Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



mercredi 13 janvier 2016

In memoriam Cometti


6 janvier 2016


Dans ces quelques mots d'hommage, il faudrait dire pour commencer — mais ne pas le dire en passant — que le nom de Cometti reste attaché à un moment fort du département de philosophie de l'Université de Provence, à une époque où y enseignaient Livet, Lebrun et Clementz, avant donc la création du dinosaure aux yeux à demi fermés d'AMU. Foin des Labex et autres structures dissipatives de la pensée, il y forma un groupe de travail restreint le GRAPPHIC dont l'un des enjeux programmatiques aura été de traduire le livre le plus difficile de Nelson Goodman sur l'apparence : coordonnée par  J.-F. Rauzy, cette traduction a paru ensuite aux éditions J. Vrin. Jean-Pierre Cometti a inspiré et relancé de même façon nombre de traductions intéressantes, s'y attelant souvent en personne. Le temps est loin où le département d'Aix pouvait s'enorgueillir de figures aussi productives que la sienne, aussi souples dans leur déploiement, aussi riches dans leurs spectres et la pluralité de leurs publications (le pragmatisme, l'esthétique philosophique, la psychologie de Wittgenstein, la pensée autrichienne, la démocratie). Quelque chose s'est définitivement perdu de l'héritage de Granger et de Guillermit. C'est avec la disparition de Jean-Pierre que s'accuse un peu plus la décomposition d'un héritage de pensée qu'on pourrait dire résistant et autochtone, mais aussi universaliste et cultivé, échappant aux démons du localisme provincial et du sectarisme.


Nous éprouvons d'abord de la tristesse en pensant à ce décès aussi soudain que mortifiant pour ses amis, ses collègues et ses nombreuses connaissances : Jean Pierre Cometti est mort comme il a vécu, en précipité, en urgence, dans une intensité qui le portait vers ce qu'il ne connaissait pas encore, sans perdre de temps — comme si cela se pouvait de vivre sous cette forme une fin de vie aussi atroce, avec deux livres sous presse. Jean-Pierre a comme toujours pris les devants ; il a subi cette douleur très intense et horrifiante d'une maladie qui l'a emporté trop tôt, et en même temps il est encore presque là : nous le gardons cordialement avec nous, en notre compagnie, préparant le dîner, affairé et efficace, avec sa façon de balancer le corps puis de se rapprocher pour nous chuchoter à l'oreille que ce que nous disons maintenant est saugrenu, parce qu'exagéré et sans raison d'être le concernant.  Les panégyriques qui lui tombent aujourd'hui sur la tête paraissent pour certains trop discordants d'avec son pragmatisme foncier et sa modestie. Son côté jazzy le protège heureusement des mélodies suspectes et y fait définitivement obstacle. Jean Pierre était un garçon entreprenant et fier — à qui on ne la faisait pas ; que rien n'impressionnait beaucoup ; mais il fut sans aucun doute a good guy : un type de bonne facture, qui s'était élevé tout seul, qui avait travaillé vite — très jeune —, devant surmonter beaucoup d'obstacles, avant de parvenir non sans peine à l'université en 1992 où son talent s'est épanoui. Il fut ensuite élu Professeur, et dirigea le département avant que je n'en prenne la direction pour quatre ans de 2004 à 2008. Cometti s'était adonné à la philosophie, plus tôt que moi, à un âge où G. Lebrun, D. Janicaud, M. Clavelin publiaient leurs propres thèses, y marquant de fortes individualités dans un discours hors mode, hors courant dominant. Il me disait qu'il devait beaucoup à ces penseurs déclassés de nos jours, mais pour lui honnêtes et sérieux. Il y avait une pièce chez Jean-Pierre, dans sa maison de Simiane, où ces "tombeaux" de chez Gallimard — comme disait Dominique Aury avec un fin sourire en parlant de ces livres "d'avant" — dormaient à l'abri des coups de mistral dans leur guenilles de cellulose, tels de vieux machins qu'on protégerait d'une mort académique. Cometti était un défenseur ardent des livres et des publications, de toute sorte et de toute nature, fussent-elles les plus décalées, les plus disparates quelquefois. Il faisait un pont entre plusieurs styles de philosophie. Il écrivait vite à l'écritoire ou au clavier, il synthétisait et raturait avec une vitesse pour moi presque fatale. Il respirait un thème, un auteur, une doctrine et passait à un autre sujet.

