Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

jeudi 15 février 2018


Métaphysique de Brentano 


Jean-Maurice Monnoyer



Introduction

Il est inutile de parler d'une métaphysique de Brentano (1839-1917) sans l'associer à son ontologie. Mais il est encore plus délicat de cerner leurs domaines respectifs qui peuvent se superposer. De façon classique, l'ontologie exposerait les différentes formes d'être (au sens aristotélicien de la pluralité sémantique de ses acceptions) ; la métaphysique s'intéresserait plutôt, quant à elle, à décrire les sortes d'étants qui sont catégoriquement distingués, même s'ils sont en même temps démultipliés de façon très caractéristique par Brentano. Elle détermine prioritairement en quoi ceux-ci sont réels ou non, de par leur détermination spécifique et selon la perception évidente que nous en avons. S'il se refuse à prendre une position claire sur l'idéalité des signifiés ou sur le sens de l'être — qui n'est pas un genre comme un autre selon ce que nous a appris Aristote —, Brentano estime par contre que ne sont signifiants que les marqueurs de composition "intra-catégoriques" (on ne trouve pas d'états de choses "épais" ou même d'événements isolés chez Brentano, mais des accidents et des substances qui les individuent, ou encore des "touts" accidentels complexes et des entités pensantes qui les unes et les autres coexistent et parfois viennent à coïncider). Une répugnance farouche à l'égard des monstres ontologiques hybrides explique son refus des classes vides autant que sa critique des paradoxes de l'infini de Bolzano. N'ignorant pas les progrès spectaculaires de la science de son temps, Brentano comme Whitehead (mais dans un sens opposé au sien) a donné une métaphysique spéculative, transgressant l'histoire de la philosophie classique ou la transformant de façon hérétique, aussi bien à l'égard d'Aristote qu'à l'égard de Leibniz. Ses manuscrits de "métaphysique", qui ne sont pas tous publiés, mais dispersés, contiennent surtout une sorte de méréologie intuitive, dont il est le premier concepteur moderne. Toutefois, on ne trouverait pas chez lui (loin s'en faut) de scission quelconque entre ontologie et métaphysique, par exemple au sens de la daseinsfreie Metaphysik de Meinong.  Pour la même raison, quoique symétriquement, il ne conviendrait pas vraiment de dire de son ontologie qu'elle est metaphysics-free [1] (libre de toute métaphysique), ce qui s'applique par contre exactement au "calcul des noms" de  Lesniewski — c'est-à-dire à une méréologie formelle, qui n'est plus aristotélicienne comme celle de Brentano. Qu'est-ce que cette méréologie intuitive (de meros : partie) ? En quoi pouvait-elle aboutir à cette doctrine du réisme qu'ont soutenue la seconde génération des brentanistes, eux-mêmes élèves de Marty, Oscar Kraus et Alfred Kastil, qu'ils ont pieusement défendue : une doctrine selon laquelle les seuls objets qu'il y a sont des choses (res) ? C'est d'abord dans l'édition de 1911 de la Psychologie du point de vue empirique, puis dans les appendices importants de l'édition de 1924 (id. ,Vrin, pp. 385-477) que cette doctrine apparaît formulée. Elle semble dirigée en partie contre Meinong, mais les animadversions de Brentano sont toujours fort subtiles. De nos jours, on pourrait tout aussi bien dire qu’elle est dirigée contre les pragmata que Heidegger a plus ou moins sollicités dans son ontologie, à cette différence près que ce sont des concreta individuels.



Méréologie intuitive

Au sens technique, la méréologie exploite la relation entre les parties et les formes différentes de touts : des agrégats (impropres) ; des touts intégrés (qui précèdent l'association des parties par leur structure) ; des touts essentiels (dont aucune partie n'est séparable), pour reprendre sommairement ici une interprétation que donne Aristote du terme holon, que Brentano va contester. Il reconnaît qu'il ne saurait accepter que se fonde une plurivocité catégoriale sur cette mauvaise appréhension du tout d'après laquelle celui-ci et ses parties ne peuvent pas être actuels (ou réels) en même temps. Je laisse en attente le sens quantitatif du to pan. Le point est central, car une partie peut valoir comme un tout (et pour un tout), bien qu'en en faisant partie (comme l'index pour la main qui indique une direction). Il est vrai aussi selon Brentano, comme le montre sa Psychologie du point de vue empirique et sa Deskriptive Psychologie, que la conscience est une entité homogène, mais elle n'est pas en soi une entité simple (homostoikéique : "faite des mêmes éléments", comme il le dit à un moment, de façon vraiment barbare). Les choses dont il parle sont alors des morceaux spatio-temporels diversement qualifiés, mais toujours actuels pour l'acte de référence mentale qui s'y rapporte, y compris quand ce sont ces "successions de substance" (selon son expression), comprenant les modes temporels de saisie et les modes attributifs variables de présentation de ses états en tant qu'objets. On comprend que la détermination par les catégories n'est plus seulement conceptuelle [2], mais concerne ce qui est effectivement présentifié ou visé par un acte de référence, par exemple quand je dis que : "je pense à un centaure". Je ne dis pas "un centaure n'existe pas", ce qui serait équivalent à das Nichtsein eines Zentauren besteht ("le non-être d'un centaure subsiste"). Que X se réfère à A ou que X se représente A n'implique pas l'existence de A. On ne peut envisager celle-ci que in modo obliquo : "personne ne peut accepter qu'il est vrai de dire qu'existe un centaure" ; le centaure cesse alors d'être un réel, au sens usuel du mot. Il pourrait l'être au sens réistique, mais sous quelques conditions suspensives qui ne sont pas seulement psychologiques. De fait, il n'est pas correct de nier que le contenu d'un jugement "existe" (ce qui n'a pas de sens), par contre souligne Brentano : "nous nions qu'il existe quelque chose qui corresponde au mot contenu". Il est impossible de traiter les contenus de la même façon que des objets.

L'être ou le non-être d'un centaure ne peuvent devenir objets au sens où pourrait le devenir le centaure lui-même : seuls peuvent devenir objets celui qui affirme et celui qui nie le centaure, auquel cas le centaure devient également objet selon un certain modus obliquus. Par conséquent, seules les choses qui tombent sous le coup du même concept réel (Reale) peuvent devenir objet pour des relations psychiques
(Psychologie du point de vue empirique, II, Vrin, p. 305.)

