sont clairement analogues aux relations substance-accident. En introduisant la terminologie de la substance et de l’accident, Brentano pense que nous ne faisons simplement que généraliser la relation plus familière tout-partie.
Toute substance et tout accident est un ens reale, selon Brentano. Il dit aussi en effet que tout amas ou agrégat d’entia realia est lui-même un ens reale.[7] Je pense que de telles considérations écartent le besoin apparent qu’il y aurait à supposer que les choses individuelles sont reliées à des objets abstraits. Les choses individuelles sont seulement reliées à d’autres choses individuelles.




[1] Chap.2 de R. M. Chisholm, Brentano and intrinsic value, Cambridge : Cambridge University Press, 1986, pp.9-16.
[2] Le terme réisme a été introduit par T. Kotarbinski en 1929. Comme Brentano, Kotarbinski rejetait les entia irrealia. Mais à la difference de Brentano, il soutenait tout que ens reale – tout individu – est un corps physique, et ainsi nommait-il sa doctrine le « somatisme ». Cependant, selon Brentano, les soi (selves) et les personnes sont des choses individuelles mais pas des corps physiques. Voir T. Kotarbinski, « Franz Brentano as reist », il Linda L.Mcalister, ed., The philosophy of Brentano, pp. 194-203. Cet article parut d’abord en français dans la Revue internationale de philosophie, 20, (1966), pp.459-476.
[3] Comparez avec K. Lambert, dans la série présente, Meinong and the principle of independence (Cambridge : Cambridge University press, 1983).
[4] J’ai présenté la position de Brentano de manière détaillée dans les Brentano et Meinong studies (Amsterdam : Rodopi, 1982), pp.17-36 (il s’agit du vol.III des Studien zur Oesterreichischen Philosophie, ed.R.Haller).
[5] De Anima, 430a.
[6] La description la plus détaillée de la conception brentanienne de la substance et de l’accident peut être trouvée dans son livre The theorie of catégories, ed.A.Kastil (The Hague : Martinuf Nijhoff, 1981), surtout pp.101-124 : Kategorienlehre (Hamburg : Felix Meiner Verlag, 1974), pp.130-165 (la première édition de ce livre a été publiée en 1933). A comparer avec mon Brentano and Meinong studies, pp.3-16.
[7] Theory of categories, pp.19 sq ; Kategorienlehre, pp.11 sq.

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