Mais quand je l'ai connu en 1978, nous étions deux professeurs de terminale à l'étranger au Lycée Lyautey à Casablanca. Un peu par la force des choses et du fait du hasard des publications de postes budgétaires, déjà raréfiés à ce moment-là pour les philosophes. Deux professeurs mis sur la touche dans leur académie respective d'origine se retrouvaient par inadvertance. — Il me parlait obstinément à Casa d'une thèse qui était à faire sur Musil, celle qui lui a permis ensuite de publier quatre livres (je crois) en plus d'une retraduction partielle et courageuse de L'Homme sans qualités, qui est venue beaucoup plus tard. Ses contacts avec Philippe Jacottet l'ont à ce moment crucial et tardif beaucoup mûri. Je le vis partir pour Fribourg avec regret en 1979, et je demeurais longtemps sans le revoir. Il me reste quelques bien minces records de cette époque ancienne qu'il est peut-être vain de raviver. G. Lambrichs me demandait de faire des recensions pour la revue de la N.r.F : j'avais dû produire sur commande celle de la Grammaire philosophique de Wittgenstein que venait de traduire M.-A. Lescourret (on ignorait alors le contenu du Big Typescript). J'avais fait de même pour la traduction du Schelling de Courtine et Martineau. C'est là, dans la cabane de jardin où je me trouvais dans le quartier du Polo, qu'il vint me voir et fut frappé par Wittgenstein comme le sirocco fait plier le palmier : il restera obnubilé par ce déni des essences, par le côté réfractaire du divin Ludwig à l'endroit des systèmes — cette anarchitecture mentale lui plaisait bien, sous le style fragmentaire de la décomposition des pensées toutes faites. Je n'étais déjà pas d'accord avec cette version prémonitoire qu'il eut presque aussitôt de la métaphilosophie wittgensteinienne, mais je sais seulement qu'il ne connaissait pas Wittgenstein avant ce jour-là : notre rencontre fut décisive pour cette raison anecdotique (litt. "extérieure" à la chose même). — Sa détestation à lui, à la même époque encore (puisque je le recensais aussi) allait vers Adorno, qui ne méritait pas je pense un rejet aussi définitif, et sur lequel il est ensuite lui-même d'ailleurs largement revenu ; Adorno, qu'on redécouvrira sous son vrai jour, quand Dewey sera passé de mode. Je ne peux pas justifier autrement que de façon réactionnelle et presque épidermique, dans son rejet de l'Ecole de Francfort,  sa passion pour l'esthétique du fonctionnement de l'art — de l'art qui se suffit à soi dans sa manifestation — qu'on devrait dire auto-télique ; et plus profondément dans son explication anti-causale de la genèse de l'art (à ses yeux indifférente), celui-ci s'exemplifiant tout seul hors des références obligées : tel est le fond de son esthétique qui est héritée du pragmatisme caché de Goodman. Ainsi, pour moi, les deux termes de son balancement intellectuel sont-ils restés tels depuis que nous nous sommes connus, il y a presque quarante ans, à peu de choses près. Depuis ces longues conversations aporétiques qui étaient les nôtres, par exemple au Maarif, quand il y habitait. J'étais déjà métaphysicien, et je travaillais sur Descartes entre autres choses ; mais comme lui était de son époque — à la différence de moi — à ses yeux, la mort du sujet était la mort de la métaphysique qu'il continua de mépriser sa vie durant comme une erreur génétique darwinienne dont je serais un lointain produit.