  Le centre de cette allusion n'est pas tant la fiction du centaure, obliquement présent — donc existant au sens impropre —, par exemple pour celui qui voit la statue du centaure commandée au sculpteur César. Ce que vise Brentano est ailleurs. Il stigmatise par là des entités comme les Sachverhalten ou les Objektive, ou les Urteilsinhalte qui sont des irrealia,  en sachant que toute la discussion des années 1890-1910 portera sur cette famille d'entités. Certains interprètes comme Mauro Antonelli estiment que les Leçons de Métaphysique dispensées à Würzburg (1867-1873) font clairement voir que Brentano a anticipé ce qui se produirait pour lui vingt ans plus tard : l'être comme vrai ne peut pas coïncider avec l'existant, qui comprend à la fois le réel et le non-réel. Le réisme psychologique consisterait alors à soutenir que seul le réel est l'objet possible de nos actes mentaux. Mais la dernière métaphysique de Brentano ne souscrit pas à cette thèse modale, en quelque manière suspecte. Selon P. Simons, revenant sur l'exemple du centaure, on devrait plutôt dire en ce cas que le réisme réductif (ramenant toutes les non-choses à des choses) échoue, dans la mesure où on ne peut pas lui donner de conditions de vérité (il peut se trouver que des centaures existent et que je répugne à en avoir une perception évidente, comme pour beaucoup d'êtres de fiction qui se mettent à exister)[3]. Pourtant, on ne saurait conclure que la métaphysique de Brentano soit une manière de métapsychologie, ou de métacritique des catégories de pensée. L. Albertazzi (1999, 2004)  n'a pas non plus entièrement tort de situer cette dispute à l'intérieur de la critique de l'identité ou du parallélisme psycho-physique que Brentano tire de son étude du De Anima, dans la mesure où nous ne sommes pas dotés d'instruments appropriés pour percevoir les sensibles communs.

Est-ce cependant la bonne question que de savoir s'il faut préférer une conception représentative (parecphrastique) à une assomption strictement ontologique — ou méréologique — du réisme de Brentano ?  Ne vaut-il pas mieux choisir des équivalences entre énoncés qui nous délivrent de tout engagement ontologique ? Dans sa Métaphysique (livre Z), Aristote défend que c'est par la définition qu'on peut cerner en quoi consiste la forme substantielle d'un individu concret ; le composé de forme et de matière n'est pas une substance (parce qu'il est postérieur à la forme) ; et la matière n'est pas substance parce qu'elle est seulement en puissance individuante : en résumé, le "composé" méréologique présuppose la rencontre de formes accidentelles et substantielles dans une matière, bien que seuls les déterminants de la forme restent des éléments de la définition (Z, 1035 b, 30). La conception représentativiste du composé demeure dans ce cas dépendante du point de vue logico-formel. Brentano  assume que ce passage très discuté d'Aristote doit être compris de la manière suivante : ce qui est, ce n'est pas la forme du composé mais le composé en acte [4]. Une observation similaire de Courtine appuie cette évidence que le couple potentiel/actuel est comme absorbé dans la relation partie / tout (2008, p.207). Brentano de son côté préfère en effet penser une méréologie plurielle, à la fois "psychique" ou substantive, nous l'avons dit, préformant les concepts catégoriels, dans laquelle la perception interne et l'unité de la conscience imposent de considérer l'âme une — quoique prise ensemble "avec" ses déterminations et composant avec elles. A la fin de sa vie,  il exposera trois conceptions du tout : 1/au sens collectif et agrégatif ; 2/ au sens où le tout est une substance "qualifiée" par ses accidents ; 3/ au sens où le tout est un continuum.  La difficulté ne résiste que quant au prédicat : "être une partie de" quand il est "opposé" au prédicat : "être une unité de".  Telle est alors le fond de la rénovation décisive proposée par Lesniewski et P. Simons, pour qui la méréologie de Brentano est défective.

C'est à ce titre qu' il faut en effet remarquer que la méréologie n'a pas besoin d'être fondée sur une conception atomistique qui supposerait que la réalité première soit faite de simples, sans parties : de simples dits "ultimement unitaires" (Kategorienlehre, p. 249) [5] — par exemple de substances premières et de points inétendus — ainsi que Brentano aurait tendance à le soutenir par une contraposition curieuse, d'autant que ces substances unitaires pourraient aussi appartenir à des touts substantiels concrets [6]. L'ontologie de Brentano a été très bien étudiée (J.-F. Courtine, 2007, ch. 2 & 4 ; 2008, pp. 197-214 ; A. Chrudzimski, 2004 ; R. Poli, 2004 ; B. Smith, 1994) ; aussi voudrions-nous ici esquisser un abrégé de sa métaphysique qui ne se laisse pas facilement présenter à côté de la première.



Esquisse d'une métaphysique des accidents

S'il l'on entend y réussir, il faut commencer par la définition aristotélicienne de l'accident, telle que Brentano l'a aménagée et transformée. La tache n'est pas facile : dans la Dissertation de 1862, De la diversité des acceptions de l'être d'après Aristote,  l'être "par accident" est justement exclu de la métaphysique. Le terme aristotélicien est noté dans les Seconds Analytiques (I, 22, 83 b, 19), où l'accidentalité se confond avec le non être, mais ce lien permet pourtant ensuite de considérer les catégories elles-mêmes capturées par les "figures de la prédication", comme des accidents (sous une acception alors très différente désormais), puisqu'elles ne sont pas essentielles (∆ 7, 1017a, 24). La Dissertation pose ensuite (V, §13, XII, Vrin, pp. 142-143), une subdivision des accidents prédicables, entre accidents absolus et relations ; puis parmi les accidents, entre ceux qui s'attribuent à la substance et sont inhérents ; les affections (qui ne le sont pas) ; et les circonstances. Seuls les premiers, dits absolus (ou monadiques) sont des modifications qui joueront ensuite un grand rôle dans la relecture de la Kategorienlehre  (2e version de 1916), en servant à déterminer ce que sont les prédications authentiques. Pour donner une image à dessein simplificatrice, il est possible d'affirmer contre la dénégation "nominale" de l'accident (sur lequel aucune science ne saurait se fonder selon Aristote)[7], que Brentano offre une définition constitutive de ce dernier comme a pu dire R. Chisholm. Cette constitution s'entend au sens psychologique et au sens ontologique, puisque c'est le tode ti — la substance simple —, qui reste le sujet focal des accidents cognitifs, pathétiques et perceptuels. Dans toutes les modifications de son état, elle intègre des "touts" de différentes natures qu'elle individue.  Dans ce cas, on ne dit plus seulement être un accident = être un attribut, puisque l'on peut prédiquer la formation de touts qui seront accidentels ou substantiels, défaisables ou pas (c'est-à-dire dont on peut séparer  unilatéralement une partie ou non). Chaque modification de la substance implique un changement dans son mode d'individuation. Les substances restent des individus (en principe indépendants : des Etwas für sich) et les qualités sont des individus dépendants. Les touts prégnants, comme aurait dit Husserl, sont des touts d'ordres supérieur, des individus d'un genre différent qui ne sont pas des substances, mais qui ont des substances comme leurs parties essentielles (Wesenteile).

Parmi les êtres qui montrent des parties, il s'en trouve certains dont le tout ne se compose pas d'une pluralité (Mehrheit) de parties : ce tout apparaît bien plutôt comme un enrichissement d'une partie, mais un enrichissement qui ne résulte pas de l'ajout d'une seconde partie. Une âme pensante en offre un bon exemple.  Si elle n'est plus psychiquement active (denktätig), elle n'en cesse pas moins d'être la même âme, et redevient-elle de nouveau active psychiquement, aucune seconde chose ne vient s'ajouter à son être. Ce qui ne serait pas le cas si une pierre est ajoutée à une autre ou quand un corps grossit et double de taille. Dans le dernier cas, le corps élargi est fait de deux choses : aucune des parties ajoutées ne contient l'autre. Par contraste, la chose psychiquement active contient essentiellement (sachlich) l'âme, de la même manière que conceptuellement la différence spécifique "rouge" contient le concept "coloré". Ce point est généralement méconnu. On croit qu'à la chose âme (Ding Seele) est ajoutée la chose psychiquement active (Ding Denktätiges). Tous les termes abstraits se fondent sur cette fiction. Kategorienlehre, p. 53.

