Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

mardi 17 janvier 2023




PICTIONS

La proposition-image dans le Tractatus Logico-

philosophicus


Bruxelles, 21 novembre 2021 /Grenoble, 18 février 2022


Avançons un essai de définition. La proposition – en tant que proposition (non pas en tant que phrase) – est une « image-de », « ein Bild der » (Der Satz ist ein Bild der Wirklichkeit, 4.011) ; elle est : (i) une image d’une portion de réalité, mais aussi (ii) elle sert à fixer la manière de se rapporter à cette même réalité. Dans les deux cas, la proposition-image est une entité relationnelle marquant une instance de relation qui peut prendre deux directions distinctes (interne Beziehung /bezeichnende Beziehung : 3.24 /5.5261. Souvenons-nous que Russell disait : « la proposition n’est pas un fait ». Nous verrons plus loin que la conception de l’image que nous donne Wittgenstein est plus forte qu’une exemplification ordinaire de ce qu’elle représente, puisqu’elle comprend cette relation (qu’il appelle, de façon cohérente, die abbildende Beziehung) dans sa nature d’image (2.1514). C’est parce qu’elle est une image dans le langage qu’elle intéresse Wittgenstein. Lui-même ne s’exprime nullement par images ou « de manière imagée », tandis qu’il se sert de « comparaisons » parfois hardies, et même déstabilisantes 2.


Wittgenstein marque nettement, et non sans une certaine emphase, l’accent mis sur les propositions qu’il utilise d’abord en se prononçant sur elles par une exégèse très soignée et secondement en lui donnant autant de signes propositionnels adéquats (Satzzeichen). L’affirmation décisive d’après laquelle les constantes logiques ne tiennent lieu de rien (ou n’ont pas de représentants) dans le monde, a évidemment un rapport étroit avec la nécessité d’introduire une relation imageante avec la réalité. Elle ne peut se faire qu’à l’aide de variables, au sens logique du mot, et la proposition « est » saisie en tant que variable (Satzvariable). Pour Wittgenstein, non seulement la logique non seulement ne dit rien du monde – ce qui va de soi par définition avec l’emploi des tautologies –, mais il souligne aussi que « la logique des faits » ne se laisse pas représenter (4.0312) : ce qui dit quelque chose de plus3. De quelle relation imageante est-il question ? A l’évidence, il s’agit d’une relation qui n’est pas analogique ou sémiotique : tel est bien ce qu’on se propose de faire apparaître ci-dessous. Ogden tranche le point quand il traduit l’expression die abbildende Beziehung (2.1514), par celle de representing relation : relation représentative, ce que reprend G-G. Granger. Pour renverser cette lecture de la « représentation d’une relation » (comme il se traduit parfois), on pourrait assimiler les images du Tractatus à ce que nous montrent les « tables de vérité ». Un mot qu’il n’emploie pas, il parle de schemata dans 4.31 (donc d’images schématisées). Hors de cela, elles ne seraient que des accessoires, des arrangements visuels et graphiques sur la page (ainsi les points marqués sur une surface, les accolades de 6.1203, le cube de Necker, le dessin de la forme du champ visuel, à différents endroits du texte). Cette manière de s’exprimer lorsque nous disons qu’il y a des « images » qui ne seraient rien que des véhicules graphiques, ou sinon de simples formules, est pourtant malheureuse. – Le mot « piction » que j’emploie ici, semble plus adapté : il est repris de Jacques Roubaud, poète mathématicien qui caractérise ainsi les propositions du Tractatus pour les opposer aux dépictions habituelles dans l’une de ses œuvres autobiographiques4. L’emploi de « piction » n’a rien de très étrange : il est l’homophone de picture en anglais (Ogden5) Dans ce bref exposé, je ne peux que mettre à part la question d’arrière-plan, elle-même très controversée : celle de l’être-image par opposition à l’image-de6. Je n’affirme pas, non plus, que cette Bildtheorie serait une « théorie » (à tous les sens du mot), ni qu’elle soit indispensable à elle seule pour essayer de résoudre les difficultés inhérentes à la lecture du Tractatus logico-philosophicus 7. Je soutiens exactement le contraire. Il y aura donc quelque chose de décevant dans la lecture que je propose, la même question demeurant en suspens. Dans un travail ultérieur on donnera une solution plus satisfaisante.


1/ Ce que sont et ce que ne sont pas les images du Tractatus.


Comment comprendre le sens de Bild sous cet angle partiel que je propose d’éclairer ? Il faut tout de suite écarter une conséquence abusive qui consisterait à soutenir qu’il y a pour les propositions-images une ontologie physique de ces images, comme en photographie ou sur une partition, même si Wittgenstein le laisse entendre pour le lecteur incrédule, quand il entend justifier par l’exemple ce qu’il appelle uneabbildende interne Beziehung justifiant de la « projectivité » de l’image-piction (4.014) depuis l’image même. A fortiori, conséquence non moins inappropriée, il serait risqué de supposer que des « types » logiques les préforment en quelque façon. Pour le présenter en raccourci, l’argument proposé tiendrait en trois énoncés : 


A : Les images (pictures) ne sont pas de même espèce que les dépictions et donc ne sont pas « strictement » représentatives. 


B : Les propositions-images (pictions) sont des suites de mots, de marques ou de signes au sens littéral, mais ne sont pas – en elles-mêmes – des signes complexes. C’est le point le plus délicat. La condition pour laquelle elles peuvent signifier des complexes (autrement dit : se rapporter à eux), n’est donnée que par les constituants de la proposition qui sont dits exister (bestehen), en quoi l’image est une relation telle que dans [aRb] –, une relation faisant tenir ensemble ses constituants, mais qui ne les fait pas exister. La proposition 3.1432 affirme de façon péremptoire que le signe [aRb] ne joue pas ce rôle d’Ersatz relationnel. Strictement, R se tient dans une formule active en daß que souligne deux fois l’auteur Daß … sagt daß … :


Nicht : “Das Komplexe Zeichen ‘aRb’ sagt, daß a in der Beziehung R zu b steht”, sondern : Daß « a » in einer gewissen Beziehung zu “ b” steht, sagt, daß aRb”.


Non pas : « le signe complexe ‘aRb’ dit, que a est dans une certaine relation avec b », mais plutôt : Que “a” se tienne dans une certaine relation avec « b » dit que aRb). 


C : Par conséquent, les images sont notationnelles et non pas dénotationnelles. La notation (Notation) n’est pas vraiment indicative. On ne peut pas nommer ou dénoter un complexe par R, ni penser qu’une proposition est une entité déguisée en un autre complexe auxquels des signes peuvent référer. La traduction par atomic fact, pour rendre « états de choses », que Wittgenstein a tolérée par respect pour Russell (mais qui est confusionnelle), présente une difficulté terminologique que supprime heureusement la notation à l’aide de symboles logiques élémentaires dûment utilisés. On retiendra que le symbole d’un complexe (Symbole eines Komplex) peut d’ailleurs être « contracté » (zusammengefaßt) dans un symbole simple (3.24).


