Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

vendredi 17 août 2018


L’introuvable survenance de la connexion fondamentale

Frédéric Nef, « L’Anti-Hume,
De la logique des relations à la métaphysique des connexions »,Vrin, Paris, 2017.



Jean-Maurice Monnoyer



1/ Le chapitre 4

       Commençons par le chapitre 4, étudions ce livre par le milieu. Fréderic Nef propose un livre important, savant comme à chaque fois, et comme à chaque fois enlevé et pénétrant, bien que difficile. L’évaluation est malaisée, parce que l’ampleur du projet dépasse les enjeux ordinaires. Il y a deux solutions pour le recenser, chercher à appréhender les traits communs qu’il y a entre ce livre et les précédents (les airs de famille) ; ou chercher à noter quelles sont les caractères individuels de celui-ci. Dans le premier cas, on dira que Nef achève une trilogie : après l’Objet quelconque (1998), Les propriétés des choses (2006), cet ouvrage-ci traite des « relations », selon un schéma classique. Vu sous cet angle, L’Anti-Hume se présente comme achevant un processus étagé en trois temps où serait discrédité le rôle métaphysique normalement imparti aux relations. La validité du rapport qu’il y a à attribuer des propriétés aux objets ou aux particuliers (par l’application du concept de connexion à différents domaines) reste, à ses yeux, insuffisante, telle que nous l’utilisons. C’est le cas entre autres, autour du sujet de la réflexivité de la connexion dans son sens méréo-topologique, qui s’occupe des places et les parties (p.170), — un sujet dont il traite en seconde intention. Ici, le projet se donne pour objectif prioritaire de « suspendre l’empire de la relation » (quatrième de couverture). C’est donc un programme considérable sur le fond, et techniquement c’est un gros dossier élagué pour n’être pas trop indigeste. Dans le premier ouvrage, on s’attaquait à l’objet en général (le X de Kant) pour donner toute sa place à Meinong et à ses objets implectiques. L’ouvrage sur les propriétés concernait plutôt ces entités : les particuliers abstraits, qu’on appelle des tropes. Ce dernier ouvrage a pour intérêt principal la critique des relations internes et de la notion technique de dépendance. Il y a une identité de suivi dans le troisième volume de cette trilogie, qui ajoute des structures aux connexions. La pénétration spéculative est réelle, et Nef s’attaque aux acquis de la métaphysique analytique qu’il mobilise de façon parfois déconcertante, et le plus souvent à propos.

       Dans le second cas, on sera plus sensible aux mises à jour de ce projet philosophique qui jette une autre lumière sur les ouvrages précédents et leur donne une cohérence différente. La conclusion très (trop) brève de ce livre est assez énigmatique. Elle laisse une phrase ouverte comme un dernier mot. Elle insiste même pour dire que l’histoire de la pensée a « scotomisé » la connexion : une expression bizarre venue de la psychologie clinique qui veut dire : « évacuer du champ de conscience ». Que l’unité réelle et métaphysique du monde soit interprétée au motif d’une sorte de « structuralisme » avoué (p.178), voilà qui ferait penser à une position néo-situationniste proche du mysticisme athée de la manifestabilité générale. Nef aurait voulu, comme sur un palimpseste, faire une ré-écriture du Mikrokosmos d’Hermann Lotze, qu’il ne se s’y serait pas pris autrement. Mais cette référence n’est pas du tout pertinente dans notre cas. Lotze fait au principal une critique de l’idéalisme de Fichte ; il donne une anthropologie comme base de sa logique et de sa métaphysique. Nef se méfie de l’interprétation, et son ouvrage comme les précédents se défausse de cette tendance à relire, comme pour « imager » en contre plan, notre point de vue sur les auteurs. Les paragraphes sont courts, nerveux, clairement écrits ; ils sont informatifs et jamais pédants. Les références contraintes et autres tics herméneutiques lui répugnent beaucoup. Nef s’en débarrasse avec une allegria qui est bien dans sa manière. L’érudition sienne, qui estourbit le lecteur mais qui est incontestable, ne lui pèse pas (Nef abonde en références multiples et multi-cartes, essayant toutes les clés comme un cambrioleur). Peu lui importe au fond les pesantes ou patientes reconstructions. Il préfère aller vite, voyageant léger. Ainsi, comme philosophe, en pesant mes mots, je dirais que Nef n’est jamais mou du genou : convaincu de cette idée que la métaphysique de la connexion n’a jamais été étudiée avant lui aussi sérieusement, il avance sans se retourner, tapant du pied sur les cailloux qui pourraient le faire trébucher. Sous cet aspect, l’Anti-Hume est un ouvrage ouvert et novateur, qui ouvre plus de pistes qu’il n’en ferme. Il suit La Force du vide (2011), et le Traité d’ontologie (2009), dans une veine farouchement indépendante[1].

    C’est pourquoi, le chapitre 4 (« Connexion et unité ») est si révélateur et passionnant à lire. On commence par présenter la connexion entre x & y et le problème de savoir si les parties atomiques, qui sont les parties de x et de y, sont également conjuguées. Puis, si l’on prend le parti de considérer le Tout des touts, l’unité du monde devient problématique, frisant ce monstrum horrendum qu’est le monisme de priorité. James Ladyman et Don Ross s’opposaient déjà, sur le plan épistémologique, à une conception selon laquelle les lois de la nature dessinent l’unité métaphysique du monde des philosophes, car selon eux s’est plutôt une algoritmique de la compressibilité qui contracte ledit monde sur lequel nous faisons tourner nos modèles. La Rainforest du Rainforest Realism est bien une forêt humide qui n’est ni verticale, ni horizontale, touffue et enchevêtrée, n’ayant plus rien du désert de Quine et de son platonisme ensembliste (Every Thing Must Go, 2007, 4.4, p.220-224). La solution proposée ici, celle du graphe de Dipert qui est brillante à sa façon, sur- imprime une version mathématique de la structuration : elle est d’une grande justesse d’approche, même si elle est discutable, et au final rejetée par lui, préparant le chapitre 5 de ce livre, qui est probablement le plus personnel : « Représenter formellement la connexion » (j’y reviendrai plus loin). On a dit tant de choses absurdes sur Whitehead que ce que Nef écrit à ce sujet change déjà complètement la donne. Mais pour montrer qu’il n’est pas en reste, l’A. propose d’abord une intelligente analyse des « contours du concept classique de connexion », chez les Stoïciens et chez Leibniz. Arrêtons-nous sur ce passage pour entrer en matière.