L'activité psychique, nous dit ce passage, ne peut pas être saisie de manière abstraite. A un autre endroit, Brentano précise encore : "Pour notre part accident et substance doivent être pris dans le même sens comme des choses, et nous pouvons défendre notre conception contre Aristote, car nous avons montré qu'un Tout qui contient une chose comme partie, et même un Tout composé de plusieurs choses, est lui-même une chose, une entité. Or on ne peut pas dire que l'accident et la substance constituent ensemble une pluralité de choses. Mais seulement que la substance est une chose et que la substance enrichie par l'accident est une autre chose, bien que la substance enrichie par l'accident ne soit pas une chose complètement différente de ce qu'est la substance, et de sorte qu'aucune sorte d'addition de l'un avec l'autre ne produise une pluralité." (id., p. 54). Bref, il ne se produit pas quelque démultiplication artificieuse des manifestations de l'être qui voudrait que la réalité doive rester chatoyante. Les différents sens de "est" sont maintenant remplacés par les différentes acceptions de l'accident, soit par la pluralité des prédications possibles, ce qui prouverait que l'acception logico-grammaticale de substance est incapable d'assurer in fine le rôle de l'individuation, puisqu'il est admis selon Aristote même, que l'expression du courage, de la compétence grammaticale ou de la santé ne sont pas des universaux, mais bien des sortes de non-substances accidentellement présentes dans des individus (M. Libardi, 1996, p. 34). Autant de catégories accidentelles, autant de sortes d'accidents déterminables, autant de touts accidentels unitaires. Cette hypothèque qui est jetée sur le nom de substance, comme "support" des accidents, Brentano l'a présentée dans la Kategorienlehre, constatant que par expérience "une partie subsistante peut elle-même contenir une partie qui subsiste en elle (ein Subsistierendes selbst wieder einen teil enthalten kann, der ihm subistiert)" (p.150). Le point-limite est atteint quand on demande si la substance est la dernière partie subsistante, alors qu'aucune individuation n'est plus envisageable (ibid.). Comme il est raisonnable de penser que la dernière partie qui subsiste sans contenir en elle rien de subsistant serait la "substance", il faut la renommer et la désigner comme erstes Subsistierendes ; ce qui originairement subsiste. Le théisme de Brentano considère que seul Dieu serait en fait dépourvu d'accidents, et pourrait se ranger sous ce nom[8]. On verra ensuite que dans sa théorie du continu un espace substantiel est proposé au dehors (où les corps ne sont alors que des accidents et des faisceaux d'accidents des parties d'un espace absolu fini).

 Brentano admet en effet que l'expression d'un accident demeure toujours basiquement nominale ou homonyme : en surcroît de chaque substance, de chaque multiplicité de substances, de chaque partie de la substance, chaque accident est définissable séparément comme un Seindes (un étant en bonne et due forme)[9]. Sous ce rapport, l'accident reçoit une dignité ontique inédite, radicalement indépendante de la situation subalterne où le plaçait l'inesse.  L'inclusion de la substance dans l'accident qui l'implique (involviert), renverse la conception standard. Il n'est plus uniquement "ce qui arrive" à la substance, ni ce qui reste enfermé en elle (une détermination inséparable), et au principal ce qui pourrait ne pas exister de façon nécessaire. Brentano dira que "un arbre est vert" est équivalent à "un arbre vert existe" ou "il y a un arbre vert", mais que cela implique aussi que nous puissions dire "un arbre existe vert" (Kategorienlehre, p. 225). La relation d'inhérence comme l'affirmation d'existence (que supportent en principe les jugements existentiels classiques) sont ainsi transformées, et en partie subrogées, par la relation de dépendance des parties et des touts qui constitue l'originalité de son système : un tout et ses parties n'étant pas pour lui obligatoirement et ontologiquement distincts in actu. La fonction authentique de la copule ainsi redéfinie dans un arbre existe vert fait que le vert de cet arbre non seulement n'est plus une entité catégorématique assignable à un substrat-sujet (tout ce qui n'est pas "de l'arbre" dans ce vert), mais elle n'est pas non plus le corrélat d'un arbre en tant qu'objet subsistant [10] (qui peut être quelque chose d'universel : un être-arbre, auquel ce vert qualitativement ne se rapporte évidemment pas).


Individuation et partition

 La métaphysique de Brentano, du moins dans l'expression de sa dernière période, soutient on le voit une thèse assez forte. Pour elle, il n'existe rien que des individus concrets, mais de différentes sortes cependant : des objets continuants incorporés ou pas (des choses) qui n'ont pas de parties temporelles ; des événements éternellement présents qui ne s'inscrivent pas dans un temps linéaire (comme le sourire de Lady Diana sous la coiffe de ses cheveux) ; des suppôts de l'activité mentale qu'on appelle des âmes ; des individus cognitifs dont la série n'est pas close au sein d'une irréelle personne abstraite (un rêveur, un homme qui regarde, un homme qui écoute, un homme qui juge, un musicien) ; des parties d'autres individus (comme le nez et la bouche dans un visage) ; des multiplicités d'individus ou "collections" ; des continua (qui sont aussi des quantités, comme le contenu de mon verre de vin) et des frontières (en tant que "parties" distinguées tels les lignes, les points, les surfaces). En ce sens primaire, la métaphysique de Brentano est d'abord une métaphysique des accidents individuels, qui peut se rapprocher d'autres grandes théories ayant inspiré Ockham ou Leibniz, bien que ces théories admettaient d'abord des substances, et à côté d'elles des qualités et des relations. La sienne prend appui sur les qualités et les relations, puis renomme les substances à partir des touts accidentels où elles sont incluses. Retournant l'adage qui fait de l'accident une partie nécessairement — ou "modalement" dépendante — de son substrat, Brentano affirme nous l'avons vu que la substance est une partie propre de l'accident, ce qui signifie qu'elle constitue avec lui un tout plus grand ou plus significatif, sans adjonction d'être (voir Courtine, 2008 p. 208).[11]. Cette thèse dite de l'essentialisme méréologique (toutes les parties sont essentielles au tout si ce tout ne forme jamais qu'une seule somme) a été retracée par Chisholm, bien que ce soit très difficilement en fait, dans le Nachlass de Brentano.  Alors que le terminus technicus de "partie propre" n'est pas de Brentano, ce dernier semble bien en faire un usage presque abusif, quand il plaide en faveur des unités accidentelles les plus variées. S'il n'y avait dans l'être que des substances psychiques irréductiblement unitaires — mais non pas biologiquement étendues —, et de l'autre des points sans extension dans l'espace, bref si l'on pouvait cliver la perception interne et l'intuition extérieure, l'atomisme méréologique serait certes quelque chose de trivial. Tous les accidents seraient essentiellement méréologiques par nature. — Ce qui n'est pas le cas. Brentano distingue une représentation unitaire intuitive et une représentation unitaire attributive (Psychologie, p. 332). Il s'oppose en réalité à une théorie de la composition entre parties hétérogènes, car l'accident ne peut pas survivre seul : par contre la substance peut continuer à exister et continue à exister (par définition) sans lui ; elle est enrichie par lui. Callisto rougit, comme dit Virgile, parce que la pudeur de la nymphe est exprimée par cette manifestation. Et néanmoins la rougeur n'est pas une partie de son substrat de déesse : la relation n'est pas symétrique, entre le substrat et l'essence de l'accident. C'est même ce qui distingue l'inhérence et l'affection passive.  Et de fait, Coriscos musicien est mieux déterminé que Coriscos est un homme. Mais au sens extensionnel, pour parler comme aujourd'hui, si toute partie simpliciter pourrait être un tout par soi (par exemple le cœur d'un être humain), "aucune partie propre n'est une partie propre d'elle-même". Brentano ne peut pas aller jusque là, dans sa théorie des partitions : il n'a pas construit une théorie logique de la dépendance, et surtout il enveloppe les pluralités dans le même groupe catégorique que les Touts unitaires[12]. Donc son usage de la relation partie/tout — en lieu et place de la relation substrat/accident — pourrait être discuté. 

