Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

samedi 26 janvier 2019

« VAE SOLIS » :
Les divagations du nouveau Mâle français et le déficit de métareprésentations utiles










Michel Houellebecq, Serotonine, Flammarion, 2019, 22 euros.

  

« Au moins, nous les femmes, mêmes nues, nous cachons nos tripes », 
Propos d’une cocotte rapportés par Jouhandeau en 1929, 
in Portraitsp. 138 


     C’était le 2 janvier 2019, à Mauriac (15200), 3800 habitants, dans le Cantal, chez le débitant de tabac. Deux jours avant que ce livre Serotonine ne soit distribué, le libraire veillait jalousement sur sa petite pile : « elles ont lu Gavalda et Elena Ferrante, puis c’était Onfray ; elles lisent maintenant Houellebecq ». Je ne savais que répondre (pourquoi le public féminin serait-il plus avide de nouvelles parutions, « réservées » chez le débitant de « flashes » Loto et Euromillions ?). J’ai pris le bouquin, en lui forçant la main, comme qui prendrait n’importe quoi sur un présentoir : ce genre de choses qui s’avale et qu’on regrette très vite d’avoir absorbées, une réaction qui n’est pourtant pas dans mes habitudes. J’avais été agacé par le numéro hors-série et spécialement panégyrique des Inrockuptibles, qui donnait lieu à une promotion « littéralement » inédite (même les anciens numéros du Figaro Littéraire sur Françoise Sagan que j’ai retrouvés dans les archives de mon père ne contenaient pas une telle preuve de dévotion maniaque). J’étais ce jour-là en train de traduire un article de Michael Smith, ce philosophe né en 1954 et enseignant à Princeton : « Parfit’ Mistaken Metaethics », paru dans un volume édité par Peter Singer Does Anything Really Matter ? (Oxford 2017), où on lit que « toutes les raisons pour agir sont déjà contenues implicitement dans les raisons que nous avons de désirer » ; et qui se concluait par ces mots en défense du Subjectivisme : « La séduction et le pouvoir du subjectivisme repose dans le fait que seule cette conception promet d’expliquer quelque chose qui désespérément est en attente d’une définition, à savoir pourquoi la condition de correction du désir est justement la désidérabilité de l’objet désiré ». Comme je suis objectiviste à l’égard des raisons d’agir, le texte de Michael Smith me tapait un peu sur les nerfs, mais ce n’était certainement pas une « bonne » raison pour acheter Houellebecq. D’où les brèves remarques qui suivent, suscitées par le livre-objet de cette promotion que l’auteur nous propose quatre ans après Soumission  (pour l’anecdote un de mes thésards avait été licencié de son job d’enseignant en classe de première pour avoir mis au programme des « textes d’oral » un de ceux de ce romancier).   