    Pour les premiers la synartêsis est une forme de connexion logique (celle du conditionnel) ayant aussi valeur de cohésion ontologique, alors que la sunchusis est une fusion cohésive et destructive. Tout le projet caché de L’Anti-Hume tient en réalité dans cette brève allusion : pourquoi ne pas s’en tenir à la nécessité de distinguer une théorie formelle et une ontologie matérielle, laquelle peut difficilement être symplectique, à la différence en effet, de la fusion (Verschmelzung) qui aurait pu servir de guide efficace (je m’en explique plus loin) ? Sans vouloir faire le rabat-joie ou le finaud, j’objecterai naïvement à Nef, que si on dissout un morceau de sucre dans un verre d’eau de mer, les cristaux de sel et de sucre ne fusionnent pas. Cette mixture ne fait pas une liaison nouvelle comme entre l’eau et le vin par dilution. Bien des portions ou des brins de réalité sont répulsifs les uns à l’égard des autres, à commencer par l’identité de masse des spins. Pourtant cet aparté, de sa part, est excellent, qui s’appuie sur le Du Mélange d’Alexandre d’Aphrodise. — Tout autrement chez Leibniz, où le vinculum substantiale est justement décrit comme « ce qui fait le lien entre les accidents de la substance corporelle. Le vinculum est donc introduit comme le fondement de la substantialité et de l’unité de la substance composée » (p.136) : deux rôles distincts sont alors conjugués. Mais, de suite après avoir décrit cette matrice du lien qui distingue nettement unum per se et unité par agrégation (qui n’est pas de connexion), topique dans toute l’œuvre de Leibniz, Nef revient à David Lewis pour contester cette pseudo conception de la « totalité » des mondes possibles, et il distribue son analyse, presque abrupto, entre objetsétats de choseset monde chez Wittgenstein. Son problème n’est pas le nom du monde, ni de la mondanéité du monde « tel qu’on le trouve » (le monde commun ou l’univers du discours) : il propose une affirmation plus forte qui retient une somme méréologique maximale, comme unité arbitrale, somme ultime, laquelle serait définie à l’encontre d’ un « isolement temporel et causal » complet entre les mondes « actuel » et « possible » — on tient là d’ailleurs une idée subtilement amenée, tout comme si les thèses d’Everett sur les mondes parallèles de la mécanique quantique pouvaient trancher le débat entre Bradley et Wittgenstein. Le lecteur est quand même un peu décontenancé par ces ajustements :les objets simples sont complexes ; les faits ne sont pas des vérifacteurs ; les « tropes »(s’ils sont des particuliers relationnels abstraits) échapperaient de peu à une réduction à la Bradley ; la comprésence est un mot qui ne veut plus rien dire. — On peut accepter tout cela en effet, qui n’est pas contestable, non sans précautions toutefois ; car les tropes (si ce mot a conservé une acception classique au sens de Williams) résistent, en effet, à être identifiés correctement quand on suppose qu’ils ne sont rien que les « composants connectés » de a— reliés en faisceau et formant ainsi l’individu de Fa. Nous ne ferions qu’une postulation : elle ne serait ni nécessaire, ni suffisante en effet, il faut bien le reconnaître. La « connexion d’instanciation » (p.138), comme le dit l’A., n’est donc nullement réductible à l’analyse, et c’est cela qui explique le non-relational tie qu’Armstrong a repris pour distinguer les particuliers finsou discrets, des particuliers nus. Le risque majeur avec le monde (universum) est d’en faire un super-individu, de succomber à la fascination idéaliste de l’Un, puisque ce monde qui contiendrait « tous les mondes comme des parties », entraîne à la conséquence inévitable que ces parties seraient « déconnectées ». Un monde d’états de choses comme le réclamait Armstrong distingue sévèrement propriétés relationnelles et relations (1997, p. 92). Nef ne le fait pas. Il choisit de s’inspirer de T. Sprigge, l’existentialiste britannique, autour de la notion d’une « connectivité intrinsèque », pour en tirer une réflexion qui le conduit à critiquer J. Schaffer et son monisme de priorité. Il y aurait trop à dire à ce sujet, et je me contenterai dans ce qui suit de remarques incidentes.

    Il est certain qu’il y a beaucoup de connexions de diverses sortes dans la philosophie de Leibniz, et il est aussi presque évident que le monisme de priorité paraît conduire à une impasse : c’est un peu le mérite premier de ce livre que de le contester. Comment passer de l’une à l’autre idée ? Chez Leibniz une tension frappante apparaît : il s’oppose à ce que les qualités et les relations soient conçues comme des accidents de la réalité absolue ou comme des entités particulières. Ce sont des « êtres de raison », mais si, en pareil cas, tout est absorbé par la relation ; ne restent plus que les monades et leurs rapports. Nous aurions là un espace idéalisé ou la « substanciation » de celles-ci contribue à l‘incorporation des agrégats (voir la lettre à Des Bosses du 27 mai 1716). D’où cette difficulté à penser la concessive toute simple des Nouveaux Essais : « Les relations et les ordres ont quelque chose de l’être de raison, quoiqu’ils aient leurs fondements dans les choses » (II,25,1). Le phénoménalisme de Leibniz qui assure que les monades « ne sont pas des atomes de matière », s’étend justement à toute la réalité matérielle qu’il dissout en lui. Or c’est l’individuel substantif qui (métaphysiquement) l’emporte sur les phénomènes : pour Leibniz, toutes les qualités premières elles-aussi ne seraient jamais que dans l’esprit. D’où viendrait cependant, s’il en va de la sorte, que le fondement pourrait se trouver dans « chacune des substances singulières [prises] à part » (II,12,7). Sa thèse disant que l’« unité des collections » s’appuie sur l’idée constituante — mais seulement résultante — du phenomenon bene fundatum demeure obscure, et Fréderic Nef est bien venu de ne pas s’attarder sur la différence pourtant centrale entre l’unité par soiet l’union agrégative. B. Mates défendait un principe de continuité pour l’expliquer et soulignait une « connexion » entre genres et espèces, entre animaux et plantes, entre animaux et fossiles (1986, p.147). R. Merrihew Adams développe longuement le point de la réalité des agrégats qu’on suppose composés de substances simples (1998, pp. 241-307), etc. 

    On pourrait multiplier en vain les références. Comme le dit justement Diego Marconi, dans son petit livre, Il mestiere di pensare, il faut bien que l’histoire de la philosophie ait un usage épistémologique, pour nous montrer combien les arguments philosophiques, en dépit d’intuitions géniales souvent, sont fragiles et révisables (2014, p.117). Dans notre cas, le rapport entre Leibniz et Lewis est bien tout autre que celui que les exégètes ont envisagé, ce qu’a très bien montré Jean-Pascal Anfray dans son article des Etudes philosophiques(octobre 2016, 4) : « « Autant de mondes sans connexion » :Leibniz et Lewis sur la compossibilité et l’unité du monde ». Anfray présente le tripode des affirmations qui font un seul argument solide : 1/ l’impossibilité de mondes déconnectés, 2/l’impossibilité que le monde contienne la totalité des possibles, 3/ l’impossibilité que la totalité des possibles soit actuelle (p.548). Je simplifie grossièrement ainsi le contenu de cet article, dont l’intérêt atteste que cette organisation modale correspond à la visée ici exposée à quelques nuances près. Lewis, en fait, ne parle jamais de la « totalité » des mondes possibles, nous rappelle Nef[2], et Leibniz confirme de son côté : « Si Dieu pouvait donner à chaque substance autant de phénomènes indépendants de ceux des autres, il aurait fait pour ainsi dire autant de mondes sans connexion qu’il y a de substances » (GP IV, 519, édition Gerhardt, réed. Olms, 1978). C’est bien pourquoi, Nef n’a pas tort de présenter un peu plus tôt le vinculum en tant que « paradoxe ontologique » à la suite de Maurice Blondel : le vinculum est « à la fois une relation (ou une relation de relation), un lien, une connexion plus qu’une relation, et une chose » (p.137). Il n’en demeure pas moins une « synthèse des passivités » comme l’a écrit Blondel (p.138, note 1), et donc, à la lettre, il ne connecte pas réellement. La question posée par le Traité d’ontologie, où l’on demande « en quoi les choses tiennent-elles ensemble ? » reste entièrement pertinente. 

    L’autre question est de savoir si l’hypothèse cosmologique et non logique peut prévaloir : elle rapprocherait Lewis et Leibniz sur l’hypothèse d’un monde « maximalement inclusif » : dans le premier cas à cause des relations spatio-temporelles d’appartenance à un monde des individus par leurs singletons (worldmates), ce qui explique qu’il n’y a pas d’univers-îles chez Lewis, ni d’archipel cosmique, mais un seul plurivers (tous les mondes possibles sont réels et concrets). Pour le second, si l’unité nécessaire du monde spatio-temporel est préservée, c’est que Dieu la garantit, sans exclure la possibilité absolue et non hypothétique que Dieu ait permis la compossibilité d’autres substances que celles qu’il a créées. La déconnexion permettrait de penser, sans doute, à une combinatoire comme celle d’Armstrong pour lequel le monde dont je parle et le monde où je vis sont le même, bien qu’ils soient re-combinables de diverses manières. Et toutefois « si le monde pris comme un tout est antérieur à sa décomposition, ce qui est l’essence de la connexion », demande Nef, (p.141), qu’advient-il ? Le pluralisme (ou l’atomisme) et le monisme se présentent comme des théories rivales à cet égard. Le monisme revendiqué par Schaffer repose sur deux affirmations rappelle Nef : « il existe des relations Tout/partie, il existe des mondes ». On quitterait l’idée d’un monde maximalement inclusif pour un cosmos amorphe, et ce déficit structural paraît rédhibitoire, d’autant qu’il postule l’existence de « simples », à moins qu’on ne se représente l’univers tout entier comme un gigantesque simple[3]. Dans ce dernier cas, ainsi que le soutient Schaffer : « From Nihilism to Monism » (AJP, 65, 2007), s’il n’y a pas de simples assignables, et si le risque était de tomber soudain dans un « nihilisme méréologique », mieux vaut admettre par défaut le monisme. Nef trouve très suspecte cette façon de voir :