Mais une lecture plus charitable est aussi possible.  Par exemple, Brentano est le premier à avoir conçu que la non-individualité de l'acte psychique implique la non-individualité de son contenu (le contenu n'est qu'une partie foncièrement impropre de l'acte ; il est variable et il doit être isolé, remarqué, comparé, différencié, en autant de formes distinctes que s'il s'agissait de ces particuliers unilatéralement dépendants qui abondent dans la perception). Sa Deskriptive Psychologie est probablement l'un des ouvrages les plus complexes qui soit, notamment quand il aborde les parties "distinctionnelles" modificatrices : la couleur vue, l'intensité d'un son qui en tant qu'objets primaires sont intentionnellement modifiés.  Déjà la référence secondaire en parergo, comprise comme une partie du corrélat intentionnel, soit incidemment et secondairement, se voit prise en considération. Mais si c'est l'objet immanent qui est modifié, c'est bien la direction de se de l'acte intentionnel qui n'est plus fondée sur la durée subjective. Dans le langage canonique des philosophes, Brentano a donc bien remis en doute la relation réflexive d'identité à soi et la conscience intime du temps : la substance n'est plus une catégorie exclusive. Bien qu'il soutienne encore (contre Aristote) que les accidents d'accidents sont des accidents de la substance, c'est à l'encontre de toute forme de subjectivisme. 

Et de fait, cette thèse centrale de sa métaphysique qui affirme la dividualité des parties réelles d'un tout, le conduit à rejeter dans le non-réel (ce qui ne veut pas dire dans le néant) — comme l'indique le volume Die Abkehr von Nicht-Realen, réuni en 1966 chez Meiner Verlag par F. Mayer-Hillebrand — les entités telles que les universaux, qu'il considère comme existant dans l'esprit ou comme des "parties logiques" ; les classes distributives (auxquelles il préfère les pluralités), les entités de raison ou abstracta et les propositions mêmes quand elles sont visées par des actes mentaux. C'est aussi pourquoi nous indiquions que Brentano à la différence de Bolzano et de Husserl ne s'appuie jamais sur l'idéalité des signifiés qu'il assimile à des irrealia. Nos actes de pensée sont dirigés vers ce qui existe de manière immanente en eux, ou vers ces actes eux-mêmes (quand je remarque quelque chose), ou vers des données des sens ou vers des concepts, étant admis que l'existence extérieure ou transcendante des choses n'est jamais l'objet d'une évidence métaphysique. Mais ces actes — qui assurent que la relation avec la chose perçue et conçue n'est pas imaginaire —, ne sont jamais par eux-mêmes susceptibles de poser dans l'existence des contenus propres (ce qui a donné lieu à beaucoup de confusions dans l'interprétation de la doctrine de l'intentionnalité). Parmi ces actes, Brentano distingue 1/ des représentations, perceptions ou présentations (quand la chose est devant l'esprit) ; 2/ des jugements ou judicia, qui prennent pour lui toujours une forme existentielle d'adhésion (celui qui juge accepte la vérité portant sur la présence réelle de l'idée qu'il a actuellement à l'esprit) ; 3/ enfin des phénomènes relevant de l'intérêt de la conscience pour des affects positifs et négatifs. Ainsi, en vertu de sa thèse réiste qui n'est au fond que le mûrissement de sa psychologie perceptive — en écartant  toute non-véridicité de la perception interne  —, comme un archange ferait d'une légion de démons, Brentano liste et dénonce les fictions arbitraires, les fictions scientifiques, les fictions sensorielles, les potentialités et les objets possibles ; tout ce qui est seulement représenté (Vorgestellete), désiré et honni ; tout ce qui est dépeint, et mentalement représentable, ainsi du fameux tableau de Twardowski. Les sons et les couleurs eux-mêmes, s'ils sont assimilés à des entia rationis, ne sont pas réels : ils sont dans l'intellect, selon la thèse centrale qui affirme que ce qui est senti et le sentir même ne se séparent pas dans leur contenu actuel pour une âme intrinsèquement passive sous ce rapport. Brentano ajoute à cette liste, qu'il établit très libéralement, les Collectiva et les Divisiva. Mais ces entités sont de fait plus diaboliques que les autres. Nous faisons entrer de force des objets dans des collections que nous prenons pour des objets réels, ou bien nous les réduisons en poussière et en pixels, de sorte qu'ils ne peuvent plus être des étants réels. Ils sont dits appartenir à (ou se déconnecter de) tel ou tel tout parcellaire, arbitraire et discrétionnaire qui n'est pas un vrai Tout puisqu'il ne peut pas constituer un individu  (M 96, XXXIX 15, XL )[13]. La vraie question demeure cependant : quelles seraient les parties réelles d'un individu ? Si je peux les isoler de façon "distinctionnelle" (conceptuellement), alors ces parties ne sont nullement, ou pour de bon, séparables, et elles ne sont pas réelles, mais abstraites. On peut ainsi voir que certains des problèmes de la méréologie classique (portant justement sur le statut des entités inséparables) ont été parfaitement posés par Brentano, et notamment pour ce qui oppose les sous-régions d'un objet et leurs occupants, bien qu'il le fit sans déployer une algèbre correspondante.

Pour achever cette brève situation de Brentano (entre 1860 et 1916), on devrait signaler la netteté de son refus des formes a priori de la sensibilité. Cette même conviction le pousse en effet— radicalisant et anéantissant la leçon de Kant — à déréaliser l'espace et le temps quand ils sont pris en eux-mêmes pour des entités subsistantes. Sa théorie du continuum et de la plerôsis constitue l'un des apports ultimes parmi les plus déroutants. Une grande partie de l'ontologie de sa période intermédiaire est alors critiquée puis abandonnée. Au monument de la Kategorienlehre, s'ajoutent (comme nous l'avons mentionné) des morceaux importants du Nachlass réunis par O. Kraus dans la grande Psychologie (partie III) [14], ainsi que les manuscrits collectés de Philosophische Untersuchungen über Raum, Zeit und Continuum (Meiner, Hamburg, 1976)[15].