Reprenons cela de plus près. L’énoncé A (ci-dessus) est strictement négatif : je me reporte en ce sens à une longue querelle sur le thème. Elle a agité quelques secteurs de la recherche puisque depiction , en anglais, signifie : représenter quelque chose devant l’esprit. Une longue discussion à distance entre Tyler Burge8 et Christopher Peacocke9 a pratiquement épuisé le thème, un peu comme si le Tractatus n’avait jamais existé. — Nous serions supposés « voir » des entités, que ce soient des objets ou des particuliers, appartenant à des contenus non-conceptuels parce que nous avons des concepts qui peuvent les habiller puis les traiter par avance sur un mode propositionnel. Sans examiner le point, qui est en effet important, il suffit plutôt de suivre le texte de Wittgenstein : c’est-à-dire de considérer que la proposition-image est « ce que nous lisons » : une image lue ou médiée, partagée par la lecture, ce que corrobore l’usage du verbe mitteilen. Sur le fond, Wittgenstein nie farouchement que les propositions soient des noms complexes, à la différence de Frege. Et sa thèse centrale est que le réel doit être déterminé, c’est-à-dire « articulé » par la proposition (3.251), afin de pouvoir être atteint de quelque manière. Telle est aussi la raison qui exige que la proposition soit complètement analysée. C’est même le fondement de l’opérateur N qui fonctionne comme Urbild, donc en tant que prototype ; il opère contre toute « indétermination » analytique de la complexité. L’image est simplificatrice dans sa nature d’image. Elle exorcise le vague, mais n’a pas de statut iconique.

La discussion a été embrouillée à partir de l’emploi de Form der Abbildung, dont on a fait un puzzle linguistique. Pour Wittgenstein, si la forme « s’applique » à un état de choses, ce n’est pas seulement qu’elle le décrive ou le dépeigne, mais qu’elle se coordonne à lui ; et cette forme est coordonnée à un état de choses à partir de la relation dont nous parlons qui n’est pas de dénomination ou de désignation. Elle appartient à toutes les propositions de façon intégrative et récursive puisque toute proposition bien formée est de fait « imageable » dans la structure des autres propositions bien formées. La communauté de cette forme entre le fait et ce qui est illustré ou « reproduit » par elle : qui est nommé das Abgebildete – suivant un terme bizarrement substantivé –, est une communauté de structure : elle est caractérisée de façon multiple, à partir de la Form des Zusammenhangs (ou forme de la connexion) entre les éléments de l’image et les éléments de l’état de choses, juste avant que n’apparaisse dans le Tractatus le terme d’image logique (2.19) dont la définition en fait aussitôt une entité modale, puisque des possibilités de combinaison sont partagées entre autant de « situations possibles » qui la constituent. – L’essentiel étant que l’image doit pouvoir coïncider ou non avec la réalité en vertu d’une Übereinstimmung qu’il est à première vue difficile à saisir. Si l’image n’était que représentative ou dépictive, elle représenterait des états de choses dans l’esprit ; or aucune forme ne peut être localisée ou spatialisée dans l’esprit : ce que comprenait probablement Russell. Wittgenstein ne l’admet pas dans son lexique. Il entend qualifier ce qu’est un espace logique et ne le peut que par le biais de la syntaxe. Il soutiendra ensuite que cette communauté de concordance entre le langage et le monde est une possibilité de la structure, incluse déjà, fût-ce de façon indirecte, dans l’expression : sich zueinander verhalten, dont je parlerai ensuite.

L’option alternative à l’acceptation de l’énoncé A (que les images-pictions ne sont pas dépictives) est que ces images valent pour des index, d’où le mot Pfeilen (une flèche, une aiguille sur un cadran ne représentent rien de psychologique) ; en ce sens, elles ressemblent à des instructions binaires et pour cette raison ne peuvent pas être confondues avec les complexes qu’elles imagent cependant, puisque leur composition à elles due à l’arrangement des symboles ou des signes « simples » qu’il appelle ensuite « primitifs », exige de saisir l’unité de sens – ou de direction – qu’elles véhiculent, mais dont le complexe est justement dépourvu. Elles ne sont pas dénotationnelles : ce qui veut dire qu’il n’y a pas de « décalque » de l’image ou de capture préalable d’une image, au sens ordinaire, un terme dont le Tractatus donne au moins trois propositions positives, en lui adjoignant une méthode de projection originale (Projektionsmethode). Au signe propositionnel s’ajoute en effet une projektive Beziehung zur Welt (3.12), une relation projective au monde qui est commune à la phrase et au signe propositionnel.


Le fait-image pose néanmoins question dans la section 2 du Tractatus. Envisageons d’abord les propositions positives :


(2.1) : Wir machen uns Bilder der Tatsachen

« Nous faisons pour nous des images des faits »


(2.12) : Das Bild ist ein Modell der Wirklichkeit

« L’image est un patron-miniature de la réalité »


(2.141) : Das Bild ist eine Tatsache.

« L’image est un fait »


La première conséquence qui vient à l’esprit ressort de ce que « l’image-de » est l’image d’un fait. Mais, comme elle est dite elle-même « être un fait » (2.141), elle paraît devoir être définie comme le fait établissant un autre fait : c’est-à-dire comme quelque chose de factuel qu’on pourrait examiner de l’extérieur. Pour dépasser cet aspect littéral, qui serait anti-logique, il convient de saisir plutôt que l’image possède une propriété de type épistémologique qu’on préfère dire aujourd’hui factive : penser que la proposition est une image consiste à l’assimiler à un fait. Elle serait par conséquent et à certains égards « évidente », produisant par une saisie propre le genre de choses que nous avons à connaître immédiatement, mais notons bien pourtant qu’elle n’est pas inférée ou consécutive. L’item 2.172 est révélateur de cette bizarrerie puisque la Form der Abbildung ne peut être, quant à elle, imagée par aucune image (Bild). Pour le dire autrement, la « forme logique » est la seule chose qui soit reproductible. Si elle est justifiée per se, celle-ci autorise pourtant à dire, ou à affirmer, que le fait est un fait-image (the picturing fact) dans l’acception de Michael Potter : soit un fait imageant un autre fait que lui-même10. Ce qui devient alors circulaire. Car, de façon patente cette fois, soutenir que l’image est un fait, « dit » en effet quelque chose sur ce qu’est un fait : mais n’explique pas son sens (4.021), ni surtout le pourquoi de sa production par la relation imageante (die abbildende Beziehung, 2.1514), nommée également « interne » (4.014), on l’a vu. Par après, dans la section 4, consacrée à la pensée en tant que proposition pleinement signifiante (sinnvolle Satz), un passage important revient sur le sujet, opposant ce qui ne s’explique pas par le truchement de ce qu’il faut comprendre. L’allusion aux hiéroglyphes n’est pas franchement éclairante : on ne peut l’accepter qu’à travers la discrétion des signes considérés en tant qu’entités pictographiques – ce que les symboles logiques ne sont certainement pas. Ainsi ré-apparaît en 4, la notion d’Abbildung, accompagnant cette fois la notion du « montrer », et même l’opposition du dire et du montrer11.


(4. 016) : Um das Wesen des Satzes zu verstehen, denken wir an die Hieroglyphenschrift, welche die Tatsachen die sie beschreibt abbildet.

Und aus ihr wurde dir Buschstabenschrift, ohne das wesentliche der Abbildung zu verlieren.


« Pour comprendre l’essence de la proposition, pensons à l’écriture hiéroglyphique, qui illustre les faits qu’elle décrit.

De là provient l’écriture alphabétique, sans rien perdre de ce qui est essentiel dans l’image qu’elle reproduit. »


(4.02) : Dies sehen wir daraus, daß wir den Sinn des Satzzeichens verstehen, ohne daß er uns erklärt wurde.


« Ce qui se voit l’est à partir de ce que nous comprenons du sens du signe propositionnel, sans qu’il nous soit expliqué. »


(4.021) : Der Satz ist ein Bild der Wirklichkeit : Denn ich kenne die von ihn dargestellt Sachlage, wenn ich den Satz verstehen. Und den Staz verstehen ich, ohne daß mir sein Sinn erklärt wurde.