     Le familier de ce blog pourrait cependant se demander ce qui justifie que je perde mon temps de cette manière. Il faudrait que ce dernier me pardonne pour le mode ragbag (remarques en fourre-tout) que j’adopte ici. L’affaire est pourtant sérieuse ou sérieusement frivole : tout mode d’expression a une dignité ou un degré de dignité et d’indignité, dès que l’offre publique le manifeste sous un « mode d’être artistique » ou prétendu tel ; mais à condition que ce qu’il propose appelle une réponse appropriée. Lorsque Ange Boaretto (né à Padoue en 1920), qui était maître-bottier, se mit à faire des œuvres « abruptes » en les tailladant dans le cuir, avant de s’en servir en pochoir, il les a montrées, et — si très peu de gens les connaissent aujourd’hui —, elles n’en sont pas moins intéressantes en dépit de la relative intraitabilité du matériau. « L’enfer est un piment délicieux », avait écrit Boaretto sur l’une de ses pièces. Le matériau de l’écrivain, est un autre enfer : c’est la langue, et il ne peut être jugé que sur elle, non sur sa personnalité (médiatique ou secrète), ni sur les contenus idéologiques revendiqués, notamment quand il revendique comme ici de se défausser d’une société « globalement inhumaine et merdique », quand il s’en prend au mercantilisme des hollandais, aux politiques des quotas laitiers, aux homosexuels, aux zadistes, aux éco-responsables, etc., ou, par exemple, quand il dénonce la société nationale des chemins de fer français dont les toilettes sont « immondes », pour se soulager in petto dans un Intercités, profitant de l’accordéon, entre deux wagons (p.308). Pourtant ce serait manquer de sens critique que de succomber à une mélancolie de mauvais aloi face à ce déballage outrancier. Le cuir de Houellebecq est plus dur que celui de Boaretto. Sa prose se lit vite, et n’est pas exempte d’une certaine efficacité : ce mixte de potacherie et d’obscénités, assurément fait vendre. Il fait une sorte d’art brut à l’envers : c’est du Paul Bourget, a-t-on dit, oui c’est assez vrai ; ce sont des platitudes sur l’amour, bien que ce verbe assez mou soit quand même corrigé par des saillies qu’on retrouve chez Virginie Despentes. F. Beigbeder son admirateur est là pour le soutenir dans Le Figaro. Or le combat contre la niaiserie, dans ce livre explicitement proclamé, est une forme de niaiserie 2.0 qui en premier lieu fascine l’auteur lui-même : on ne pisse pas de la copie sans regarder la mousse, dirait un comique, et de fait, en voulant jeter l’opprobre sur la bienséance, la bien-pensance, les normes de sécurité, les catholiques identitaires, la médecine préventive et le reste, l’auteur se donne effectivement beaucoup de mal pour écrire mal, comme si cette jactance délégitimant toute écrivasserie suffisait à assurer la valeur de l’article imprimé. Par exemple, son « je fis finalement », lui plaît beaucoup. De même, pour ces généralités blafardes dont le texte est truffé : « Je ne sais plus, je suis vieux maintenant, je n’arrive plus bien à me souvenir, mais il me semble que j’avais déjà peur, et que j’avais bien compris, déjà à cette époque-là, que le monde social était une machine à détruire l’amour » (p.173). Certaines expressions sont choisies pour être trivialement vraies, c’est-à-dire ni vraies, ni fausses, trompeusement décoratives ou nécessairement affligeantes : « un environnement périurbain hardcore », « un plateau de fromages somptueux », « nous habitons l’absence », « je n’étais pas très utile, mais je n’étais pas néfaste », « çà doit coûter un bras cette merde ». D’autres sont des calembours logiques : « dans l’amour inconditionnel, l’être aimé ne peut pas mourir, il est par définition immortel ». Chez Houellebecq, l’affirmation du conséquent tiré de prémisses équivoques est forcément triviale. Si je dis que 2 + xégale 4 et que 2 + 2 = x, je n’ai plus « d’intérêt » à croire que 4 = 4, par un supplément cognitif. Penser ainsi l’amour inconditionnel, surtout dans les formes d’amourosité dont il est si friand — car on sait que la sensiblerie et la pornographie sont sœurs jumelles — c’est renverser le sens des mots et ne rien conclure. Il n’y a pas plus de haines immortelles qu’il n’y a d’écrivains immortels, ce qui permet de dire qu’il n’y a pas d’êtres immortellement aimés, quand bien même ils seraient en effet inconditionnellement aimables. Les dérives virilistes de Houellebecq s’expliquent donc très bien dans ce cadre, puisque cette conséquence-là pour son héros est inadmissible : la foutaise est un terminus ad quem, parfaitement cocasse, euphorique et ridicule, tant l’amour au sens où il en parle n’est taxé d’aucune incarnation possible. Kate et Camille sont en effet les âmes mortes de cette histoire, comme on le comprend à la fin. Elles ont cessé d’être des partenaires : désincarnées, elles sont irrécupérables.