Réisme

    Comment Brentano a-t-il abouti à cette philosophie qu'on appelle son réisme d'après laquelle n'existent que des individus concrets ? Est-ce une fantaisie gratuite, un héritage de Bruno ou de Spinoza,  et en quoi peut-elle être acceptable ? Par un autre côté, nous disposons souvent de "dictées" ou de blocs de manuscrits qui nous ont été transmis et qui laissent parfois une impression rhapsodique et décousue, comme si Brentano n'avait pu se résoudre à une disposition exotérique entièrement satisfaisante. Ce point de vue très radical du réisme ontologique, qui reste à apprécier encore de nos jours, fait écho aux recherches les plus captivantes des métaphysiciens contemporains (on pense d'abord à Chisholm et à certains des présentistes élèves de R. Chisholm.) Pourtant, il n'est pas aisé de comprendre le cheminement qui fit tout d'abord de Franz Brentano le fondateur de la psychologie descriptive : il se voulait en tant que tel expérimentateur, s'inspirant même du modèle "anti-métaphysicien" d'Auguste Comte. Il interprète de cette façon les illusions très en vogue en 1905, celle de Müller-Lyer (1889) et celle de Zöllner, en rapport avec ce que nous avons dit juste ci-dessus (un tout irréel est donné comme un complexe de grandeurs comparables, et nous pensons que le jugement de comparaison peut s'extraire dans le monde extérieur pour l'établir). Comme le dira plus tard Paolo Bozzi, "l'erreur du stimulus" est déjà anticipée par Brentano : nous croyons que c'est le stimulus qui cause la réponse ; c'est aussi un exemple de ces divisiva qui trompent positivement, tant nous fascine la fiction d'un infini actualisé en de multiples directions ou en points matériels disjoints. Brentano n'a pas récusé l'arithmétisation du continu, dont il avait une idée assez précise, bien qu'il ait montré que l'intuition analogique du continuum spatial conservait une grande force spéculative.


Mais le problème de fond, indépendant de celui des illusions perceptives, est probablement plus obsédant quand on essaye de raccorder la métaphysique réiste de Brentano avec son concept d'intentionnalité, requalifié par lui depuis son usage médiéval et maintenant entré dans la terminologie commune (non sans déformations notables, nous le verrons)[16]. On ne peut séparer le réisme de Brentano et son descriptivisme des actes de conscience qui sont des parties psychiques relativement indépendantes, ou eo ipso intra-relationnelles (comme se souvenir ou souhaiter, qui appellent des événements neurologiques discrets impliquant des "actes superposés", cela quand bien même la référence à l'objet du souvenir fait défaut : ainsi par exemple quand je réalise que je ne me souviens plus d'un vers que je connaissais par cœur, alors que son émotion m'est demeurée très vive, c'est cette émotion qui me fera le retrouver le cas échéant). L'objection principale adressée à ce que Chisholm a nommé la primauté de l'intentionnel est que des faits psychologiques déterminent des faits de l'ontologie, tandis que le défenseur de la position opposée soutiendra que les entités dont nous traitons (les individus concrets ou les unités accidentelles) sont irréductibles à une description de ce type. Tout revient ainsi à savoir en quoi l'objet de pensée immanent peut devenir un Reales, si l'on ne peut pas se référer à lui tout en se servant néanmoins de l'expression "penser à". L'élision sémantique du complément correspond à l'évocation d'un objet possible comme s'il s'agissait d'un objet de pensée possible, qui dans ce cas ne peut plus être un Reales ou un concretum[17]. L'antinomie des objets impossibles ou celle des objets sémantiques arbitraires a préoccupé ses successeurs et les tracasse encore. Plus tard, Brentano désigna lui-même cette psychologie descriptive comme une "phénoménologie" ou une phénoménognosie, là où Ernst Mach avait parlé un peu avant lui (et dans un sens tout différent) d'une "phénoménologie physique". Si l'on excepte Chisholm, son éditeur, qui de son côté a évoqué plus ou moins expressément — ou de façon presque provocante — une phénoménologie métaphysique, sans doute pour contrer certaines formes de naturalisme du mental qui étaient devenues une philosophie dominante dans les années 1970, Brentano a longtemps été rattaché aux fantômes et aux revenants du monde médiéval, comme un barde New-Age avant l'heure qui se fût  complu dans ces glissements de sens que nous trouvons pour notre part fort peu chimériques. Il est clair que, à première vue, la contribution de Brentano à la métaphysique reste disparate ; elle semble, tout à la fois, primordiale, décisive, mais également moins fondée historiquement, compte tenu de l'influence de sa psychologie et sa théorie du jugement (c'est par exemple le sentiment paradoxal qu'en retire Stumpf). Les interprètes sont donc partagés : Barry Smith voit en Brentano le défenseur d'une science nouvelle ancrée sur des bases empiriques : sa thèse est que l'ontologie de Brentano ouvre à une ontologie des sciences de l'esprit ; Roberto Poli estime de son côté qu'il y a une orientation métaphysique fortement dégagée de toute sociologie néo-kantienne de la connaissance : Brentano serait justement à ce titre le premier adversaire du psychologisme, que lui reprochera indûment Husserl. Le même R. Poli (2004, p. 288) estime enfin que le néo-aristotélisme de Brentano est une réaction contre le scientisme vérificationniste ; il ouvre une première brèche vers une sorte d'intuitionnisme, même si celui de Brentano n'est pas du même type que celui de Brouwer. Peter Simons, quant à lui, est on l'a vu plus mitigé, tant il lui semble que Brentano a opéré des torsions et des infractions méthodologiques qui prêtent à confusion (ainsi pour le sens de "partie"). De même, par analogie, si les accidents sont des pseudo-noms, ils sont alors aussi à ses yeux de pseudo-entités, par exemple quand on ne distingue pas les collections de choses similaires et les choses unitaires dont nous connaissons toutes les parties qu'elles ont sans leur adjoindre de lien qui en fait des touts. Simons donne l'exemple du poing qui ne contient rien de plus que les doigts de la main, et n'a pas de parties propres puisque ce sont les mêmes que celles d'une main ouverte. Ces variations de point de vue dans la littérature sur le sujet (que je suis loin d'épuiser) ont chacune quelque chose de correct. Dans sa phase réiste (entre 1904 et 1917), Brentano a changé plusieurs fois de posture, ce qui explique ces divergences : certaines entités non-réelles (les parties physiques, les agrégats, les frontières) deviennent réelles ; d'autres (comme les objets immanents modifiés) cessent de l'être. A. Chrudminski & B. Smith, nomment le réisme une forme anticipée d'adverbialisme : car s'il n'y a rien que des individus concrets et des accidents modalement étendus qui sont l'objet de nos présentations, nous n'avons que des compléments adverbiaux du second ordre pour nous y référer. 