« La proposition est une image de la réalité : en effet, je sais que par elle la situation est présentée, si je comprends la proposition. Et je la comprends sans que son sens me soit expliqué ».


(4.022) : Der Satz zeigt seinen Sinn

Der Satz zeigt, wie es sich verhält, wenn er wahr ist. Und er sagt, daß es sich so verhält.


« La proposition montre son sens.

La proposition montre comment les choses se comportent entre elles, quand elle est vraie. Et elle dit qu’elles se comportent de cette façon »


(4.023) : Die Wirklichkeit muss durch den Satz auf ja oder nein fixiert sein.

« La réalité doit être fixée par le biais de la proposition, et lui donner une réponse positive ou négative ».


Il y a donc bien une instance logique de l’Abbildung, qui fonde sans l’expliquer toute figurativité (Bildhaftigkeit : 4.013) : le même terme est longuement repris dans l’œuvre du second Wittgenstein. La réalité doit répondre par oui ou par non à la proposition factive, pourvu qu’on accepte cette mention d’une image projetée et concordante. Toutefois une image en soi demeure muette (mutique) ; elle n’est pas une entité discursive par nature : elle propose un entrelacement de noms comme chez Platon – une symplôké/ou Verkettung, dit le texte allemand –, ce qui entre en contradiction apparente avec sa factivité. L’organisation grammaticale des phrases structurées en clauses : les Daß-Sätze, selon l’expression de Joachim Schulte12 : montrer-que, dire-que, pose enfin une autre question, comme si les termes communs du mode vernaculaire (dire/montrer) étaient dotés d’une fonction autre que celle qu’ils ont dans le langage que nous utilisons et seul comprenons. A l’encontre de cette ambiguïté, le signe-propositionnel est doté d’un statut univoque : ce qui s’explique par le fait que la fonction ne peut pas devenir son propre argument ; la chose pour lui se verrait déjà dans le « signe » de la fonction. La place prototypique de son argument n’en fait donc plus « être une image-de » au même sens. Wittgenstein est alors contraint de parler de « l’essence de la notation » (Wesen der Notation), ce qui strictement ne se voit pas. Ces difficultés diverses ne peuvent être élucidées au cas par cas, à moins de ne courir le risque de retenir certaines interprétations du Tractatus qui sont plus clarifiantes, mais tout de même fausses.


2/ L’hypothèse de l’isomorphisme structural et la notion de « figuration » qui lui est associée


Deux questions sont habituellement posées dans la littérature : 

Question 1 : Les images-en-tant-que-propositions : les qua-Sätzesont-elles de nature mentale ? Puisque je dois les comprendre en tant qu’images propositionnelles sans qu’elles ne me soient expliquées, il semblerait que ce soit le cas. Mais si cette objection était correcte, les propositions ne seraient que des pensées ou des abstractions, sinon des indémontrables : ce qui ouvre à un problème inhérent à la distinction statement/ sentence, dont je ne parle pas ici. Wittgenstein s’oppose à toute apodeixis dans la filiation aristotélicienne de la démonstration. Cette voie paraît là aussi bloquée.

Question 2 : Si elles ne sont pas de nature mentale, les images sont-elles alors du monde, comme les signes propositionnels le sont sur le papier ?Oui, mais les signes propositionnels dans cette option ne seraient plus des images, et seulement des conventions d’écriture relevant d’un « agrément » : Übereinkunft (3.315). Ce qui n’est pas exclu pour ce que nous appelons les parties constitutives de la proposition quand elles sont des variables, mais ce qui ne vaut plus pour ce qui concerne « la nature de la proposition » (Der Natur des Satzes). Si elles ne sont pas de nature mentale, les propositions ne sont jamais que symbolisables parce que rien n’est dit de ce qui est désigné par la Bedeutung d’une variable (3.317) : Das Bezeichnete. Le désignable, en tant que tel, obère justement le statut de l’image.


Wittgenstein observe à ce sujet en 4.011 (nous l’évoquions plus tôt) :


( 4.011) : Auf den ersten Blick scheint der Satz – wie er etwa auf dem Papier gedruckt steht –— kein Bild der Wirklichkeit zu sein, von der er handelt. Aber auch die Notenschrift scheint auf den ersten Blick kein Bild der Musik zu sein, und unsere Lautzeichen-(Buchstaben) Schrift kein Bild unserer Lautsprache. 

Und doch erweisen sich diese Zeichensprachen auch im gewöhnlichen Sinne als Bilder dessen, was sie darstellen.


« Au premier regard, la proposition – telle qu’elle est imprimée sur le papier – ne semble pas être une image de la réalité dont elle traite. Mais la notation musicale, au premier regard, ne semble pas non plus être une image de la musique, ni nos signes phonétiques (les lettres) une image des sons de notre langage parlé.

Et pourtant ces langages par signes s’avèrent être, au sens ordinaire du mot, comme des images de ce qu’ils présentent. »


Le sens ordinaire du mot « image » est donc « transposé », comme l’a traduit P. Klossowski en français13. Ce défaut de dépiction - ou ce déficit d’iconicité ­‑ est central : la dissemblance entre l’image et l’image-de, telle qu’on peut le constater immédiatement entre la partition et son produit acoustique, est commun pour de très différents régimes d’images associés d’ailleurs à tel ou tel type de Notenschrift, mais ce n’est pas un défaut de la notation. Ce déficit de ressemblance est constitutif de la nature d’image, et ce constat de départ ruine l’hypothèse de l’isomorphisme.


Si l’on admet cette observation, il apparaît dès lors que les deux questions ci-dessus postulées comme s’il existait une opposition entre image mentale et image physique, ou entre image propositionnelle et image-concept, sont de mauvaises questions : des questions qui n’ont pas de sens pour Wittgenstein. Les pictions du Tractatus sont originales et le restent par défaut : elles ne sont ni des représentations mentales, ni ne sont des faits observables ou de nature empirique. Ce qui signifie que la fonction présentative de l’image épouse sa fonction d’image signifiante : exposer, faire voir, mettre par écrit sur le papier, sans plus. D’où l’économie redoutable de son propos. A ce titre, l’image n’est aucunement un sense-datum ou quelque chose qui serait fait de sense-data. Nous aurions ici un donné qui nous serait subrepticement « donné à voir » ; il convoquerait sinon un sens transcendant le vécu par quelque Sinngebung. Pourtant, une telle donation viendrait alors de nulle part. Retenons que cette fonction de l’image n’est plus sérieusement examinée par la suite dans la section 5 ; le terme de fonction y est alors réservé aux fonctions de vérité : celles-ci ne sont pas des fonctions présentatives, puisqu’elles ne sont pas « matérielles ». Un doute devrait alors survenir à cet endroit si l’on présuppose une harmonie pré-établie du langage et de la réalité, qui relèverait des premières. 


En effet, (i) si l’image est un fait, et (ii) si le signe propositionnel est un fait, Wittgenstein se garde absolument de dire que la proposition est un fait, – on ne doit pas tirer cette conclusion, comme il a été remarqué par quelques commentateurs. Ce qui veut dire que la proposition (Satz) est une image protocolaire ou formulaire, proposée ou figurée (bilden) de différentes manières (Gebilde) jusque l’item de la proposition 3 :


( 3.) Das logische Bild der Tatsachen ist der Gedanke.

« L’image logique des faits est la pensée ».