    La réponse attendue par l’auteur est que sa lectrice se sente à-demi offusquée mais tranquille, coite et sereinement transportée dans un monde où l’on parle cash. Ce refus de la standard-attitude chez lui s’expose à vif, cependant, sans aucune gêne (ce qui devrait nous le rendre sympathique) ; elle est loin de correspondre avec une « mâle attitude » comme auraient dit les Classiques. Dès le premier tiers du livre, Houellebecq affirme et décrit la posture du genus homo, qui n’a rien à voir avec l’homosexualité mais correspond à une protestation anti-féministe, tel ce docte passage sur le fait que les femmes se comprennent rien de l’exigence masculine, où l’auteur nous donne la leçon, invoquant Platon, Heidegger et le respect chez Kant, et qui se termine par un morceau de choix, à propos de la charmante et impudique Yuzu, qu’il essaye d’abord d’éliminer physiquement, à deux fois, sans y parvenir. La disponibilité de sa partenaire de jeu (décrite p.73) marque l’invention d’une hétéro-fiction parfaitement nouvelle et complémentaire de l’auto-fiction des écrivaines. L’effet mâle n’a rien de machiste (comme on l’a écrit), ni même de simplement goujat : c’est une réaction à cette variable de « l’effemme » qu’évoquait Lacan, ou au Pussy Power, si l’on veut, qui se marque par une manière de hantise profonde et de tétanie du muscle associé aux corps caverneux : ce « membre inobédient et tyrannique » dont a parlé Montaigne au chapitre 5 du troisième livre des Essais.

    Au niveau le plus banal, le héros d’ailleurs ne « se sent plus tout à fait un homme », et souvent confie le sentiment d’une déconfiture, mais cette manière de dire est corrélative de la position même du genus homo. La page 73 est entièrement filée dans le genre paratactique, qui est son préféré, comme la page 158 (37 lignes haletantes) pour illustrer l’hypo-correction recherchée qui sert de compensation verbale à la tétanie que je viens de décrire, n’était le chic du prédicat « traitable » (p.73), destiné à jouer les pivots d’un terme prosaïquement choisi. Mais est-ce que justement cette écriture est « plate et instrumentale », comme l’a dénoncée Antoine Compagnon (Le Monde, 4 janvier 2019), en ajoutant que « le rabaissement de la langue fait partie du business plan) » ? Cette thèse corollaire selon lui d’une description du « zéro de la société », me paraît élitiste et sent son polytechnicien à plein nez. Car Houellebecq est plus finaud que lui. Malheureusement pour nous, c’est un intellectuel « organique » et un darwinien dépravé. Certes, la méprise cognitive de l’auteur, qui ne cesse pas de « prendre conscience » chapitre après chapitre, tel un apprenti séminariste découvrant la « délectation morose », n’ayant nul besoin des oripeaux de la culture livresque, est probablement un symptôme gravissime de la mort sociale d’Eros, qui n’est justement pas la conséquence de la mort de Dieu, comme il le montrait déjà dans Soumission. La question est de savoir en quoi l’érotisme (qui est un registre des attitudes et rien de plus) est-il déconsidéré par ce bonhomme, comme si ce n’était qu’un sous-produit culturel occidental de la social-démocratie, et le fruit du « XVIIIe siècle à la con » (p.158) ? — Admettons qu’il ait raison. Dans le livre en effet, de ses femmes et de ses rapports avec elles, il tait presque tout, en invoquant la « décence » » de sa solitude qui n’est rien moins qu’une débandade avouée, et dans son registre de prédilection, il est à dessein court et élusif. Faisons bref, cet esseulement, cette perte du désir indépendamment des problèmes d’érection, sont bien les uniques ingrédients du moteur narratif : par conséquent ces femmes dont il parle par prétérition n’existent pas, n’ont jamais existé ; elles n’existent même pas comme des êtres de fiction. Inexpressives comme Camille, elles n’ont aucune consistance narrative, n’ont aucun lien entre elles. Trop de serotonine sans doute, dégagée par exocytose depuis le tube digestif jusque dans les circonvolutions du cerveau — un « cerveau dysfonctionnel » (p.160), encombré d’horaires, bardé d’acronymes et de statistiques tout droit sorties des Echos—, tue la fiction ; mais en même temps les méta-représentations utiles de ce qui est désirable, enviable, supportable, désagréable, comestible et éventuellement « sexy » (car il y en a), toutes ces méta-représentations ont disparu. Les passades servant d’intermèdes dans le livre sont assez mal décrites, et voulues telles (avec Yuzu, avec Kate, avec Claire, avec Tam, avec Camille) : elles se résument à ce qu’un autre critique du Monde a cru bon appeler une « phénoménologie de la fellation », ce qui me paraît quand même abusif. Car la frustration de sa lectrice à laquelle il s’adresse au principal participe de son modus operandi : on ne lui donne à lire qu’une remoulade d’étreintes imaginaires et salaces, le portrait d’héroïnes privées de la parole, et pour cause. Il faudrait mieux lire Beroalde de Verville ou je ne sais plus quel auteur libertin dont Nodier a fait le plus parfait des relevés, pour trouver quelque chose de moins languissant et moins poussif. Ce Non volo ergo sum, se combine aussi (« curieusement » dirait Houellebecq) avec un genre d’appétit glouton qui ne limite pas à décrire la sinistrose ambiante du monde qui l’entoure ou qu’il envisage avec une morgue dépitée. Sa fréquentation des brasseries, des Centres Leclercq ou du Carrefour-City lui donne un allant singulier, qui ne doit rien au Captorix : la potion magique de ce nouvel Asterix combattant le libéralisme mondialisé. Mais la dilection avide du personnage central de ce livre pour le boudin noir et l’andouille, revenant à plusieurs reprises, laisse-t-elle quand même un peu rêveur. Comme l’a ressenti à ce sujet le critique très avisé de Paris-Match (n°3634, 9 janvier 2019), Gilles Martin-Chauffier : « Michel Houellebecq fait du bien. Avec lui dans un monde de fauves, les écrivains ne se font pas herbivores » (p.10). 