L'assomption progressive du Reales est d'après nous cependant le signe de deux choses. 1/D'abord le changement de sens de la réduplication de l'étant en tant qu'étant, tel qu'il est reformulé de façon orthodoxe depuis Saint Thomas. Pour Brentano l'étant devient un individu dont l'intuition est paradigmatique : il est le réel en tant que tel (als solchen) ; il n'est plus l'objet en général, l'ens objectivum, mais la chose appelée comme le terme d'une prédication concrète. 2/ Ensuite la découverte métaphysique du continu, qui s'étend hors du monde de la sensation (dont Brentano est parti), et s'oppose au simple monde des faits quantitatifs gouvernés par le principe de causalité : elle est pour Brentano comme une révélation tardive (bien qu'elle soit encore pré-relativiste). Pourtant, elle bouscule un peu plus le cadre figé de la relation d'inhérence, comme la méréologie le fera juste après lui (avec Lesniewski) pour la relation d'inclusion ensembliste.

Il y a une raison forte pour intégrer l'individu dans l'accident changeant et individualiser par là même sa concrescence dans le fait qu'il est composé de présent et d'une quantité de matière qui déborde son substrat (par exemple, si j'éprouve un frisson par une réaction thermique qui traverse en un instant tout le corps ; Brentano prend un autre exemple : celui du bourdonnement). Le parcours épidermique de ce frisson entraîne avec lui sa cause. Le Dingliches était d'abord l'effectif (wirklich) dans sa première période ; progressivement la causalité devient intrinsèque à la formation de touts continus (Das Dasein Gott, p. 103). C'est même ce qui relie métaphysiquement sa thèse de la réduplication individuante et de la temporalité extrinsèque (ou "relative") dans la fluidité des moments qui se traversent (ces moments de conscience étant paradigmatiques de ce qui appelle le concret ou la concrescence). L'objet n'est plus alors un concept vague, fait de parties artificiellement connectées, mais il est à chaque fois un tout réellement individualisé. Il n'est pas chosique ou a priorique-formel — et encore moins transcendant au vécu. La problématique des frontières en est le meilleur exemple, puisqu'elles sont solidaires dans leur plerôse ou leur surabondance de la notion même du continu. Prenons un exemple par opposition avec Husserl : au §41 des Ideen I se trouve un passage célèbre où Husserl affirme "la chose perçue peut être sans être perçue", il démarque la transcendance de la chose en l'opposant à la somme des vécus, mais à son horizon (métaphorique), Brentano opposerait l'horizon au sens normal du mot qui est bien une frontière démultipliée, constituée d'un continuum d'air et d'humidité, plus ou moins linéaire, et non pas une réalité apparaissante ou disparaissante au sens husserlien de ce qui fait sens.  Qu'on me permette de prendre un autre exemple plus allégorique : quand Brentano aveugle conduit Husserl sur sa terrasse via dello Bello Sguardo à Florence, il fait un large geste circulaire, et Husserl comprend mal. Il sait que Brentano n'y voit goutte et Husserl le trouve infiniment pathétique. Mais Brentano montre à son visiteur un horizon de conscience, un Reales,  qu'il sait que Husserl voit optiquement — mais sans le voir concrètement comme un accident de sa vision. C'est un skyline de palais, de coupoles et de tours qui se déploie au-dessus de l'Arno : ce n'est pas un mirage d'Abschattungen (les fameuses "esquisses"), mais un tout panoramique et un point de vue unitaire incomparable, quoique géométriquement inassignable.



Continua

  Pour comprendre ce changement débordant et la richesse explosive de sa fin de carrière, on ne peut douter qu'il y a eu incontestablement une sorte d'involution de la doctrine de Brentano, qui a dû réagir à nombre de malentendus, notamment ceux des Brentaniens de l'Ecole de Prague comme Anton Marty, indépendamment de Husserl lui-même. L'adoption du réisme est issue de cette révolte contre les hypostases de l'objet immanent où l'on avait modelé les assomptions ontologiques sur les structures du langage.  Brentano n'a pas admis le tournant transcendantaliste et sémanticiste des noemata, dont on peut bien voir la descendance aujourd'hui dans certaines formes du "représentationalisme" du mental. Il a reconstruit par morceaux son réalisme immanent à partir de 1902 : en commençant par la perception et le problème des illusions (1905), mais pour aboutir à une forme développée de concrétisme qui dépasse de beaucoup le plan des observations qu'il entendait mener. Pourtant la notion de réalisme immanent apparaît elle aussi très problématique sous ce rapport. Elle fait l'objet d'un débat chez certains néo-brentaniens, qui confondent évidence et transparence épistémique, ou bien métaphysique réflexive et accès en première personne.  La position réistique n'est ni réaliste (au sens technique de la croyance dans la réalité des propriétés indépendamment des objets qui les exemplifient) ni non plus idéaliste, au sens où toutes nos idées seraient des choses. A. Kastil avait classé six sortes de relations principales chez Brentano : nous n'en évoquerons que trois. 1/Dans la relation partie-tout, la présentation in modo recto de l'ensemble qui se forme en un tout est accompagné par la présentation in modo obliquo des constituants. Les deux termes de la relation coexistent. 2/ Dans la relation substance-accident, il n'y a pas de vraie coexistence, la substance est présentée in modo recto  comme le fondement de la relation, et la relation n'est pas réversible. 3/ Dans la relation interne au continuum, la présentation in modo recto du continuum implique la présentation in modo obliquo de sa possible partition. L'intérêt de la terminologie de Kastil est qu'il estime qu'au sens spatial, c'est bien une relation de co-existence ; au sens temporel non. Une longue dictée de 1914, Das Kontinuerlich, montre que Brentano a tenu à donner une description phénoménologique du continu contre sa construction mathématique. Le point de départ est que pour Aristote il y a une frontière entre deux entités continues (identique à celle du commencement et de la fin), et la divisibilité des continua s'applique à celle des frontières qu'il y a entre deux choses continues. La plerôsis (ou le remplissement) est alors complémentaire de la complétude (teleiosis) : étant admis qu'un Tout n'est jamais actuel et que ne le sont que ses parties, mais que selon Aristote les parties ne peuvent pas être actuelles sans que le Tout ne soit formé, la question que pose Brentano consiste à supposer que les parties pourraient être réelles (des séries infinies de parties continues), et que le Tout devrait alors également coexister avec elles, en admettant comme prémisse qu'il n'y a pas d'atomes (qui ne sont que fictions), mais seulement des segments continus de substances divisibles et complètes, au lieu de points discrets. 