Le protocole de l’image n’est-il qu’un artifice discursif singulier ? Wittgenstein est plus profond à cet endroit que ne le pensent les néo-wittgensteiniens lesquels utilisent la parataxe de l’anglais en pensant tromper la syntaxe allemande. Il ne s’agit certes pas de la remplacer par l’assertion : « l’image logique de la pensée est un fait » – ce qu’affirme à peu près toute la communauté des commentateurs d’aujourd’hui. Mais avant cet énoncé d’identité, sur lequel je reviens ensuite, Wittgenstein a préparé le terrain : il a indiqué que les objets correspondent aux noms (entsprechen), ou plutôt sont les correspondants simples des noms ; il a utilisé le verbe bilden dans plusieurs tournures différentes (2.021), ainsi pour caractériser toute configuration d’objets dans l’état de choses (Konfiguration) (2.0272), puisqu’il l’identifie en tant que « structure », nous avons vu pourquoi. Il en donne ensuite la raison par la communauté de structure qui est retenue, laquelle est pour ainsi dire scellée par la variable de proposition (Satzvariable), régissant entre elles des « classes de phrases ». Mais cette dépendance « linéaire » au contexte propositionnel n’affecte pas la verticalité cognitive de l’imagelogique, laquelle à ce stade relie directement la pensée aux faits.


A ses yeux, toutefois, la différence entre fait et états de choses demeure cardinale : il faut s’y arrêter un instant. D’abord l’état de choses, traduit par « atomic fact » dans la traduction d’Ogden, ne peut que marquer lui-même une relation de dépendance réciproque à l’endroit des simples qui le constituent. Si les simples n’existaient pas, il n’y aurait pas d’états de choses. Le Sachverhalt (l’état de choses) substantive le verbe sich zueinander verhalten : soit la disposition des objets ou des simples qui serait momentanément donnée comme une actualisation particulière de la structure. Par conséquent, le Sachverhalt apparaît tel un mot composé (contracté) ; il n’est pas un nom au sens technique. Dans cette lecture, on ne fait certainement pas de référence directe au Sachverhalt : celui-ci serait plutôt en toute rigueur un atomic complex, ainsi que l’a suggéré P. Simons (op.cit.). Seuls les noms signifient ou réfèrent aux simples : leurBedeutung est fixée par le nom et n’en est pas détachable. Il s’ensuit qu’on ne pourrait pas non plus s’appuyer sur ledit état de choses comme s’il s’agissait d’un Tatbestand : un fait établi, irrécusable et unique. Le Sachverhalt intègre déjà plutôt par le biais de cette relation le statut imagistique de la proposition dans sa disposition propre. La liaison des mots (Verbindung) est seule supposée constituer l’image « en image » (bilden ayant valeur de « constituer »).


(2.01 : Der Sachverhalt ist eine Verbindung von Gegenständen (Sachen, Dingen).

« L’état de choses est une liaison entre objets (entités, choses) ».


Nous pouvons récapituler simplement :

a/ les objets du Tractatus ne peuvent pas être décrits (ils sont sans couleur et sont soustraits à l’expression) : sie ausprechen kann ich nicht (3.221) – je ne peux rien énoncer à leur sujet, sauf qu’ ils sont constitutifs de l’état de choses.

b/ Néanmoins l’état de choses est déjà articulé : il est pensable(denkbar), c’est en cela que nous pouvons l’ « imager » ou en faire une image (3.001). 


Entre les objets et les états de choses la différence semble bien catégorique. La conclusion qui en ressort est que les propositions élémentaires basées sur ces états de choses jouent un rôle parfaitement distinct qui n’est pas symétriquement figuratif, et la définition des fonctions de vérité en tant que propositions dites « moléculaires », se rapportant à elles comme à leurs arguments, n’a plus cette force présentative, qu’on peut juger magique ou simplement péremptoire, mais qui dans le texte reste bien réelle. Nous ne savons toujours pas en quoi consiste cette liaison des mots.


3/ Que signifie penser à une propriété interne de « l’être-image-de » ?


L’énoncé d’identité en 3 est une affirmation claire du principe de coïncidence, précédemment évoqué comme Übereinstimmung (2.21, 2.222), donc non point réellement de correspondance – entre l’image produite dans le langage (celle que nous faisons pour nous) et les faits du monde – ; or cette affirmation de la coïncidence est dépendante de l’identité prononcée par l’item de l’énoncé 3. Celui-ci énonce justement que la pensée est une image logique des faits, encore qu’il ne soit pas écrit non plus dans le Tractatus : Der Gedanke ist das logische Bild der Tatsachen), où l’on renverse le sujet grammatical de la phrase. On pourrait se contenter de dire que sans « der Gedanke », il n’y aurait pas de logique des faits qu’on puisse « illustrer » ou « imaginer ». Mais l’inverse n’est pas vrai, puisque pensée et image ne sont pas de même facture. Pour la pensée, la concevabilité et la possibilité sont a prioriassociées l’une l’autre (3.05) ; en revanche, pour l’image si elle peut être factive, fournir une évidence, ou montrer quelque chose (montrer son sens), c’est que cette dernière peut aussi « disjoindre » la possibilité combinatoire et la véridicité dans leurs concepts respectifs14. Voilà pourquoi l’image mathématique de la bijection supposée exister entre les éléments de l’image et les éléments du fait objectif aura été longtemps considérée comme recevable. Mais elle est malheureusement elle aussi analogique (on ne trouve pas de base ensembliste dans le Tractatus). La proposition n’est en rien « commensurable » à la juxtaposition des noms comme il est dit dans le Théétète (148d). Ce qu’il faut noter, en revanche est que l’invariant structural de la combinaison reste un élément formel : cet invariant sous les transformations faisant de l’image une réalité affine à ce qui présenté par ce biais (the pictured fact, selon Michael Potter) dans toutes les situations possibles. Or,


3.0321 : Wohl können wir einen Sachverhalt räumlich darstellen, welcher den Gesetzen der Physik, aber keinen, der den Gesetzen der Geometrie zuwiderliefe. 


« On peut parfaitement présenter dans l’espace un état de choses qui va à l’encontre des lois de la physique, mais aucun état de choses allant à l’encontre des lois de la géométrie ».


Ce qui contraint dans cet énoncé est aussi ce qui précise mieux le rôle de ce qui est dargestellt (« imageable » géométriquement). La projectivité géométrique sert de modèle pour ce qui est dit propositionnel. Les informaticiens, dans un tout autre sens, diront eux avec leur langage que c’est une sorte de gabarit (a template) plutôt qu’un Modell. Plus tard, Wittgenstein expliquera longuement que la confusion majeure est de prendre ce qui est physique pour notre appréhension primaire ou spontanée des états de choses qui sont sous nos yeux (des chaises, des livres, des tables), combattant l’idée que des vécus seraient visionnés par nous en dehors du champ visuel. Un fauteuil dans l’espace de la pièce où je viens d’entrer n’est pas constitutif de l’état de choses sous le même rapport que le fauteuil où je suis assis un moment après.


Comprendre quelle est la signification du composé lexical : « image logique » est ainsi certainement métaphorique dans l’acception du mot « image ». Car l’image logique des faits, au pluriel, a tout d’abord un usage extensionnel ; elle vaut pour des faits très divers et mieux, pour tous les faits que cette image individue dans chaque fait particulier. Elle doit être complète, et contracter la généralité dans sa facture d’image. Scott Soames va ainsi jusqu’à dire que les « référents » de l’image sont des formules, ce qui semble d’après moi sur-interprété. Mais il est très vrai que le Tractatus culmine dans le prototype de la proposition générale qui est bien dégagée sous une formule (Urbild) : matrice génératrice de toutes les images. 