    Serotonine n’est ni un roman, ni un récit, mais ce n’est certainement pas non plus un livre « restaurant » qui ferait du plaisir de la chair un bienfait salutaire, hors le bénéfice de la procréation. Houellebecq, ce desdichado en parka, ne s’y intéresse vraiment pas, et sa prose manque de goût pour le dire, à croire que la fixation sur la rondeur des fesses aura fait de son personnage un érotomane autocentré et autoposé, pour qui la désidérabilité de l’objet désiré n’a plus de « condition de correction », comme disait plus haut Michael Smith. Le désirable est devenu insane. Il faut s’y résigner — sans « ontalgie » particulière — : le « signifiant phallus » est mort de sa belle mort. C’est pourquoi sans doute le sexe de la femme devient pour lui une petite chose craintive, pelotonnée au seuil de la matrice, lui préférant de beaucoup le feu de l’utrum sit. L’anthropologie foucaldienne, toujours implicite chez Houellebecq, se trahit dans un amour de soi strictement sous-déterminé, face à cette « araignée qui se repaissait de mon fluide vital » comme il l’écrit de l’impudente Yuzu.  « Je ne nourrissais aucune ambition particulière à l’égard de ma bite, il suffisait qu’on l’aime et je l’aimerais moi aussi » (p.75), avoue-t-il ensuite comme un gros bêta, peut-être pour réconforter une lectrice un peu myope qui aurait perdu son marque-page.
    