  On appelle un tout qui n’arrête pas de se diviser un gunk. Simples métaphysiques et gunk s’excluent. Une ontologie des gunks (c’est-à-dire qui exclut les simples et le tout) est une ontologie sans connexion. 
C’est la raison pour laquelle l’ontologie de David Lewis admet des gunks, et pas des simples (…) Deuxième difficulté, la définition méréologique du monde pose un problème. Si le monde est la fusion de tous les objets concrets, le monde qui n’est plus qu’une énorme somme méréologique n’a pas de structure, et on voit mal comment lui accorder une priorité métaphysique. Les relations tout/partie seront appelées à la rescousse pour structurer cette somme amorphe, mais ces relations seront-elles capables de la structure (…) ? Si x dépend de y implique x est fondé sur y, cette relation de fondation n’est pas non plus génératrice d’ordre en dehors de la distinction entre les entités de base et les autres. Le cosmos d’après Schaffer est la seule entité de base concrète ; il faut donc imaginer des chaînes de dépendance (entre entités non basiques) finissant dans une fondation à l’intérieur du cosmos (p.146).

    Nous sommes évidemment prêts à penser que cette hypothèse spéculative est douteuse. Une phrase éclairante de Nef indique le sens de sa position sur le sujet, qui est bien différente : « Un arbre peut être connecté à un autre arbre (en l’abritant du vent par exemple ou en rendant le sol plus acide), mais cet arbre n’est pas une partie de l’autre » (p.147). L’enquête se poursuit donc sur un autre plan. Dans la littérature, il y a eu l’un des premiers textes de Peter Simons sur le sujet en 2004, qui défendait l’hypothèse qu’il pourrait y avoir des « simples étendus », troisième voie entre les simples atomiques et le gunk (The Monist, July 2004, vol.85).  K. McDaniel et D. Ehring ont répondu diversement. McDaniel s’interroge sur la fragmentation du réel : les simples étendus sont les contreparties des données « temporairement intrinsèques », ils ne sont pas qualitativement homogènes. Pour D. Ehring répondant à J. Parsons, ce sont des propriétés distributionnelles qui expliqueraient que chaque portion d’espace et de temps puisse être visqueuse (gunky) : une position qui n’implique d’ailleurs pas que les objets au sens ordinaire soient eux-mêmes gunky. On retomberait sinon, en pareil cas, dans le vocabulaire métaphorique qu’a utilisé Jean-Paul Sartre. Le gunk (ce mot re-classifié par Lewis) signifie que toute partie ait une partie propre, au sens méréologique du terme ; or sans chevauchement constitutif entre parties dans la plupart des cas, il ne serait plus qu’un gros point (p.145). Il n’y a pas de « fondation ultime dont tout le reste dépendrait » (ibid. note 1), objecte F. Nef, devant l’idée volontairement élusive de Parts of Classes disant que « chaque partie du cosmos dépend du cosmos ». Refusant l’admission de simples indéfinissables, autant que l’amorphie visqueuse, il est bien à la recherche d’une structure horizontale et non plus verticale. A ses yeux, la connexion « n’est pas un prédicat » (p.152), à l’opposé de : « est composé de » qui en est bien un. 

    Pour Nef cette recherche sur les entités structurales est déterminante. Le problème métaphysique est double : il est de savoir si l’articulation du monde se fait selon la divisio naturae ; secondement il convient de saisir comment se distinguent les connexions (par exemple formelles) de cette division même (p.149) laquelle nous n’opérons jamais que conceptuellement. Une réponse est proposée dans sa présentation de la théorie des graphes de Randall Dipert qui présuppose une structure mathématique pour les entités connexes (nœuds et arêtes ou edges), sauf que la structure mathématique n’est pas ontologique : la connectivité n’est justement pas la connexion. L’objectif est ici de « décrire et analyser le concept de connexion, et décrire les connexions entre les composants des particuliers, les particuliers et les éléments de l’univers » (p.148). Le programme intra-connexionniste élargi est donc, en principe, complet et ne suppose pas d’exception. 


2/ Les chapitres 1 à 3


  Venons-en maintenant aux premiers chapitres que Nef appelle la pars destruens de son livre.  Ces chapitres sont très travaillés et même particulièrement aboutis. — En quoi est-ce une pars destruens ? Pourquoi occupe-t-elle tant de place ? Le premier : « Connexion, relations et atomisme logique » est une exposition critique de Hume à partir de la position Neo-humienne des contemporain[4]s, qu’il déclare réfuter en bloc. C’est la première remise en question directe du rôle des relations.  Le second : « Les deux ontologies fondamentales : pointilliste et connectée » est une contestation de David Armstrong et du nécessitarisme (pour aller vite). Le troisième : « Nexus, dépendance et relation » a pour cible Kit Fine et Wittgenstein, avec une défense de Gustav Bergmann et de Whitehead. La méthode invoquée (p.20) qui ressortirait de la « métaphysique expérimentale » entend « sortir la métaphysique de sa gangue livresque, (…) arracher la philosophie à son fauteuil » et procèderait par questions (…) examinant le pour et le contre » (p.20). Dans sa manière de procéder « en zigzag » qui n’est
pas historique, dit-il ensuite (p .117), F. Nef fait un peu comme il veut, pourtant il n’est pas vraiment dévastateur. A chaque fois, il expose patiemment les points de vue, énumérant ce qu’il désigne comme des « échecs » (échec de Russell, échec de Wittgenstein, échec de Lewis), voulant dire par là qu’il a visé des impasses théoriques de ces philosophes sur le sujet qui l’intéresse. Ce qui a surpris certains lecteurs est notamment le dispositif déflationniste, indispensable ici pour faire apparaître un concept positif de connexion : un concept qui est double ou quadruple, et qui eût pu être défendu en dehors de cet apparat littéraire forcément éclaté. Il est vrai que le problème de la connexion semble émerger d’une problématique très disputée depuis plus de vingt-cinq ans : celle de la composition, telle que présentée notamment par P. Van Inwagen dans Material Beings (1990). Le bref morceau du chapitre 1 : « Irréductibilité de la connexion à la relation » résume cependant tout le problème (pp. 33-38) : c’est un morceau d’anthologie par sa poésie métaphysique et son entrain. Un esprit malin dirait toutefois que Nef a proposé une variété profuse de thèses et d’arguments rigoureusement « déconnectés » de leurs contextes et de leurs attendus principaux. Ces trois chapitres sont, en effet, comme une autobiographie de dix années au moins de recherches patientes, et je les lis plutôt, de fait, comme un carnet de route des pistes qu’on a suivies, puis abandonnées. Le moins qu’on puisse dire, en tout cas, est qu’on ne s’ennuie pas.