Ce n'est pas parce que nos opinions divergeaient de fond en comble que je ne pourrais pas comprendre mon ami et ses positions philosophiques principales. Cometti a opéré d'abord, avec Musil, une sorte de pénétration romanesque, une "alternative" à l'enseignement philosophique de l'histoire de la philosophie qui n'était pas son truc. Il s'est ensuite passionné pour les auteurs désosseurs de concepts épais à l'instar de Musil ou même de James, quoique de façon plus subtile, d'un continent à l'autre. C'est au Québec qu'il fit son livre sur Wittgenstein et la psychologie. On connaissait mal, cela noté, son versant rebelle, parce que Cometti était aussi quelqu'un d'ouvert, d'accueillant et d'affable. Sa méridionalité n'était pas de façade : il jouait parfois à faire le Schpountz pour les imbéciles (et les jaugeait par ce truchement) ; elle était entière ; on l'entendait broncher quand il n'était pas content à cause de quelques fadaises qui l'avaient mis en rogne, et on le savait cordial, soucieux de vous aider et de vous faciliter une édition dès qu'il en avait le moyen. On peut même dire à ce sujet que sa qualité première était l'entregent. Les Classiques mettaient en avant cette disposition vertueuse à partager l'intelligence, à se moquer de l'autorité comme des autorisations supposées à s'exprimer qu'il ne fallait pas enfreindre. Il pratiquait quant à lui le laisser dire/ laisser penser de façon fort libérale, et presque trop à mon gré. Habile aux contacts, Cometti n'aimait pas cependant qu'on lui fausse la politesse. J'en veux pour preuve — ou pour contre-exemple plutôt — ses entretiens avec Bouveresse à la radio : ils montraient deux tempéraments philosophiques irréductibles, l'irrédentisme de chacun des deux se faisant concurrence sur le dos de Musil, à croire que l'idiosyncrasie du romancier Viennois convaincu d'un ratage total, de la croissance effrénée de la sottise, de la divagation quasi-stochastique du progrès moral et intellectuel, devait paradoxalement relancer la dispute chez ses meilleurs interprètes en France. Ce constat amer n'est dû qu'en partie à la misère même du débat, tel que nous le connaissons de nos jours dans les magazines philosophâtres. Ce différend dans l'interprétation s'explique, si l'on veut aussi, d'une autre façon. Cometti lisait Wittgenstein comme une sorte de Musil déplacé dans le monde analytique, se servant des "formes de vie" comme on se sert d'armes postiches pour effrayer l'adversaire ; tandis que Bouveresse lisait Musil comme un Wittgenstein désabusé qui aurait donné une autre philosophie de l'histoire que celle que pouvait enseigner les faux prophètes de son époque. En dépit des thèses soutenues par les tenants du new-Wittgenstein, ou du Pseudo-Wittgenstein (comme on aurait dit au Moyen-Âge), ces lecteurs abusés de Carnap par Kierkegaard, et vice-versa, il n'y a pas de philosophie de l'histoire chez Wittgenstein, tandis que Musil est un remarquable Kulturpessimist, à qui bien des événements d'aujourd'hui peuvent donner raison. Cometti et Bouveresse ont bien laissé le débat se féconder lui-même ; et je ne doute pas qu'il se poursuivra dans le futur. Entre Musil et Wittgenstein, l'histoire en question n'est probablement pas close. Jean-Pierre avait raison de penser que d'autres "tiré à part" viendront s'écrire (pour reprendre le nom d'une direction de collection que Cometti assura pendant vingt ans à peu près, et qui emporte aujourd'hui encore toute notre adhésion), perpétuant cette histoire séculaire austro-américaine qui ne doit plus rien à l'Idéalisme allemand.


 Jean-Maurice Monnoyer

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