    Si le sujet réel du livre est donc le phantasme de l’impuissance qu’accuserait l’anti-dépresseur, la matière des livres de Houellebecq, c’est en réalité plutôt l’opinion qu’il malaxe à loisir : celle des bobos et des théâtreuses, celle des fonctionnaires de la DRAF, celle du véganisme, celle des agriculteurs divorcés et suicidaires, celle des cadres en informatique jouant sur internet ou celle des garces de tout poil, comme si toutes les pathologies doxastiques qu’il leur impute avaient droit de cité, autrement dit : tout ce qu’il imagine de leurs situations à partir de son point de vue. Ces rumeurs de désastre et ces fake-news font un mic-mac plus ou moins consistant, et passablement franchouillard, qui accompagne sa dérobade et son vagabondage, mais qui prend comme une mayonnaise dans le récit. — Quel récit ? Le héros est un ancien de l’agro, qui travaille pour Monsanto, véritable taupe, supposé écrire des rapports, qui s’infiltre dans le lobby bruxellois, puis qui se joue la comédie du « disparu volontaire », pour échapper à son araignée japonaise, se planque à l’Hotel Mercure, trahit son corps d’origine, se mêle de la promotion des fromages crus, se réfugie dans la Suisse normande, consulte un médecin censé de le sauver de sa décrépitude morale et érotique, cherche à renouer avec une stagiaire Camille dont le souvenir de six mois de vie commune l’avait ravi, rencontre un copain de promo, un certain Aymeric, devenu agriculteur, le voit lui aussi dépérir à cause de soucis domestiques et financiers, loue un bungalow, lui emprunte une Steyr Mannlicher, débusque un pédophile de nationalité germanique, se sert de son fusil de précision pour risquer de tuer l’enfant de Camille, assiste au suicide spectaculaire de cet Aymeric sur une barricade de manifestants contre les quotas laitiers, se sent « mourir de chagrin », constate qu’il est passé d’une petite fortune confortable de 700.000 euros à 200.000, emménage dans le XIII earrondissement, est affolé par les charges, réalise qu’il va « mourir de chagrin », mais annonce et calcule sa mort en se jetant d’une tour à 159 km/heure, bien qu’il confie nonobstant à ce sujet son « auto-apitoiement » et invoque le Christ pour nous dire qu’il va le faire. Or cette désagrégation psychologique, fut-elle bien menée, ne fait justement pas un récit : c’est un remugle du « specious present », comme disait William James, où la vie se vit en dehors d’une temporalité effective, en autant d’instantanés qui se résument à des perceptions somatiques, ce qui n’est pas franchement anormal quand on est bituré au Calvados et au Chablis, un présent qui n’est pas sérieux donc (comme le récite les deux dernières pages qu’on étudiera dans les écoles), où le personnage regrette même d’abandonner, après sa mort, son 4 X 4 Mercedes GD, un tank ringard, supra-polluant, mais monstrueusement « collection », qui n’est qu’une voiture de « Kéké » dit-il. — Et l’amour dans tout cela.  L’amour chagrine. L’amour chagrine quand il n’est pas constant et raffermi par la grâce de son expression : les poètes persans et Marguerite de Navarre l’ont admirablement fait voir. Mais le fait est que les chats mangent des souris ; les chattes aussi. La souris espiègle et stratège de Houellebecq se prend au plus grossier des pièges, et piège le lecteur avec son extase biologico-pathétique. L’angoisse de la panne et du carburant affectif enferme ce conducteur (son personnage) dans une introspection fatale, empathique et parfois ridiculement drôle : « Je n’allais quand même pas filer mon pognon à des Roumains …. La seule solution pour réduire mon solde bancaire était de continuer à bouffer » (p. 344). C’est de l’anti-Camus, et cela sonne parfois comme un karaoké de Balavoine, ou de Nino Ferrer, qui se figerait sur les lèvres d’un auteur qui n’a décidément pas la saveur de l’encre dans la bouche.  
   
    On ne m’objectera pas ici que j’ai dû faire taire mes scrupules métaphysiques. Non pas : la crasse, le plasma, les blastulas, les « groupes agents », le soliloque, l’absence de métalepse— à ce niveau criante—, le risible, l’aliment, la sottise, la connaissance mystique, les raisons d’agir, ce sont bien nos thèmes ici maltraités, et techniquement pervertis dans un traitement délétère de l’expression, à moins qu’elle ne soit foncièrement travaillée pour paraître telle.  