Cette conception métaphysiquement intéressante qui se dresse contre l'infini actuel de Cantor avec de vieux outils aristotéliciens, a le mérite de faire voir des objets de la perception externe parmi les plus voisins (ceux qui sont forcément contigus) comme des continua qui ne pas construits de points ou d'entités numériques, mais qui enveloppent une coïncidence de frontières. Ils ne sont plus photogéniques. Chaque frontière continue d'exister quand une partie du continuum qu'elle limite s'est évanouie : la frontière elle-même, qui dépend du Tout qu'elle délimite est une sorte de substance hyper-fine dit Brentano. Il est frappant de voir ici que les individuateurs dont nous parlions (le point, la substance) se sont évaporés du domaine spatial pour se reformer autrement. Beaucoup d'interprètes ont compris que les corps n'étant plus des substances mais des occurrents d'une nature nouvelle, certains pouvant s'interpénétrer. Pourtant le sujet le plus curieux de cette phase réiste est associé à la considération des localités situées dans cet espace absolu ou indéfini : lesdits corps peuvent alors se déplacer selon Brentano de lieu en lieu, par une allocation des qualités. Des localités entre elles voisines sont occupées par des qualités qui sont des accidents du lieu.  Il n'y a plus de corps consistants entre les frontières locales des qualités. Cette thèse est évidemment des plus spéculatives, bien que soutenue dans les Untersuchungen zur Sinnespsychologie, où Brentano cherchait déjà une solution pour un espace des sensations. Chisholm l'interprète dans sa théorie des entia successiva qui altèrent un même lieu — sauf que, à la différence de Aristote, Brentano ose soutenir que ces entités infléchissant, incurvant l'espace absolu, ne sont pas en puissance, mais en acte. L'individuation prise à son revers ne se fait jamais par la matière, de même qu'il pouvait avancer dans La Psychologie d'Aristote (1867) que l'intellect agent était une forme accidentelle d'individuation de la substance cognitive. Ici les frontières sont une multiplication d'entités qui ne sont pas matérielles mais conceptuelles. D'irréelles, elles deviennent en effet des pouvoirs ou des dispositions actives qui nous font percevoir, qui nous rendent plus sensibles à la réalité des accidents, c'est-à-dire qui nous rendent plus sensibles aux configurations accidentelles que forment les Touts relatifs.

Une dernière distinction de Brentano peut être évoquée à ce sujet : entre le continuum multiple (kontinuerliches Vieles) et le continuum multiforme (kontinuerliches Vielfaches) : dans le premier cas, un changement, une altération de l'une des parties, laisse le reste inchangé ; dans le second cas les parties n'ont pas cette autonomie. Le premier est divisible en acte et remplit tout l'espace en extension ; le second concerne le temps intérieur qui n'est pas divisible et n'est pas constitué de parties non-interdépendantes. Un exemple frappant de continuum multiforme est représenté par l'écoute de la musique, qui ne repose pas sur la perception du continuum "multiple" où seul le présent est perçu. L'explication de Brentano n'est pas tortueuse : pour lui, toute perception interne est celle d'un continu multiforme. Il appelle proteraesthesis la perception temporelle qui accompagne toute qualité spatiale, car pour lui le locus principal de la perception est l'espace, sauf que nulle évidence ne pouvant jamais en ressortir, il  s'ensuit que le continuum spatial demeure une dénomination  extrinsèque (il est la cause occasionnelle de la formation du concept du continu). En revanche, le vrai continuum revient à la perception d'un objet primaire —spatial ou temporel — qui se fait donc dans le forum de le perception interne comme une modalité de la pensée suggérée par la perception. Les continua en eux-mêmes peuvent être très divers : lignes, surfaces sont des objets primaires, à la différence du mouvement qui est un objet secondaire. On comprend que les thèses du réisme aient renouvelé la métaphysique de Brentano souvent présenté comme un précurseur maladroit de la phénoménologie doublé d'un scolastique d'arrière-garde.  Dans sa première et sa seconde époque, Brentano à restreint ses objets "immanents", tels qu'ils sont visés ou relatés par l'acte intentionnel au psychisme lui-même — ou encore, comme il le dit plus simplement, à une classe de "phénomènes psychiques" qu'on pourrait décrire pour eux-mêmes sans que ces derniers soient ceux d'une "âme" en particulier, ainsi qu'il nous le rappelle de manière piquante. Ce phénoménalisme méthodologique, pour reprendre une expression de Peter Simons, s'appuie évidemment dans un premier temps sur le De Anima d'Aristote, plutôt que sur sa Métaphysique. Mais partir de ce texte capital : "De la conscience sensible et noétique" (1911), et après une longue période de 37 ans, Brentano admet que cette relation avec un objet immanent procède d'une valeur synsémantique, puisqu'il est le corrélat d'un acte psychique. Là où Kant avait considéré qu'une connaissance empirique des phénomènes de la psychologie n'était pas concevable (puisque le sujet connaissant serait alors lui-même son propre phénomène en succombant à l'amphibologie de la réflexion), Brentano a démontré l'indépendance de la psychologie par rapport à l'intuition formelle a priori de l'espace et du temps, tout en lui cherchant une fondation scientifique rigoureuse. Il est frappant qu'elle soit si nettement différenciée des tendances de son époque en faisant évoluer cette discipline vers une psychognosie qu'il laissa à l'état d'ébauche.  Dans la dernière phase réiste de ce métaphysicien rénovateur, où n'existent que des choses, des substances, des agrégats de substances — outre des entia rationis à l'inflation décourageante — il faut retenir cette thèse de la prédication des termes concrets, par laquelle un jugement n'attribue pas de propriétés aux choses, mais connecte des choses aux choses, des substances avec leurs accidents, des qualités aux localités. La coupure se fait avec toutes les étantités fictives, abstractives et imaginaires et pour le comprendre, il faut saisir d'emblée que le concret est lui-même un tout déjà constitué dans l'être. L'abstraction de ses "parties" (sous trois types de découpages différents : parties logique, physique et métaphysique, que nous n'avons pu explorer ici)  est pour lors déjà, selon lui, une séparation irréelle et illégitime avant d'être conceptuelle. L'important est en effet qu'on ne saurait diviser le concret en un abstractum (de quelque manière qu'on le conçoive) et une forme objectuelle qui s'y rajoute pour le concrétiser.  



Bibliographie

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[1] : L'expression est de Ian Wolenski, in "Reism and Lesniewski's Ontology", History and The Philosophy of Logic, 7,  1987, p.175. Les différences sont plus importantes que le rapprochement n'est effectif, comme on le verra ci-dessous, entre la méréologie non formalisée de Brentano et celle de Lesniewski, de même qu'entre le réisme de Brentano et sa ré-appropriation par Kotarbinski dès 1929. 

[2] : Pour une discussion du traitement des catégories depuis Trendelenburg jusque Brentano, voir J.-F. Courtine, "La question des catégories : le débat entre Trendelenburg et Bonitz", in D. Thouard 2004, pp.

[3] : "Brentano's reism : a critical appraisal (2012), manuscrit communiqué par l'auteur. On peut aussi se référer à "Reals Wholes, Real Parts, Mereology without Algebra", The Journal of Philosophy, 2006, pp.597-613. Simons défend une relation de la soudure unitaire (welding relation) qu'il ne trouve pas chez Brentano. Mais le meilleur exposé (là encore une approche critique) est : "Brentano's Theory of Catégories : a critical appraisal", 1988, Brentano-Studien I. pp. 47-61.

[4] :  F. Brentano, Sur Aristote. Extrait d'une lettre à A. Kastil, in D. Thouard, p. 312.