Cela dit, on peut indiquer plus simplement que le sens attributif de l’énoncé 3 déjà cité : « Das logische Bild der Tatsachen ist der Gedanke », n’est pas prédicatif  ; la pensée – j’entends ici celle de la phrase – ne complète pas le sujet de l’image logique, puisque la forme grammaticale de la prédication n’est aucunement une « image logique-de » quoi que ce soit. Il vaudrait mieux alors – pour comprendre par retour la section 2 – se demander en quoi consiste cette relation proprement dite entre le signe propositionnel et la pensée qui est imagée en lui, en se souvenant que c’est par cela même qu’elle est toujours aussi une image « logique »Soit se demander pourquoi elle représente quelque chose en dépit de ce défaut d’iconicité que j’essaye de faire apparaître. Dès que l’image est « pensée », ce déficit de représentation apparaît : et ici Wittgenstein distingue l’image qui n’est et ne peut être qu’une expression de la pensée, non une image « de » la pensée – qu’on me pardonne cette chicanerie –, à défaut de se reconnaître telle une image dans l’esprit. A ce titre, il est assez frappant de remarquer qu’il n’y a pas (nous dit-il) d’élément de comparaison pour la pensée qui est nommée : ohne Vergleichsobjekt (3.11), alors que la proposition se compare et elle est comparée à une situation quelconque par définition. Une asymétrie se révèle entre la fonction imageante et son produit. Une pensée vraie est donc possible a priori. – Mais que peut-on « montrer » a priori, sans forcer l’usage du verbe montrer ? La triade formée par :Bild/Satzsinn/Gedanke fonctionne dans les deux sens ; on peut la lire comme Gedanke/Satzsinn/Bild, selon que l’on choisisse l’une ou l’autre des branches de l’arbre du Tractatus (partir de l’image ou partir de la pensée), mais dans les deux cas Satzsinn reste au centre de la triade. Ce qui est attribué à la pensée et ce qui est attribué à l’image sont deux choses distinctes et pourtant corrélatives réunies dans le terme dual de Satzsinn.


Stenius15 dans un développement admirable de précaution, pp. 88-116 (chap. VI), a buté sur la justification de cet isomorphisme structural, ne réussissant pas en extraire la « clef ». Il part de l’idée que le champ visuel est déjà un champ articulé, et pour lui l’image est en tant que telle un « fait interprété » (p.98), disons qu’il la comprend en tant qu’un fait optique transformé en diagramme. Ce qu’il n’est pas mal dit. Il assimile « présenté » et « depicted », considérant que Form der Abbildung est un « concept vague ». De plus, la relation de similarité effectivement n’en est pas une, selon Stenius. Ce concept ne peut pas rendre compte de la relation interne entretenue entre les éléments de l’image et les éléments du fait. Il y a reduplication : j’exprime cela de la manière suivante, autrement dit (s’il m’est permis) en renversant l’argument de Stenius, mais sans dire encore pourquoi ici. Supposons qu’il y a une relation externe entre les objets configurés dans l’état de choses. On peut admettre que Wittgenstein installe pour la fonder une relation internedans l’image de l’état de choses et décrit à cet effet une relation internedans le signe propositionnel : une relation qu’il généralise ensuite sur un mode purement syntaxique.


Comment comprendre, sans cela, que l’image dépende de quelque chose qui n’en demeure pas moins extérieur à l’image (un point de vue), si ce n’était que l’existence de ce point de vue ne peut pas être inférée simplement en étudiant l’image elle-même. Un point de vue de ce genre n’est pas localisé ou localisable. Plus tard, Wittgenstein soutiendra que cette façon de penser lui apparaît rétrospectivement un peu kitsch. Même si l’on ne peut contester le rôle de l’opérateur N, sur le fond et dans la forme de son introduction, il n’est pas immédiat de saisir que :


⊃ q

p v q

N(N(N(p,q)))


reçoivent la même valeur de vérité, parce qu’ils expriment la même « fonction de vérité » pour les mêmes phrases élémentaires, et dès lors sont supposées avoir les mêmes conditions de vérité. Non, ce que nous voyons sur le signe – à même les symboles syntaxiques et par le jeu des connecteurs –, n’en donne pas trois images logiques équivalentes mais réciproquement trois applications parallèles de la même notation. On ne trouve pas d’images syntaxiques orphelines, elles se supposent l’une par rapport à l’autre. – Il en va de même avec la barre de Sheffer.

Ce que Stenius appelle la clef d’interprétation expose en clair le dilemme : il n’est pas d’image isomorphe à l’état de choses de ce qui est le cas qu’on puisse dire être « fausse ». Hélas pour Stenius, c’est l’isomorphisme qui est trompeur. Une image qui n’est pas correcte n’en est pas moins une image. La tension résidant dans les termes employés est que les Bestandteilen : les éléments de l’image, ne sont pas de même statut que les états de choses élémentaires leur correspondant. Récemment, ainsi qu’aura tenté de le démontrer José Zalabardo16, demander en quoi nous pourrions savoir s’il y a des images fausses supposerait qu’il existe a priori des images qui ne sont pas vraies, ce qui serait alors en contradiction avec le texte, qui énonce seulement en 2.24 : Ein a priori wahres Bild gibt es nicht (il n’y a pas d’image vraie a priori). 


Par conséquent : (i) une pensée vraie peut être vraie a priori ; (ii) une image vraie ne peut pas être vraie a priori.


Est-ce que (ii) veut dire qu’une image vraie est empiriquement testable ? Il y a ici, si l’on peut risquer l’expression, une physicalité de l’image géométrique : celle-ci est toujours présente, elle demeure « présentationnelle ». A ce titre, la Darstellung inhibe en réalité toute forme d’intuition phénoménologique ; ce qui signifie qu’elle possède une évidence d’après laquelle, ou un sens d’après lequel, le fait qu’elle décrit se manifeste comme un fait vrai. Cependant la difficulté demeure. Cette physique syntaxique ou « notationnelle » n’est pas vraiment conforme au modèle géométrique. Comment cerner alors l’exclusion que prononce Wittgenstein, quand il écrit : 


(2.224) : Aus dem Bild allein ist nicht zu erkennen, ob es wahr oder falsch ist.

« A partir de l’image seule, on ne peut pas reconnaître si elle vraie ou fausse ».


Il ne faut pas entendre par là seulement qu’on ne peut pas savoir si elle est vraie ou fausse avant même qu’elle ne soit projetée dans une situation possible, ce qui confondrait l’aprioricité et l’antériorité, mais plus généralement ceci : que ce qui a un sens est premier par rapport à ce qui est vrai ou faux (prior to) – seule une proposition peut être vraie, mais une image (en tant que telle, par sa nature d’image) n’est ni vraie, ni fausse. Le rapport à Frege, qui se proposait d’anéantir la représentation à l’avantage du seul « mode de donation », est ici on ne peut plus net. Qu’une Bild soit arrangée de mauvaise façon ne signifie pas qu’elle représente une chose impossible ou inexistante. Par là même, ce qui est perceptible dans le symbole (la pensée) n’est pas nécessairement, ni univoquement, ce qui pourrait être projectible. Wittgenstein défend ici une sorte de défiguration objective, comme l’a expliqué Ramsey. Wittgenstein sait très bien aussi, que le langage ordinaire est un miroir sans tain : seule la logique peut réfléchir la réalité. Aussi faut-il le lire avec parcimonie, et c’est bien ce qui est le plus délicat, par exemple quand il rappelle que le sens n’est pas « contenu » dans la proposition. Le non-sens, soit dit en passant, ne l’est pas moins. Sous cette acception cependant, il est plus direct que bien des philosophes.