    Le chapitre 1 du livre de Nef est incontestablement le mieux fichu. Le thème central est de se demander, nous l’avons dit, « comment les choses tiennent-elles ensemble » : est-ce par une constitution matérielle, ou par une unité logique, formelle, qui ne dépend en rien de la nature des entités connectés ? Celle-ci se dédouble en une autre attente, croisée avec la première : « mettre sur pied une métaphysique réaliste du ciment ontologique ». Prenant « l’exact contrepied de David Lewis » (p.31), qui n’eût pas accepté qu’« avoir une propriété » puisse avoir un sens relationnel, il oppose (un peu rapidement selon moi) le caractère symétrique de la connexion matérielle, et celui non-orienté de la connexion formelle (or celle-ci a pourtant bien une direction chez Russell qui lui donne son sens). Nef en arrive assez vite à soutenir une ontologie productive de la connexion comme entité survenante, et va ainsi jusqu’à affirmer que « la connexion formelle survient sur la connexion matérielle » (p.35). Ce qui fait au moins une relation de plus, car la relation de survenance qu’il invoque très souvent ensuite, est complexe, et n’est peut-être qu’un vain mot pour nombre de logiciens. On s’étonnera aussi un peu, qu’en France, soit oubliée de son spectre l’étude très fine de F. Clementz sur ce qui fait des relations « constitutives » des relations réelles, sans en inférer par conséquent que les relations internes soient les seules qui puissent être effectives[5].  La dualité des relations internes/externes instaure, en réalité, pour Nef une différence claire, — elle est au centre de son propos, mais elle n’a justement pas de fondement, tant que les relata (tropes, objets, entités physiques, mots) ne sont pas disposés en vue de constituer une unité. Les exemples sont nombreux entre des domaines diversement éloignés, comme si le nom de connexion avait une référence à la fois multiple et singulière : — elle ferait, pour ainsi dire, le « charme » de L’Anti-Hume ; tantôt cette référence est topologique, tantôt méréologique, tantôt grammaticale, organique, ou relevant plutôt de l’ontologie sociale (mais je suis loin du compte). Sur le point capital de l’existence, ce passage-ci est particulièrement enlevé, qui revient sur l’existence « défective » des relations dans la tradition aristotélicienne.


Si les connexions étaient des relations et si les relations n’existaient pas, les connexions n’existeraient pas, alors même que nous avons des relations solides de reconnaître qu’elles existent : elles sont établies par un tiers concret (connexions matérielles) ou elles produisent un tiers (connexions formelles), et ce tiers fait partie des existants, qu’il s’agisse d’une ficelle, d’un clou, d’une phrase, d’un angle, d’un chemin, ou de quoi que ce soit d’autre. De plus si les choses sont reliées, ce que semble indiquer l’existence des lois scientifiques, des interactions physiques à longue distance, et si les relations n’existent pas, ce pourquoi nous disposons d’arguments indépendants, alors il est nécessaire qu’il y ait une catégorie de lien, non-relationnel, qui assure la connexion des choses et peut-être du tout. L’argument en faveur de la non-identité des relations et des connexions est donc très simple : les relations n’existent pas, si les connexions étaient des relations, elles n’existeraient pas, or les connexions existent, donc les connexions ne sont pas des relations (pp.34-35).

  
    Conjuguant le modus ponens et le modus tollens de deux façons, puis l’existence ontologique avec l’existence des lois de la nature, Nef entreprend alors de bâtir une théorie ambitieuse des « liens » : il y aurait d’une part des « touts organisés » déjà intrinsèquement liés ; d’autre part « la production [d’] une unité par connexion de parties ». Cet écart apparemment minime est révélateur, tant suggestive est la démonstration. Il est néanmoins délicat de suivre tous les détours du raisonnement qu’il épouse, par lequel les structures mathématiques — par exemple — seraient implémentées connectiquement dans la structuration de l’activité neuronale. Les connexionnistes en neurosciences montrent que ces connexions sont des états a-systématiques du substrat cérébral, formant des boucles, sans liens ordonnés justement. De même, les groupes de symétrie de Poincaré s’appliquent mal aux mouvements de rotation des globes oculaires, etc. Pourtant, ce passage est exemplaire d’une conviction qui nous fait sortir du marasme philosophique. Nef utilise des comparaisons et des métaphores qu’il fait procéder les unes des autres par grappes sémantiques (couplage, clouage, dépendance non-réductible, stemmes, découpage perceptif) : elles sont parlantes, mais ne constituent pas réellement une « accumulation » de raisons (p.38). Dans sa démonstration, Nef dispose d’ailleurs ses paragraphes intercalaires avec un raffinement certain ; ils ne se suivent pas more geometrico: « Limites de l’atomisme logique », « Classification des liens », « De la non-existence des relations », « Connexion et substance », « La connexion du composé ». L’ensemble forme au total un dossier nourri —, mais en restant furieusement diacritique, parce que Nef se sert des auteurs et des renvois, en dépit du choix savant de ses points d’appui, comme s’il voulait exténuer les objections en bloc, dézinguant l’une après l’autre les doctrines qu’il évoque. Sa description des connexions les plus variées est en réalité phénoménologique — ce qui n’est pas de ma part une observation négative. Et, pour aller au fond de cette entreprise philosophique, elle est à la recherche des niveaux de connexion, parfois si enchevêtrés entre eux cependant qu’on sait plus à quel niveau on se trouve. 

    En premier lieu, des prédicats comme « être un vérifacteur », « être un composé », ne posent pas de problèmes. Mais la décision de s’attaquer à la réalité des relations qui seraient « subsistantes et donc non-existantes », cherche à prouver surtout que le principe d’indépendance— que Karel Lambert attribue justement selon moi à Meinong — et qui est ici rapporté exclusivement à Russell et Wittgenstein, est faux. Un peu après, il est attribué à Armstrong, ce qui est exact. La thèse est que l’atomisme logique s’il se veut « analytique » (dégagé du monisme et de l’idéalisme) confine à l’irréalismeet au nihilisme compositionnel (p.40, note 3). Selon Nef, le « complexe est [alors] non-existant, car il ne fait que survenir sur des simples ». Il en déduit toutefois une conséquence à mes yeux trop forte selon laquelle les choses ne possèderaient plus d’unité, ni d’identité dans le temps et dans l’espace, pour les philosophes cités, comme si le réel avait été raturé et pulvérisé par ces auteurs. Ce n’est certainement pas le cas du Russell de Analysis of Matter, ni chez Hugh Mellor ou Steven French.  Ce que Nef appelle le « requisit absolu de toute ontologie » : à savoir la connexion des existants, concerne pour lui, encore une fois, la production de « liens », qui appellerait un classement. Mais le point est problématique, car cet essai de taxinomie entraîne sa propre limitation : 

Les liens (…) sont soit des relations, soit des connexions. Les relations sont soit externes (pas de nécessité de la relation, pas d’implication de la nature des relata), soit internes (nécessité de la relation, implication de la nature des relata), soit enfin formelles (relations ontologiques transcatégorielles — les relations internes et externes sont intracatégorielles : elles portent sur des relata de même catégorie). Les relations formelles ne sont pas des relations caractérisantes (…) (elles) remplissent deux fonctions : connecter, produire une relation de transformation : <a,b>, R transformé en R(ab). Les relations formelles sont par exemple des relations méréologiques,i.etouts /parties (universel/ universel), ou d’instanciation (universel/particulier). Il faudra distinguer (…) les relations formelles et les connexions formelles, notamment en ce qui concerne l’exemplification. La subsomption est un bon exemple de relation formelle qui ne peut pas être une connexion, à la différence de l’exemplification. Ce qui est formel peut donc être défini comme ce qui est fondamental, au sens de transcatégoriel, immédiat et primitif.

Les connexions matérielles sont non réflexives, faiblement antisymétriques, non transitive (un bout de bois ne peut être cloué à lui-même : si un bout de bois x est cloué à un bout de bois y, x est cloué à y, mais pas l’inverse ; si un bout de bois x est cloué à un autre bout de bois, et si y est cloué à z, alors x n’est pas cloué à z), ce qui est le propre de l’asymétrie faible. Si nous disons par exemple que x et y sont collés et sont amalgamés, sans qu’on puisse dire au sens strict que y est collé à x, cela correspond bien à l’antisymétrie faible. Le ciment des choses est, semble-t-il, faiblement antisymétrique. (…) Cette antisymétrie faible dit simplement que si xRy, et yRx, alors x=y, ce qui est bien le cas ici, alors que les connexions formelles sont réflexives, symétriques et indirectement transitives (une région est voisine d’elle-même, si une région x est voisine de y, y est voisine de x, si une région x est voisine d’une région y, et que cette région est voisine d’une région z, x est indirectement voisine de z). Notons (…) que la dépendance n’a pas les mêmes propriétés logiques que la connexion. Nous accepterons sans le discuter le principe suivant : s’il existe une différence essentielle entre deux opérateurs logiques, alors il existe une différence ontologique essentielle qui fonde cette différence logique entre les types d’éléments de l’univers de discours de cette logique.