[5]  : Dans ce volume de la Kategorienlehre composé en 3 parties, Alfred Kastil a regroupé une série de textes datant de 1908 à 1916. Dans une première partie, Brentano traite du problème des réalités intensives ; dans la seconde parte, il réunit les textes dirigés contre la notion classique de substance et propose une réforme de la théorie des relations ; dans la troisième partie, on trouve les trois derniers essais d'une nouvelle "Theorie" des catégories rédigés au cours de l'année 1916, où Brentano distingue entre les différentes sortes d'accidents. Les Editions d'Ithaque (Paris) annoncent une traduction de ce volume herculéen qui sera la bienvenue.

[6] : "Ein rein substanzielles, einheitliches Reales", Brentano ajoute : "il peut arriver que cette substance ultimement unitaire existe seulement comme partie d'un tout substantiel. Une telle substance n'existe alors qu'en tant qu'elle appartient à ce tout, et comme chacun des points d'un corps, elle ne serait rien par elle-même. Ou bien si elle n'est pas simplement pensée comme une frontière, mais par elle-même, dans ce cas nous la nommerons une entité par soi (für sich ein Etwas)", p. 249. Comme l'explique P. Simons, in Parts, p. 42, si on considère des continua physiques, des extensions spatiales, des régions spatio-temporelles, l'outil mathématique consiste à traiter toutes ces entités comme des ensembles de points. Personne n'a jamais vu un point, tandis que nous percevons des unités spatialement étendues. L'approche philosophique consiste à traiter les points et les frontières comme des abstractions idéales. Le dilemme posé est ou bien d'admettre que toute chose est par elle-même une pluralité, ce qui incompatible avec l'idée qu'il y ait des entités unitaires, ou bien d'admettre que tout individu à des parties propres, ce qui revient au même, parce que des pluralités ont aussi des parties propres. Brentano défend  néanmoins un point de vue important  (contre Aristote et Leibniz) qui est que un Tout, même agrégatif, puisse en tant que tel être un Reales.

[7] : Métaphysique E, 2, 1026 b, 13, Tricot, Tome 1, p. 336.
[8] : J-F. Courtine estime qu'il en résulte quand même un reliquat de Selbständigkeit qui revient à l'âme en première personne (2008, p. 211-212), que Brentano assimile à un "atome" comme substance non-spatiale. (KL, 152) Mais à d'autres moments, contre ce paralogisme de la substantialité, Brentano insiste sur cette fonction pleiostoiekétique des accidents cognitifs du penser. 

[9] : "Ein Seindes im eigenlichen Sinne ist nicht bloß jede Substanz, jede Mehreit von Substanzen, und jeder Teil einer Substanz, sondern Auch jeder Akzidens", Kategorienlehre, Meiner (1933), 1968, p. 11.

[10] : Brentano rappelle que das Bestehende (ce qui subsiste) comme Objekt n'a pas en tant que tel une subsistance (Bestehen) authentique. 

[11] : Chisholm 1982, p. 8 : on verra ensuite que cette lecture de Chisholm qui repose sur sa thèse de l'essentialisme méréologique est plus généreuse qu'elle ne devrait à l'égard de Brentano.

[12] : P. Simons montre ici un désaccord partiel mais incisif avec Chisholm.  Il ne croit pas que Brentano fasse un usage sérieusement méréologique de "partie", et pour ce qui est de la notion de partie propre ( < = est une partie de, x est une partie propre de y = def x<y et il n'y a pas de z tel que x<z et z<y), l'entièreté d'une chose et le fait d'être une partie sont en principe interdéfinissables.  Brentano aurait confondu le sens littéral de partie, "être une partie immédiate de", avec la notion de substrat, alors que substrat d'un accident est toujours le substrat de tout l'accident. Pour P. Simons le tout ne peut pas être un accident de sa partie (1988, p 56). La critique de Simons repose sur sa conviction que si un individu a une partie propre, il lui faut nécessairement avoir une autre partie propre disjointe de la première, dans la mesure où les Touts constitutifs ont besoin d'être clos par un principe de supplémentation faible, d'après lequel ils ne sont pas entre eux équivalents parce qu'ils ont les mêmes parties. Pour Brentano, le sens spatial de partie paraît prédominer. Je n'ajoute rien à la substance pour avoir le tout de l'accident qui l'enrichit. 
[13] : Ce Manuscrit "métaphysique" est également cité par Chrudminski 2004, p.79. Il correspondrait aux Leçons données sur le sujet à Würzburg en 1867. La méréologie non formelle de Brentano est donc aussi ancienne que sa psychologie. D'autres manuscrits "métaphysiques" encore inédits se présentent eux aussi comme une méréologie d'accidents d'accidents. P. Simons a esquissé une présentation dans  "A brentanian Basis for Lesniewkian Logic", in Philosophy and Logic in Central Europe from Bolzano to Tarski, Nijhoff, 1992, pp. 259-269. Il y montre que Brentano veut affranchir la copule de son rôle prédicatif. Pour Brentano, l'existence n'est pas un prédicat de second ordre : "elle n'est pas un prédicat du tout".  

[14] : Voir Sprechen und Denken, 1905, Von den wahren und fiktiven Objekten 1917, Universell Denkendes und individuell Seindes, 1917, Von ens rationis, 1917. Ces textes se trouvent dans la seconde partie de la Psychologie du point de vue empirique, édition de 1924, Vrin, pp. 285-357. J.-F. Courtine a parlé du réisme comme d'un tournant univociste qui feraient s'identifier mutuellement les choses non-réelles et les non-choses (Unding et Nichtdinge). Mais on peut séparer le centaure auquel je pense, et la blancheur comme propriété indépendante, non réelle, par exemple si on pense en effet que l'abstractum est un "composant" du concretum chose blanche. 
Mais cette position paraît justement la plus hérétique de toutes à Brentano. Chrudminski a voulu faire dans un autre sens de Brentano un précurseur des tropes, mais les tropes sont mono-catégoriels et Brentano est prêt à admettre des substances en même temps que des touts accidentels.

[15] : Je renvoie sur ce point pour une présentation des "touts disconnectés" à "Notes et éclaircissements pour introduire au travail philosophique de A. Varzi," in Repha, n°03, printemps 2011,

[16] : Deskriptive Psychologie est le titre d'une œuvre de Brentano. Sur ce point  Cf. T. Crane "Brentano's Concept of Intentional Inexistence" (disponible en ligne). Cf. aussi A. de Libera, Archéologie du sujet, Tome 1, Naissance du sujet, J.Vrin, 2007, pp. 144-147. De Libera est convaincu que l'inhabitation psychique de l'ens objectivum (la psychische Einwohnung) qui est celle de l'objet immanent intentionnel, relève de la notion de perichorèse et renvoie au sens théologique de la communication des personnes. Mais ne serait-ce pas penser que je communique dans mon idiome avec les licornes et les centaures comme je le ferais avec autant de sujets conscientiels  qui prendraient possession de l'intellect agent.

[17] : Je tire cette remarque de Brentano's Reism : a critical appraisal, Simons (2012),

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