   Il y a plus grave cependant, puisqu’il ne s’agit pas de faire une sorte de repentance intellectuelle. Ni la sodomie, ni le priapisme, ni le triolisme, ni le suicide, il va sans dire, ne sont des motifs d’indignation, et en tant que tels ne sont de mauvais mobiles romanesques, pas plus que les pointes acerbes contre Bataille et Leiris, Thomas Mann ou Proust ne nous semblent dignes d’être relevées. Autant de cabrioles inoffensives qui rythment la tachycardie de cette palpitante fuite devant ce qui « peut » se dire. Houellebecq, après cela, décrit bien les lieux, ses « configurations » favorites, qu’elles soient luxueuses ou sordides. On dirait un inspecteur du fisc ou un expert du Bureau Veritas, qui se serait déclassé dans le roman. C’est sa force que de traiter les lieux réels par des lieux communs. Décrivant sa divagation, il est toujours dans le motif : ce qui facilite la lecture. Mais quand le héros nous dit : « je suis un décadent moi », alors tout le décor, le ciel bleu lui-même devient décadent. En d’autres termes, le sujet réellement grave est que ce livre est politique, le personnage de cette déchéance romancée n’est qu’un prête-nom. Voilà pourquoi toutes les critiques de Serotonine que je me suis appuyé à survoler, les enthousiastes, les éreintantes, les minimalistes : « çà se passe en Normandie », toutes sont intrinsèquement bonnes. Les meilleures sont celles d’Assouline et de Jean-Yves Nau. La raison en est simple : il y en a pour tout le monde, l’opinion de tout un chacun peut y trouver sa contrepartie.  Houellebecq coche toutes les cases (l’euthanasie de ses parents, la révolte des éleveurs laitiers, la France dépaysagée, l’accident du Vol AF Paris-Rio, les vieilles lunes de France-Culture, les fonctionnaires, le parcellaire, la laideur de l’immobilier neuf, la carte des restaurants). L’auteur est âgé de 62 ans, son héros en a 46 : ce qui laisse du temps. Bientôt peut-être, promenant le miroir du roman le long du chemin, il prendra pour modèle la panique aux urgences, la PMA, les cis-genres, et les EHPAD sûrement, fractionnant son public en tranches de vie actualisées et mises à jour ou en « crédits de vie » pour les fonds qu’il a placés. Dans notre affaire, cet entrepreneur-chanteur-cinéaste-poète-essayiste-et photographe endosse diverses fonctions et alimente la copie. On le mesure un peu mieux en lisant son interview d’Emmanuel Macron à Bercy en mai 2016, telle que reprise dans ce fameux numéro des Inrockuptibles hors-série, qui m’a gâché ma journée du 2 janvier 2019. Houellebecq y parle devant Macron de ses préférences : le référendum d’initiative populaire, le budget voté par régions, la réduction du budget de l’Education nationale et de la recherche, répète qu’il ne croit pas à l’Europe, ni au libéralisme, rien d’autre que ce que son personnage Florent-Claude Labrouste ne pourrait soutenir dans Serotonine. Peu nous importe sur le fond la valeur de vérité de ces diatribes supposées « transgressives ». Le subjectivisme encombrant du livre en est déstabilisé. Houellebecq déclare même au futur Président : « Je suis assez prétentieux sur le plan littéraire ». Aussi, quand on lit ensuite la grande prêtresse Catherine Millet nous déclarer : « Serotonine porte à son point d’excellence le subtil tissage entre la parole du personnage qui dit « Je » et celle du narrateur bien obligé de dire « Je » aussi, mais qui ne se confond pas avec lui », on tique un peu. S’il n’a pas vraiment « sublimé notre vulgarité », il a vulgarisé bien des opinions traînantes et pour certaines affligeantes : ce qui, artistiquement, n’est pas anodin. Près de chez moi à Mauriac, dans une petite et belle étable quatre étoiles, des montbeliardes (une quinzaine) me jettent de grands yeux transis, mais ruminent tranquillement leur foin dans leurs crèches, en dépit de la neige mouillée au dehors, sociables et tranquilles, avec ce tierisch Ernst que rien ne saurait ébranler ; des poules en liberté, juste à côté, déchiquètent une vipère vivante dans le pré. Je vais rouvrir mon Larousse Agricole, confondu à l’idée qu’on situe la Margeride dans le Cantal, ainsi qu’on le lit dans Serotonine.   


Jean-Maurice Monnoyer






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