   Les connexions ne sont pas à proprement parler des relations, ce sont des liens distincts des relations. Les relations externes ne sont pas des connexions au sens où elles ne sont pas productives, et les relations internes, qui sont nécessaires, ne sont pas des connexions car elles sont modalement plus fortes que les connexions, lesquelles ne sont pas forcément nécessaires. De plus, il existe une différence ontologique de taille, il n’est pas certain que les relations existent, c’est-à-dire qu’elles soient des constituants de la réalité métaphysique … (pp.44-45) 

   Je ne discuterai pas ici de la question de l’exemplification qui, selon lui, est platonicienne. J’ai cité ce long passage presque in extenso, pour moi représentatif d’une tentative d’arborescence où les distinctions fonctionnent telles des différences opératoires. Nef nous dit que les connexions reposent sur des relations formelles qui seraient transcatégorielles et fondationnelles — et qu’en outre les connexions matérielles ne sont que « faiblement » antisymétriques, puis il semble conclure que les différences ontologiques, qui opposent les connexions vraies (symétriques et réflexives) aux relations internes ou externes, fondent cette différence logique entre les opérateurs utilisés. Faut-il alors conclure que des connexions vraies (ou fortes) sont surajoutées à cette division — ou bien « réservées » eu égard à la disjonction structurale de paires séparées d’individus quelconques dans une synédologie métaphysique qui se passerait des relations (p.13) ? — On ne peut pas vraiment répondre. On comprend que l’usage adverbial de la connexion serve de métalepse pour traiter, autrement que « directement », de ce que sont les relations, et privilégier néanmoins les formelles au prix de la dépendance ontologique. Je lis aussi de cette façon l’usage de l’adverbe « essentiellement ». La suite du chapitre 1 le confirme, car après avoir insisté sur la non-existence ontologique des relations et leur être cognitif, il revient sur le terminus de la substance. Chez Leibniz le vinculum substantiale « brouillerait » le nexus, voilà pourquoi Nef doit s’occuper ensuite de la constitution « substantielle » du composé concret.  En attendant, il propose un réquisit transcendantald’origine scolastique (la relation transcendantale) pour expliquer que la connexion seule peut conserver une forme à la matière, bien que la forme puisse exister sans la matière (p.51-52). « Il faut donc chercher du côté de la connexion, dit-il, qui à première vue paraît plus forte que la dépendance [ontologique existentielle] et plus faible modalement que la relation interne ». Pour l’occasion, la survenance est remplacée par l’émergence. Et c’est à cet endroit que se place l’exemple de la poignée de main, dite d’inspiration « holistique » —abusivement selon moi —, qui suit contradictoirement de l’exemple de l’angle droit (une connexion, toujours selon Sprigge). Imaginons que nous décidions de ne faire que des poignets de main à angle droit, on attraperait un lumbago. Plaisanterie mise à part, Nef ne peut admettre que la poignée de mains consacre une quelconque « fusion », évidemment (p.53), parce que le contact implique une distance non-franchissable entre deux surfaces (comme l’ont montré Avrum Stroll et Olivier Massin, « l’impossibilité du contact ».) On ne peut s’empêcher de penser au fastening dont parle Van Inwagen, qui ferait que, dès qu’il y a poignée de mains, nous ne pourrions cesser de nous serrer la main, en allant deux par deux par monts et par vaux, si nous étions par exemple des robots sentimentaux. Ce que nous disions des relations formelles inhérentes aux connexions formelles, et du léger trouble évoqué ci-dessus, s’éclaire pourtant dans le beau passage consacré à la fusion, qui prend deux sens bien sûr (fusion méréologique, fusion physique), qui n’est ni une permixtio comme le disait Descartes, ni un attachement. Toute théorie de la connexion doit donc subsumer les formes de cohésion et de cohérence et c’est tout le mérite de Nef d’avoir su écrire ces pages 54-57 que je trouve si denses, au point qu’y culmine même son sentiment poétique quand il commente Rimbaud (note 1, p.56). Faisant la part de la structure physique et de la structure ontologique, qui ne sont jamais congruentes a priori, la seconde voulant selon lui « une connexion entre les éléments de la structure », Nef pose avec lucidité que le rapport ontologie/intuition est divergent seulement dans pareils cas, sans être décisif cependant, et c’est ainsi qu’il examine les grandes thèses en débat : a /nihilisme, b/universalisme (fusion non-restreinte), c/brutalisme, mais sans beaucoup de conviction. De même pour les objets tri-dimensionnels solides, il renvoie à l’Objet quelconque qui a fait sauter le verrou d’une appellation générique, et donne la réservation suivante en note, quand il traite que ce « nœud de connexions » qu’est l’objet :

Une des raisons pour exclure les relations de l’inventaire ontologique d’un domaine donné est la multiplication des relations. Si par exemple, il y a deux occurrences d’une même relation, il y aura une relation de ressemblance entre ces deux relations, et si dans ce domaine, il y a deux relations de ressemblance entre des relations, il y aura une relation d’ordre encore supérieur de ressemblance entre ces relations de ressemblance. C’est une autre forme de régression des relations. En revanche, il n’y a pas de régression sur les connexions car il n’y a tout simplement pas de connexion d’ordre supérieur ; S’il y a deux occurrences d’une même connexion, et si il y a une relation de ressemblance entre ces deux occurrences, cela n’implique pas qu’il y ait une connexion entre cette ressemblance et ces occurrences.

    On peut ne pas aimer le livre de Nef, néanmoins on doit accorder qu’il traite de la régression des relations avec profondeur (c’est peut-être même un des points irrésistibles de son exercice). Je ne suis pas certain comme lui, qu’il ne reste « que la connexion » (p.59). Il pourrait n’y avoir que des entités (individuelles ou infra-individuelles) qui sont toutes connectées, certes, mais non point nécessairement de connexion adjonctive et unifiante dans le mobilier de la réalité. Après L’Anti-Hume, il reste cependant à le prouver.

   Sur le fond, ce paragraphe et les deux suivants proposent une manière de finalisation du programme de naturalisation des composés. Ces « composés » doivent être des touts intégratifs comme le dit Peter Simons. Ces derniers ne sont donc pas reçus comme des agrégats, ni des sommes juxtaposées d’éléments réunis de manière extrinsèque, encore moins comme des objets accidentels résultant de la conspiration virtuelle de tropes consubstanciés. La relation « externe », pour Nef, restant « purement mentale », ne peut jamais faire l’affaire — elle n’est pas de re, mais de intellectu ; et la relation interne est une « addition inutile » (ibid.). Le verdict est ainsi sans appel au terme de ce long chapitre. Rejetant les dispositions, puisque les propriétés topologiques et/ou temporelles pour lui ne sont pas dispositionnelles, il élimine de son programme les affordances pour ne rien oublier.

     Le chapitre 2 change apparemment de piste, en s’intéressant aux « points » de l’espace-temps. En dépit de ce que Lewis se concentre aussi sur des « accidents intrinsèques » en quelques cas — il est vrai assez furtifs —, Nef voit dans la « mosaïque » de Lewis une négation de toute connexion causale. Le régularisme néo-humien se présente, en effet, telle une bête noire pour la métaphysique de la connexion, laquelle « ne s’impose pas comme une évidence », contrairement à ce qui est écrit. Pour « nouer les fils », Nef s’affronte d’abord au désengagement ontologique des penseurs qui ont soutenu que seuls les contrefactuels peuvent expliquer le contingentisme causal. La vitesse de son entame surprend, parce que localités de Lewis ne sont pas des points métriques, et que, assimiler « interne » à « intrinsèque » et « externe » à « extrinsèque » est une simplification pratique, mais notionnelle. Le classement qui range Lewis dans l’atomisme logique ferait sursauter certains. Nef le sait pertinemment, mais ne s’en soucie pas. Son objectif prime : un monde déconnecté est construit autour de faits non-modaux et n’a pas de nécessité. Le pauvre David Armstrong semble une proie plus facile, lui qui avec Skyrms a tenté de revitaliser l’héritage du Tractatus, et s’est dressé de toute sa hauteur contre la survenance gratuite (ontological free lunch). Le passage sur la non-transitivité de l’antériorité temporelle et de la causalité ne tient pas compte de la conception « singulariste » de la causation que Armstrong a défendue et qui va contre un Kausalnexus. Il n’y a pas là pour Armstrong de causalité événementielle du genre : « la pierre a cassé la vitre », mais un affaiblissement du déterminisme normatif, puisque des faits singuliers arrivent, des états de choses se rencontrent, qui n’instancient que dérivativement les lois de la nature[6].