Je conclus que l’isomorphisme est strictement indéfendable (sur le fond et pour des raisons techniques) : on ne peut pas faire de dépiction de la Form der Abbildung ou « forme illustrative », ce qui a suscité nombre de traduction farfelues. Le lien darstellen/ Form der Abbildung occupe un nombre important de numéros, et ne suscite plus tant de débats aujourd’hui. A la différence, pour ce qui ressortit de l’internalisation de la « relation symbolisante », elle, demande à être éclaircie. 


4/ Représenter et montrer (Darstellung et Form der Abbildung)


Pour la communauté des commentateurs (si ce n’est presque tous), il faut simplifier tout cela qui n’est que paraphrase. On doit se contenter de dire que « le langage représente la réalité ». S’il s’agit de dire que le langage s’y rapporte, que des propositions s’y appliquent, l’observation est presque triviale. Mais s’il s’agit de traiter du cas d’une « relation de symbolisation », l’argument est plus fort, et plus difficile à justifier, dès lors qu’on ne peut se passer de l’adjuvant de l’Abbildung. Pourtant – ce qui est rare dans la langue allemande philosophique (de Kant à Brentano) – le mot Vorstellung, qui pourrait suppléer, est quasiment absent du Tractatus. On commente souvent cette prémisse qui n’est pas explicite, en faveur du réalisme de Wittgenstein, c’est-à-dire pour en dénoncer l’incohérence sémantique (platement, des propositions contingentes vraies ne peuvent être dénotées pour la pensée seule dans un 3e monde, comme l’a soutenu Frege). Je n’ai trouvé que deux emplois du verbe vorstellen. D’abord en 2.11 commentant (« wir machen uns Bilder der Tatsachen » ) :


(2.11 ): Das Bild stellt die Sachlage im logischen Raume, das Bestehen und Nichtbestehen von Sachverhalten vor.


« L’image représente la situation dans l’espace logique, l’existence ou la non-existence des états de choses »


Ensuite, en 2.15, qui dérive de 2.1, et ouvre une séquence de 8 items où le mot n’apparaît plus (2.151, 2.1511, 2.1512, 2.1521, 2.1513. 2.1514, 2.1515). 


(2.15) : Daß sich die Elemente des Bildes in bestimmter Art und Weise zu einander verhalten [,] stellt vor, daß sich die Sachen so zu einander verhalten.


« Que les éléments de l’image se comportent les uns en rapport aux autres de telle ou telle manière représente [saut de la virgule grammaticale ?] que les choses se comportent entre elles de telle de la même façon. »


La répétition du daß sich verhalten est ambiguë. G. Decauwaert n’a pas tort d’y voir une manière de reflexivité. Ce n’est pourtant pas un emploi technique ici : vorstellen – : sich vorstellen daß, pour être plus précis – est un verbe de liaison entre deux propositions clausales conjointes (la première est sujet, la seconde est objet, donc la première « représente » la seconde). La représentation est selon moi vidée de son caractère psychologique que lui impute constamment Frege, et qu’il cherche à exténuer, puisqu’elle indique une « conformité de structure », laissée indéfinie (in bestimmter Art und Weise). Le fameux « mode de présentation » de la référence chez Frege, qui dépend du sens lui-même, est retourné et démenti, en sa faveur, par Wittgenstein. Les objets sont formellement context-dependant. Il est donc plausible d’inférer que ce délestage psychologique est indispensable à la postulation d’une pensée logique rapportée aux faits : elle serait le legs authentique de Frege auTractatus. Mais, si l’on admet que 2.1 est un énoncé modal, qui traite des situations – qui ne sont pas des faits, mais de pures possibilités combinatoires17 – on doit en déduire qu’il s’agit plutôt d’illustrer le comportement mutuel des entités du monde et des éléments du langage lorsqu’ils se coordonnent ou « se relatent » entre eux (sich in bestimmter Art und Weise zu einander verhalten), mais c’est bien ce comportement de l’état de choses et du complexe propositionnel, soit le redoublement d’une relation interne entre piction et symboles syntaxiques qui remplace la représentation. On retrouve la difficulté de Stenius inchangée. De là viendrait l’usage subséquent de Vertretung. La modalité demeure le principe de la liaison combinatoire (was denkbar ist, ist auch möglich) (3.02). Combiner, en ce sens-là, consiste alors, à installer et reproduire ce rapport formel, à tableautiser (picturing) : soit mettre en forme une situation possible, faire montre d’une situation qui pourrait être différente sous la même forme. La comparaison avec le « tableau vivant » est ici plutôt significative et non pas déplacée, puisque les personnages momentanément statiques pourraient bouger et simuler dans leurs postures une autre situation. 


Le terme technique substantivé dominant dans le Tractatus n’est pas vorstellen, mais darstellen, tel qu’il revient sans cesse dans cet exposé : manifester, présenter, produire devant l’esprit. Si on la garde en mémoire, la section 2 :


(2.22) : Das Bild stellt dar, was es darstellt, unäbhangig von seiner Wahr-oder Falschheit, durch die Form der Abbildung


« Ce qu’elle présente, l’image le présente indépendamment de sa vérité ou de sa fausseté, à travers sa forme reproductive ».


(2.221) : Was das Bild darstellt, ist sein Sinn

« Son sens est ce qui est manifesté par l’image ».

s’éclaire différemment. L’idée est que le sens n’est plus de correspondance, et que la coïncidence du sens et de la réalité figurée en quoi consiste la vérité ou la fausseté de nos affirmations, se clarifie au niveau même des symboles syntaxiques : c’est bien alors leur usage qui fait image. Cette idée aide à comprendre que le contenu pensable ne peut pas être contenu dans la proposition. Puisque selon Wittgenstein il apparaît manifesté dans l’image (ou la proposition-image). Bref, ce n’est pas ex terminis qu’on peut l’appréhender, tel que si nous avions affaire pour le suggérer à un « mélange de mots » (Wörtergemisch). Pourtant, cette même idée reste foncièrement perturbante. La pré-éminence du sens sur la vérité ou sa fausseté de la proposition affaiblit sans nul doute la nature intrinsèque de l’image en tant qu’image ; le sens la « fictionnalise » en quelque façon. C’est bien pourquoi, à la lecture d’une proposition, la vérité et la fausseté ne sont pas reconnaissables dans sa forme seule (4.026, 4.03) : manque la communauté de structure avec l’état de choses, parce qu’elle est présumée a priori reproductible. On comprend que Wittgenstein ait dû inventer cette Form der Abbildung, qui est en apparence suspecte ou malicieuse de sa part, mais qui est une norme langagière pour exprimer la négation précédente (que la vérité et la fausseté ne sont pas reconnaissables dans la forme linéaire de la proposition). 


On ne sait pas néanmoins, en définitive, ce qui est dargestellt : où se capture le sens – puisque ce n’est point à l’être-image de l’image, ni même non plus à la fonction imagistique qui « se laisserait voir » par son truchement, que le sens s’avèrerait reconnaissable. Il faut maintenir, et ce n’est pas une élégance, un écart minimal entre Bild et Abbild : mot qui signifie proprement en allemand illustration, et secondement reproduction. Jadis dans les dictionnaires, on avait un mot et une Abb.(une image dessinée pour le mot). Jacques Bouveresse dans La rime et la raison 18 a traduit : forme de la reproduction, ce qui est plus exact, quoique la formule demeure trop générique encore, car le lien Bild/Abbild n’est pas quelque chose de visible ou de visualisé, comme dans le dictionnaire, ni n’est matérialisé dans la musique qu’on entend. Quand j’écoute de la musique, il y a une image du thème, mais ce n’est pas la partition que j’entends. En revanche, sans la partition, je ne peux pas déterminer quels mouvements de la main et des doigts doit exécuter le pianiste.