    Mais Nef a besoin de cette survenance productive, comme il dit, bien qu’il la corrige à la toute fin ; et de même a-t-il besoin d’une connexion « dans le maintenant ». En revenant longuement sur le cas de Hume, il développe sa thèse selon laquelle la causalité est systématiquement et indûment « réduite » à des relations. L’exposé sur la conjonction constante chez Hume est très fin de sa part, quoique l’expression connected mass (pour l’assemblage des perceptions) soit réputée contradictoire. Le développement sur les « pouvoirs secrets » le conduit à l ’idée d’une « connexion nécessaire » chez Hume, qui reste plus ou moins cryptique : tout se passe alors comme si l’on entendait démolir par Hume le régularisme de ceux qui s’inspirent de lui. Ce n’est pas la moindre des surprises de ce livre étonnant que de voir l’auteur de L’Anti-Hume, plus humien que bien de ceux qui s’en réclament. On articule ici les causes secrètes (powers) avec le projectivisme de l’esprit, qui se trouve ensuite écarté ; on défend l’empiricité de la relation causale au terme d’une analyse de texte que je ne saurais caricaturer dans ce compte-rendu. Ce qui compte est que la nécessité de la connexion soit inaccessible, bien que « l’idée de connexion » nécessaire nous soit indispensable pour traiter de la causalité. L’énorme littérature sur la « métaphysique de la causation » qui en est issue n’est pas beaucoup traitée dans cet ouvrage. Il faudrait un livre à part.

   Nef préfère envisager deux choses : « la connexion causale des tropes » et l’ontologie de la connexion chez Bergmann et Priest, ce qui recentre le thème sur les relata de la relation causale. J’admire pour ma part qu’on se batte de la sorte en séparant d’abord chez Hume l’épistémologie « psychologique » de l’ontologie, puis maintenant l’ontologie de l’épistémique probabiliste. La difficulté dans ce cas est que l’analyse par les contrefactuels n’est pas menée à terme. Le passage suivant nous montre pourquoi (p.88) :

Si l’absence de queue implique l’incapacité de sauter (pour le kangourou), alors la capacité de sauter dépend (existentiellement) de la queue. Or la dépendance causale n’est pas la connexion causale : affirmer que sauter dépend du fait d’avoir une queue ne dit en rien quelle est le type de connexion entre les deux faits ou les deux propriétés. L’efficacité de la manœuvre consistant à remplacer la connexion par la dépendance est peut-être illusoire, car la question se pose de la nature de la dépendance contrefactuelle. Elle n’est pas en effet une connexion au sens strict, la dépendance contrefactuelle a la forme suivante : (1) si non e alors e’, 2/ non e’, 3 / donc e’ dépend (existentiellement) de e. 

(…) Mais cela implique-t-il que e et e’ soient connectés ? Et surtout, y-a-t-il une identité entre connexion causale et dépendance causale ?
L’enjeu est important puisque (…) on peut estimer qu’une réponse positive a cette question implique que la connexion n’est rien d’autre qu’une forme de dépendance. On vient de voir qu’il n’en est rien. Ma position est qu’il faut s’interroger sur le fait de savoir s’il y a de la dépendance existentielle dans la connexion, sans que la connexion se réduise forcément à elle. (pp.88-89)


     Le problème sera reformulé ensuite. La virtuosité de Nef (je ne puis dire autrement) ou sa souplesse, est à la mesure de la force argumentative qu’il mobilise. Dans ce chapitre 2, en effet, en invoquant G. Bergmann, Nef se propose soudain de classer entre les ontologies réalistes et nominalistes, cherchant une autre distinction qu’il appelle « métaontologique » afin de mieux identifier la différence entre ontologie des constituantset ontologie relationnelle. Il n’abandonne d’ailleurs pas ce même objectif en plaçant son focus sur la prédication, bien que ce soit à l’encontre du pointillisme et de la saturation frégéenne. Car Bergmann n’a cessé de diriger son irascibilité caustique contre les particuliers de Russell, contre les spots de Goodman, contre l’ontologie syntaxique des fonctions, et c’est un auteur à ce titre plus rébarbatif que nul autre. Mais Nef ne dit pas grand-chose au final du nexus de Bergmann qui l’a certainement inspiré, comme chez le second l’ont fait les complexions meinongiennes. Il retient le slogan : « le connecteur logique n’est pas un nexus » (p.91), alors que dans d’autres passages il soutient que les connexions valent pour des opérations logiques. Le signalement des métaphoriques gluons de G. Priest, venant ensuite, les condamne eux-aussi à peu de frais, puisque ces outils liants devraient intégrer les structures, en les dotant d’instances « nodales » supplétives, et que le fond du problème est de savoir pourquoi la connexion et la conjonction logique ne sont pas de même nature. En philosophie, nous n’avons que la prédication et l’exemplification, deux opérations qu’il faut mettre en rapport selon Nef :

La connexion au sens où on l’entend ici ne peut être jugée équivalente à la prédication, au lien prédicatif. L’exemplification d’un universel est une connexion entre l’universel et le particulier, un lien non relationnel, mais la prédication est plus que l’exemplification. Si je considère un exemple d’une prédication simple A est B,je dois distinguer deux mécanismes : l’exemplification de B et le lien entre A et B. L’exemplification de B, on l’a dit, est une connexion, mais le lien entre A et B est peut-être d’une autre nature : le lien horizontal et le lien vertical ne sont sans doute pas de même nature. Il y a un aspect combinatoire dans la dimension horizontale : A est B, et n’est pas C, et B, C, D, etc. n’est pas A. Il y a une autre différence. Dans la dimension verticale, l’universel U devient un exemplum E, tandis que dans la relation horizontale, si A est B, A ne devient pas B — tout ce que l’on peut dire, c’est que A quâ Bexiste (p.93)

   Le § intitulé « Connexion et conjonction logique » devrait servir à illustrer cette remarque : Nef s’emploie ici à proposer une différence entre la conjonction additive «  » et la connexion « & », puis introduit l’opérateur ⊕ pour la « somme méréologique ». Il démontre que la connexion & n’est pas symétrique, et n’est pas transitive :

                 ¬ [(p & q) ∧ (q & r) → (p &r)]

Une expression qui est plus adaptée à la juxtaposition de trois cercles tangents, accolés en ligne (p. 94). Soucieux de différencier l’ontologie de la connexion et l’ontologie de la relation d’après leurs propriétés logiques, Nef se presse de conclure que la relation authentique au sens russellien est externe, tandis que la connexion matérielle devrait, de deux choses qui ne sont pas simplement co-localisées, engendrer une troisième. Quant à la connexion entre un universel et un particulier, pour revenir sur la citation précédente, il y aurait une « modification de l’universel qui est dit alors « instancié » ce qui implique un changement de statut ontologique » (p.95). Je suis frappé que pour l’exemplification, Nef « lie » une instance avec un universel, instance qui devient un exemplum. Cette liaison, qui est justement interprétée comme un lien non-relationnel (un nexus) par Bergmann, joue un rôle fortement ambivalent dans notre cas : ou bien il y a une régression de la recherche d’une liaison suffisante (parce qu’on suppose un universel platonicien, et qu’on retombe dans « l’argument du troisième homme ») ; ou bien la connexion suffit sans lien relationnel adjonctif. La conclusion du chapitre 2 se limite à opposer la conjonction à la connexion qui est le « ciment de l’univers ».


    Dans son chapitre 3, « Nexus, dépendance et relation », les points laissés en attente sont repris. Mais en réalité, Nef n’écrit pas de « chapitres » (comme il apparaît clairement désormais), mais des paragraphes souvent impromptus, faits de rapprochements « étranges » ; il procède par mutations de sa pensée, par à-coups, avec de saisissantes plongées spéculatives et formelles, sans proposer non plus de raccourcis insignifiants. Le but qu’il s’assigne est maintenant, après avoir établi la nécessité (logique et ontologique) du nexus, est de construire une généalogie pour ce concept. Je suis loin de penser qu’il y ait là une digression inutile. Surtout que sa recherche est féconde qui réussit à excaver du fond de la Métaphysique de Baumgarten cette petite phrase : nexus universalis est, qui est in singulis (§ 48), inspirée de l’harmonie universelle de Leibniz, qui nous semble si proche et si pertinente, comme ciselée pour lui. Le connexum de Baumgarten est donc librement rapproché de la connectedness ou relatedness de Whitehead. — Tout différemment avec G. Bergmann, car dans son cas le pedigree du nexusn’a plus la même portée eu égard au sens de ce qui « externe » ou « interne ». Quand on regarde de près ce chapitre en le relisant avec calme, on voit que deux entrées traitent de « Dépendance et connexion » (pp.112-116), puis de nouveau de « Relation et connexion ». A mes yeux le centre de radiation théorique est là : si les ambiguïtés sont résolues — sur la raison de la « survenance », sur la relation formelle « transcatégorielle », évoquées plus haut —, Nef a réussi à étoffer son intuition, pour lui la « somme » méréologique est une pince-monseigneur : elle peut servir à tout, mais certainement pas à connecter. La dépendance existentielle est, à ses yeux, modalement inerte ; elle aussi sans effet ontologiquement déterminant. C’est un résultat peut être discutable que ce double rejet, mais il entraîne à méditer dessus.

    Ce qui est fort intéressant est ce passage médié par Bergmann, qui, sur les chemins qu’affectionne F. Nef, n’est pas de tout repos. Nous avons noté cette ambivalence sur la nodosité du nexus. Bergmann invente cette notion qu’il développe dans Realism, puis dans « Notes on Ontology ». Curieusement, Nef prend deux exemples de connexion pour entrer en matière qui sont la bibliothèque et le vélo, la première n’est pas intrinsèque, la seconde (matérielle, où « il est de l’essence des pièces connectées d’être des pièces de vélo » (p.105), en est une. La difficulté est de savoir comment aller vers des connexions qui seraient ensemble « intrinsèques » et « holistiques » (p.121). Nef est donc obligé de laisser de côté le nexus de Bergmann, pour qui tout cluster est un crypto-complexe. Une ontologie comme celle de Nef est sans doute affine avec celle de Bergmann qui ajoute pourtant : « les nexus sont complètement externes aux entités qu’ils connectent » (p.106).  Il est vrai que chez Meinong, il y a à la fois des complexes (des états de choses défaisables) et des complexions (qui elles sont des entités d’ordre supérieur, comme le thème d’une mélodie). Nef reconnaît que Bergmann s’intéresse comme Occam aux « qualités existantes » : en quoi, de fait le « carré rond » de Meinong est déconnecté de l’existant.

Les qualités ont besoin de nexus pour les connecter dans les choses ordinaires. Un nexus ne réclame pas une entité supplémentaire pour lier (tie) ce qu’elle lie, sinon on entrerait dans une régression infinie.
La différence entre qualités et nexus est ontologiques : les qualités sont des choses parmi les choses ; les nexus des subsistants parmi les subsistants.

La connexion agit par elle-même et non par un intermédiaire. Elle agit eo ipso, ce qui signifie « par l’acte même », « by the same token ». C’est un terme de droit et de philosophie. Par le fait que je suis majeur, je suis eo ipso responsable. Par exemple, le fait que je suis n’implique pas eo ipso le fait que je pense, mais l’inverse est vrai : par l’acte même de penser, je suis — je suis eo ipso. La connexion agit eo ipso, c’est-à-dire par son acte même, sans rien réclamer en plus : il n’y a pas pour Bergmann d’opérateur de connexion (comme dans la méréologie de Whitehead, ou d’opérateur logique équivalent qui ferait l’unité (p.107).

    Ce passage remarquable induit chez Nef une série d’observations sur la nature du rapport des universaux aux particuliers, et sur la nature du particulier. Dans Realism, a Critique of Brentano and Meinong (1967) Bergmann (1906-1987) s’en prend aux défenseurs du truncated world qui coïncide assez bien avec ce que Nef stigmatise tout au long de son livre. Bergmann, selon Klastil, vise d’abord le réisme de Brentano, à travers le classement des relations que propose ce dernier (a : inclusion modale, b : relations de comparaison, c : relations tout-partie, d : relations intentionnelles, e : relations de cause à effet, f : relations de frontière), mais puisque finalement Brentano dénie toute réalité aux connexions, il serait contraint de faire de l’accident — modalement inclus dans l’objet — le centre de son système (Realism, p.260). Les relations subsistantes que conteste Bergmann chez Brentano (de comparaison, d’inséparabilité, etc.) ne sont pas pour lui des relations vraies, ou des relations relatantes comme dirait F. Clementz (not really relations,Realismibid.). Quant à Meinong, le cas est substantiellement plus compliqué. Bergmann examine le cas de deux notes dans un accord : 1/ il y a deux particuliers nus (deux notes) qui exemplifient un ou deux universaux par leur hauteur, 2/ il y a une connexion saisie comme un universel relationnel d’ordre supérieur, together with an inhomogenous, ternary, asymetrical exemplification nexus, 3/ enfin il y a un fait, puisque ce même nexus en 2/ « lie » ces trois universaux (Realism, p.344). Les deux notes sont en effet comparées (en hauteur) et distinctes, puis fusionnées de façon non réversible
à cause de la propagation des harmoniques. L’accord est mentalement abstrait dans le fait. On pourrait dire qu’il est donc eo ipso un accord, selon le sens que Nef donne à cette connexion. — Je doute un peu que cette lecture de Bergmann soit compatible avec le texte de Meinong, mais elle donne crédit aux assertions de Nef, puisque le substrat qualitatif individuant (qu’Armstrong considère déjà dans Universals comme la source de toute individuation), est lié par une instance factive dans l’accord et dans la perception de l’accord, où seraient individuées 4 entités qui sont liées entre elles, sans nodosité additionnelle, et formant une unité. Pour Bergmann, c’est un particulier parfait. En typifiant l’accord, nous avons les deux notes perçues, l’universel relationnel qui les fait consonner, le nexus d’exemplification asymétrique pour le faire entendre. Le seul problème est que les connexions internes sont ontologisées : ce qui serait une grave faute de Meinong, selon Bergmann (ibid, p. 338). 

    Car l’intuition de la connexion est bien là, et F. Nef y insiste dans les p. 112 et suivantes. « Est-ce que la connexion est une relation ontologique, une relation formelle ? Nous poserons la question au sujet de la dépendance. Une réponse positive à cette question (la connexion est une relation ontologique de dépendance) conduit à nier la spécificité de la connexion et même la nécessité de son existence » (ibid). Il ajoute par exemple, ce qui me semble en partie juste : « Que les tropes soient dépendants de leurs porteurs n’est pas identique à l’existence d’une connexion entre les tropes et le porteur. La dépendance est fondée sur la connexion » (p.113). Il est fort dommage qu’à cet endroit Nef rejette en note K. Fine et K. Koslicki, parce que cette question du lien entre fondation et dépendance, qu’il limite à la dépendance « existentielle », est décisive. S’il est vrai que l’énoncé :

              Mon singleton {FN} [pour Frederic Nef] dépend de mon existence

peut être considéré comme existentiellement rigide, c’est que, dit-il, il y a « une dépendance existentielle fondée sur mon existence, mais il n’y a pas de connexion entre le singleton et mon existence » (p.114). Est-ce bien la question ? Certes, personne ne lui donnera tort de l’énoncer ainsi. La dépendance fondée sur l’existence est nécessaire, au sens où si :

              Si {FN} existe, nécessairement Fréderic Nef existe,

Or, c’est cette relation modale que l’auteur de ce livre repousse avec raison, parce que l’appartenance de FN a un ensemble unique qui ne contiendrait que notre collègue est une manière de dire que la propriété d’« être Fréderic Nef » est auto-relatante. Si rien ne peut dépendre existentiellement de soi-même, alors si son patronyme existe, son existence ne dépend pas de ce dernier. Rien n’empêche de penser que dans un autre monde, d’autres pseudonymes ou hétéronymes de Nef, puissent exister sous une identité d’emprunt. En conclusion, ni la dépendance essentielle, ni la dépendance par l’identité ne résolvent ce puzzle.