Plutôt qu’une herméneutique des emplois, ce qu’il faut faire est une exégèse syntaxique qui s’émancipe de la langue du Tractatus. On doit considérer l’image logique de manière à l’appréhender tel un prototype syntaxique qui est, comme il l’écrit, mis à l’épreuve des faits (d’où l’emploi du terme probe). L’atomic complex du Sachverhalt, isolé par P. Simons, a ainsi besoin pour être appréhendé d’une structure bi-stable ou « dipolaire », Wittgenstein le note d’abord sous cette forme dans ses Carnets (vrai et faux sont remplacés par a et b). La bipolarité du vrai et du faux en dérive tout de même par la constitution même duSachverhalt, combinant objet et relation, argument et fonction. De manière habituelle, on considère que ce sont des propriétés sémantiques qui prévalent à propos de l’image logique, puisque Wittgenstein nous explique en quoi elles sont ses « propriétés internes ». Toutefois, dans la Grammaire philosophique, il écrira encore : « L’image me dit soi-même ». Roger White souligne :  it is an intrinsic property of a picture that it is a picture and what it is a picture of 19On peut questionner cette propriété intrinsèque, mais l’intuition de Roger White est juste. Il est possible de montrer qu’une image est une image et de quoi elle est l’image, et ce à partir de l’image elle-même, sans référence à quoi que ce soit au dehors.


Que signifierait cependant « voir une image dans » (seeing-in), si je la vois am Symbol (dans le symbole) ? N’est-elle pas opposable avec ce qu’écrit Wittgenstein plus tard quand il parle de « seeing as » (so sehen) ou « sehen insofern as », voir « comme une image » ? Si on en croit J. Klagge, Wittgenstein entend plutôt dans cette dernière « l’image-cible »quand il fixe les coordonnées de l’image dans le lieu logique, si l’on veut employer poétiquement un terme d’artillerie20. Mais cette affaire de « coordonnées » (Zuordnungen ») est en réalité plus complexe qu’un positionnement de l’objet visé ou de l’état de choses. En rapport aux thèses A,B,C énoncées en commençant, deux autres thèses doivent encore être dégagées :

D : l’image suppose une saisie unitaire (Einsicht) de son sens, non pas une intuition ou un insight ; la nature de la proposition en dépend. La « forme générale » de la proposition présuppose même d’accepter que cette unité soit déléguée ensuite à un opérateur = « N » qui en rendra compte pour toutes les vérités composées (moléculaires) à partir de l’inférence et de la contradiction, parce que la négation est ici l’opérateur central. 

E : la proposition-image montre sa dualité en tant que Sinn-Satz (donc elle n’est pas défaisable, en séparant Sinn et Satz). En tant que Sinn, elle est intelligible : Was das Bild darstellt ist sein Sinn ; en tant que Satz, elle est une figure bi-stable : a/ une entité signifiante /une image schématisée, b/ un mode de donation interne au voir « que » / un patron reproductible, c/ une image vraie qui n’est pas vérifiable / une fonction légitime de sa complétion par tout argument. 

Pour le lecteur, cette polysémie de l’image est constante et lui est propre, mais le texte ne considère pas du tout ce switch intellectuel et suit la structure des numéros. Car ce n’est jamais que sa direction et sa structure qui font de l’image une image, et celle-ci n’a de sens que pour s’appliquer à une situation possible.


Conclusion 


La théorie de l’image n’est pas la « théorie » qu’ont défendue bien des lecteurs, et n’est probablement pas du tout décisive pour comprendre le Tractatus en son centre stratégique : qui demeure être la fonction et son signe. L’efficacité mathématique de celle-ci est de rendre compte de la généralité. Le Tractatus est construit autour de même sujet : isoler la forme de la proposition générale (5.471) : die allgemeine Satzform, qui fonde son application au langage et au monde. A cet égard, l’image-piction est certes révélatrice en ce qu’elle pose déjà la question de la « forme » (Form). Ainsi de même, les « opérations » arithmétiques dans le Tractatus ne sont effectuables qu’en vertu d’une « ressemblance interne entre les formes » des propositions, puisque à leur base sont toujours les propositions élémentaires, dont le nombre est supposé fini. Toutefois, ce que nous entendions montrer ici, la coïncidence pictoriale entre image et situation n’est encore à ce stade – j’entends dans la section 2 du Tractatus – qu’un moyen détourné, puis transposé en une option expressive dans la section 4. On constate ensuite que le traitement opéré sur les fonctions de vérité elles-mêmes enlève beaucoup de sa portée à la simplexité de l’image, quand la lettre de la variable est insérée au sein du schéma vrai-faux, et que disparaît même la lettre de proposition dans la forme : , en 6.1203 (pour traiter de la négation de p et non p), et cela au bénéfice, non des tautologies et contradictions, mais du traitement syntaxique de la complexité veri-fonctionnelle des propositions moléculaires 21 qui est supposée en dériver. On peut se demander alors si la situation modale et elle seule (et non plus la situation probable) serait appariée à l’image. Autre question : quand on ne peut donner que l’image d’une tautologie, que montrons-nous ?


L’opération syntaxique de la négation « conjointe » implique, dans la langue du Tractatus, de se référer à l’essence de la notation, qui est bien modale dans les termes et présente la logique comme une « image en miroir du monde » (Spiegelbild) (6.13) qu’elle est supposée fournir. Ce dernier emploi souligne effectivement que la Bildtheorie n’est pas une théorie ou une doctrine (keine Lehre). Qu’il en aille en effet dans le monde « ainsi et ainsi » (So-und-so) dépendrait donc qu’il puisse en aller autrement, et ainsi philosophiquement se présenter donc tout autrement que de façon mathématique ou arithmétique. Cet argument soulève en pareil cas (pour l’intelligibilité d’ensemble du traité) le problème du « possible » dans le Tractatus dont je traite ailleurs, et duquel la solution est selon moi métaphysique. – La présence du segment être-image dans être-image-de demeure une sorte de fait brut. 


Je ferai une dernière remarque sur l’emploi du thème : « la réalité se réfléchit dans le langage », qui constitue à mes yeux une exception et un rajout de Wittgenstein (en MS 202) en tant qu’il contredit à la projectivité de l’image, quoique le sens du verbe sich spiegeln puisse l’évoquer en effet, mais en allant du monde vers le langage. Ce que l’œuvre du second Wittgenstein va éclaircir de façon notable est qu’il s’agit d’une intuition fâcheuse souvent mal interprétée. Mon opinion myope est que la véridicité de l’image ne se confère pas, ni ne se transmet, en tant que telle, à la vérifonctionnalité des propositions moléculaires, comme le lui reprochait Russell, c’est-à-dire même en supposant que p et q soient des propositions « complexes », et je me range à son avis. Le propos de 4.03 : « Der Satz sagt nur insoweit etwas aus, als er ein Bild ist » (la proposition n’énonce quelque chose qu’en tant qu’elle est une image) reste difficile à saisir pour l’énoncé même de la proposition générale. Les images comparatives suffisent ici : l’image de la règle ou l’image du réseau (Netz) qui vient de Hertz, ou encore celle de l’échafaudage (Gerust) et de l’échelle : elles sont pour ainsi dire des emplois suggestifs, mais de cette façon restent parasites à l’interprétation du Tractatus.


(Jean-Maurice Monnoyer)




1 : Ludwig Wittgenstein, Logisch-philosophische Abhandlung, Kritische Edition, Herausgegeben von Brian McGuinness und Joachim Schulte, 1989, Frankfurt am Main, Suhrkamp. 

2 : La plus fameuse est celle de l’échelle (6.24), celle qu’il faut repousser après la lecture, qui a laissé penser que les propositions du Tractatus – celles qui sont imprimées – ne sont que les degrés d’une impraticable échelle (Leiter) très haute de 526 barreaux, en comptant chaque numéro du livre. – Il ne faut donc pas prendre les comparaisons pour des images au sens logique du terme. C’est pourquoi la comparaison avec la règle graduée est la plus intéressante : elle dit que la proposition est « wie ein Maßstab » (2.512) posée contre la réalité : ce qui place ici la comparabilité dans la comparaison. Parler d’une « échelle de référence » efface cette idée au profit de la dénotation qui n’est pas ici en cause. Voir le commentaire qu’en fait W. à Waismann reprenant l’idée de « règle graduée », au sens strictement physique de ce qui mesure (25 déc. 1929), soit en figurant ainsi l’application de l’image au réel avec toutes ses graduations. 


3   : « Daß sich die Logik der Tatsachen nicht vertreten läßt », — mot à mot : « ne se laisse pas remplacer par quelque chose qui en tiendrait lieu ». L’emploi de la formule dérive du Prinzip der Vertretung von Gegenständen durch Zeichen : principe de la substitution des objets par des signes. Si on ne peut opérer cette substitution, cela ne veut bien sûr pas dire qu’il n’y a pas de logique des faits, mais que ce qui est commun au langage et au monde n’est pas commutable dans le langage qui en traite, ou (en lui) n’est pas dicible (unsagbar). Ajoutons que la forme logique n’est pas directement impliquée dans ce propos. Depuis Max Black, les deux plans sont régulièrement confondus, bien que Wittgenstein affirme : « Der Satz zeigtdie logische Form der Wirklichkeit auf » (La proposition montre la forme logique de la réalité) (4.121). Ce qui pourrait laisser entendre que la forme logique de la réalité est la même chose que la logique des faits. Wittgenstein résume 4.0312 d’une phrase isolée, 20 numéros après : « Er weist sie auf ». La proposition-piction vise la forme de la réalité : « Elle la présente » – mais ni ne l’indique, ni ne l’exhibe comme on présente un document (ce qui en dirait trop). Il est d’ordinaire admis, ainsi que l’a souligné Max Black, qu’il ne s’agirait pas d’une visée quelconque (direct insight). Cependant, tout revient alors à savoir ce que nous voyons am Symbol (sur le symbole). 


4 : Jacques Roubaud, La Boucle, Paris, Le Seuil, 1993, pp. 248-253. 


5 : Tractatus Logico-Philosophicus, 1922, édition bilingue, Routledge & Kegan Paul Ltd. 


6 : Le meilleur exposé sur le sujet me semble être le chapitre 26 de l’édition commentée de Michael Potter, Wittgenstein’s Notes on Logic, 2009, Oxford, Oxford University Press. 


7 : A. Kenny, The Legacy of Wittgenstein, Oxford Blackwell, 1984 (ch.2) trouvant trop facile la lecture néo-frégéenne de M. Black, disait déjà que la « théorie de l’image » est « complémentaire » et non pas rivale de la signification comme usage, qui est la plus populaire. Se servir d’une image par un croquis, un sketch, une vue en coupe ou en profil, est un usage, et l’on a dénombré plus de 1200 croquis dans le Nachlass. On peut se référer sous ce rapport à Jacques Bouveresse : « Le tableau me dit soi-même », in Macula n°5/6, 1979, pp.150-164, qui reprend les deux questions de l’arbitraire du signe, et la référence à Peirce, mais qui aboutit à la même conclusion que la mienne concernant l’écart entre « propositions élémentaires » et proposition générale.


8 : Tyler Burge, Perception First Form of Mind, 2022, Oxford, Oxford university press, chap. 7, pp. 208-254. Construction remarquable développant une thèse néo-frégéenne sur le « mode de présentation » des relations, qui aboutit à impliquer le « package » iconique.


9 : « Objectivity », Mind, 118 (2009), pp. 739-769.

10 : Michael Potter, The Rise of Analytic Philosophy, 1879-1930, 2020, Oxford, Routledge chap. 48, p. 324 défend l’idée d’un « complexe pictorial » dû à l’arrangement de l’image qui serait sa relation d’ordre – ce qui est correct, mais ce n’est pas tout à fait suffisant ; car le complexe relationnel au sens de Russell n’est pas lui-même dénoté selon Wittgenstein pour deux raisons : 1/ à cause de l’exigibilité substantielle des simples (qui ne sont jamais que nommés, et non pas décrits), 2/ et parce que l’analyse ne pouvant être infinie, le réel doit être déterminé. Potter souligne qu’aucune théorie « ne peut être offerte de comment il se fait qu’un complexe pictorial représente un complexe réel, parce qu’il n’y a pas de forme du complexe ». (2020, p.324). – Sur ce point, je renvoie aux objections dirimantes de Peter Simons, « The Old Problem of Complex and Fact » (1992, Philosophie and Logic in Central Europe, Martin Nijhoff, La Haye, chap.13). James Griffin, Wittgenstein’s Logical Atomism, Thoemmes Press, Bristol, 1964, chap. VIII, défend la notion de « proposition atomique » et son rapport avec l’imagination scientifique.

11 : Cf. Guillaume Decauwaert, Dire et montrer, 1922, Eliott, Paris, p.50-51 : le fait « manifeste » … « la structure en la reproduisant par lui-même ». Pour une distinction entre « monstration démonstrative » et « monstration réflexive », pp.153-156.

12 : J. Schulte, Erlebnis und Ausdruck, (1987), Munich, Philosophia Verlag., p.58

13 : Tractatus Logico-philosophicus, 1961, Paris, Gallimard (2.012 : pour une traduction de Modell).

14 : Voir Duncan Pritchard et sa notion du « disjonctivisme épistémologique » in The Factive Turn in Epistemology (Cambridge, 2018, ed. par V. Mitova). L’image possède une évidence qui accrédite ce qu’elle montre (je crois ce que je crois voir), mais elle n’a pas de contenu signifiant autonome.

15 : Erik Stenius, Wittgenstein’s Tractatus, A Critical Exposition its main Lines of Thought, 1960, Oxford, Basil Blackwell. 

16 : Jose Zalabardo, Representation and Reality in Wittgenstein’s Tractatus, 2015, Oxford University Press, pp.76-85. L’argumentation de l’auteur est subtile. Après avoir montré la différence entre la perception d’un complexe chez Russell, et la position démonstrative de Wittgenstein disant qu’aucun fait pictorial (picturing fact) ne peut représenter la forme logique du fait-image, ce qui est correct, l’auteur revendique l’analogie semantique frégéenne de « l’insaturation » pour penser la proposition « représentationnelle » (?). 

17 : Une these défendue par R. Bradley, The Nature of All Being, A Study of Wittgenstein’s Modal Atomism,1992, New York Oxford, Oxford University Press. 

18 : Les Editions de Minuit, Paris, 1973.


19 : Roger White, Wittgenstein’s Tractatus philosophicus, Continuum, 2006, p. 43.

20 : James Klagge, Wittgenstein’s Artillery, 2021, Cambridge Massachusetts. MIT Press. 

21 : Cf. Michael Potter, Reason’s Nearest Kin, 2000, Oxford University Press, p. 164-194 donne un exposé complet des difficultés de l’opération et de l’égalité, discutant de la lecture du signe « à même le signe », qui reste à ses yeux « conceptuellement opaque ». 

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