   L’exemple est choisi à titre de comparaison, qui je suppose ne doit pas être pris à la lettre. L’idée est que défendant un platonisme de l’universel sagesse qui n’est pas individualisé par Socrate ou par Platon, il se pourrait que cet universel soit pluri-instancié. Nef préfère de beaucoup le couplage qui introduit un lien « plus fort » que celui de la dépendance mutuelle exclusive. Pour K. Fine, l’identité et l’essence sont dissociées. Pour Nef, le rapport dépendance/survenance reste à questionner, et si la survenance « est une relation formelle qui ajoute la co-variation à la dépendance », la covariation n’est pas nécessaire, ce qui signifie que la dépendance existentielle rigide (fondée) « marche mal » (p.116). Le très bref chapitre qui suit contient cet excursus révélateur :

Est-ce que la dépendance mutuelle est la même chose que la connexion ? Si c’était le cas, il serait inutile de recourir à la connexion, il suffirait de continuer à distinguer dépendance simple et dépendance mutuelle. Soit l’exemple suivant de dépendance mutuelle : un livre dépend de ses chapitres et les chapitres d’un livre dépendent d’un livre. En d’autres termes, un livre est fondé sur ses chapitres (du fait qu’il y a un livre, il y a des chapitres), et les chapitres sont fondé sur le livre (du fait qu’il y ait des chapitres, il y a un livre). Est-ce que le livre est connecté à ses chapitres, est-ce que les chapitres sont connectés au livre —bref, y a-t-il une relation de connexion entre les deux ? Les chapitres sont connectés entre eux (deux à deux, de manière transitive), mais la connexion entre le livre et les chapitres est problématique, car le livre est collectivement identique aux chapitres. A l’inverse, il existe des cas de connexion qui ne sont pas des relations de dépendance mutuelle. S’il existe une connexion entre une douleur et une blessure, il n’en va pas de même pour une dépendance mutuelle : la douleur dépend de la blessure, mais la blessure ne dépend pas de la douleur (si un antalgique supprime la douleur, la blessure subsiste » (p. 116).

    Cet aparté montre, au moins, que F. Nef est conscient de la structure de L’Anti-Hume, même si on ne voit pas bien ce qui suit du problème posé précédemment. L’énoncé : « Mon singleton (Fréderic Nef) dépend de mon existence » — s’il s’opposait vraiment à : « L’universel sagesse « existe » en vertu du fait que Platon est sage » (p.114) lequel énoncé Nef juge faux— ferait alors varier le sens de « exister » d’une manière déconcertante. D’une part l’existence-type de l’universel « sagesse » serait sans exemplification nécessaire, mais de l’autre, l’auteur de L’Anti-Hume n’existe pas non plus comme un type-auteur. Tous les livres de Fréderic Nef forment un ensemble déposé dans la librairie française, comme j’ai vu ceux de Derrida avec toutes leurs traductions sur les étagères de l’IMEC, faisant une montagne de papiers qui va jusqu’à la voûte de l’édifice. Pourtant je ne crois pas qu’il existe un type-Nef pas plus qu’il n’existe de type-Derrida. — « Je sauve ma tête, pas mes livres », disait Gide avec humour. Curieusement l’énoncé de Nef est idiographique, sans être personnel. Il s’assimile très difficilement à L’animal que donc je suis de Derrida. Enfermé dans son singleton, et si ce singleton existe autrement que comme une marque syntaxique, l’auteur de tous ces chapitres et de tous ces livres ne dépend pas d’eux pour exister, et n’existe nécessairement qu’en dehors d’eux, car la classe de ses ouvrages a une unité indépendante de son existence spirituelle à lui. Ce qui intéresse ici Nef philosophe est justement de creuser l’écart que ses exemples ont créé dans le discours habituel sur ce même thème : son but est de justifier qu’il y a des liens non-relationnels qui ne se résorbent pas dans la somme, ils surviendraient sur la fonction normale des relations. Peu importe que les indices ici donnés de connexions matérielles (riches et inattendus) fassent mieux sentir que les autres son intuition purement spéculative. Engrenage, clouage, vissage, assemblage ; ce ne sont pas là seulement des relations « physiques », comme la déformation ou l’échauffement, qui laissent les termes matériels de leurs relata en l’état : il s’agit d’une ingéniérie mécanique mise au service des concepts. Ni la relation interne, ni la relation externe ne sont productives ; les connexions pour leur part — par les « touts » qu’elles agencent — sont fondées formellement, elles font partie de la structure ontologique, soit de l’ensemble des entités transcatégorielles. Il est ainsi caractéristique que le chapitre 3 se termine (et que finisse ainsi la pars destruens) en rejetant la dépendance interne fondée sur l’essence, et la dépendance « assise sur la fondation ».



3/ Objections aux trois premiers chapitres de l’Anti-Hume



 1/ Supposons que ce que Nef avance soit réellement acceptable, qu’il ait fait vaciller sur ses bases l’argumentum unicum : « il n’y a pas de connexion nécessaire entre les choses du monde au sens ontologique, il n’y a qu’une connexion nécessaire au sens d’une conjonction constante, donc le monde est fait de choses séparées, dissociées, disjointes » (p.89). Ce qu’il faut d’abord remarquer est que Nef propose, pour le réfuter, un grand nombre de distinctions très fines, ici sollicitées d’un chapitre à l’autre, mais qui ne sont pas toujours suffisamment compatibles entre elles, puisque le point de vue des « relations internes essentielles », ou le rôle causal que peuvent jouer les dispositions, sont d’emblée écartés ou réputés dépourvus d’efficacité, sans qu’on ait de solution de rechange. De fait, à la fin du chapitre 3, il avoue quand même : « le labyrinthe des liens est décourageant » (p.122). Après qu’il ait contesté que les fonctions puissent jamais effectuer la tâche du nexus, il s’écarte de l’axiome d’extensionnalité et de la logique des contrefactuels, comme on l’a vu. De sorte qu’à force de rejeter trop de solutions, il pourrait sembler un peu étrange que la recherche se dise à son terme « incomplète ». « Que ce livre apparaisse pour ce qu’il est, un rapport provisoire sur une recherche possible », écrit-il pour conclure (p. 178). Notre impression est que le résultat n’est pas aussi modeste, même si depuis Nef a publié l’imposant La connaissance mystique : émergences et frontières (Le Cerf, 2018). Car la richesse de détail de L’Anti-Hume sauve le principe de la démonstration. Bien qu’il soit un peu dommage que Nef n’ait pas repris ses articles sur le réalisme ontique structural qui auraient servi de contrepoids.

    La première objection notable concerne les relations internes : certaines peuvent être épaisses, de même que certaines relations externes peuvent être fines (pour reprendre la terminologie de K. Mulligan, qui améliore celle de D. Armstrong). L’idée qu’il y a une ontologie mécanique, en particulier dans le cas des artefacts, qu’on trouve décrite ici avec un brio unique en son genre (il faut remonter à Simondon pour lire quelque chose d’approchant), est toutefois entravée par le souci de formaliser au-delà de la contiguïté géométrique : je me permets de renvoyer à un article d’Ingvar Johansson paru en 1997 : « The Unnoticed Regional Ontology of Mechanics » (Axiomathes, 8, 1, pp. 11-428), qui explique cela très bien. La raison est que Nef cherche à isoler en même temps une connexion formelle et une perception de la connexion comme dans l’exemple de la chaussure, p. 25-26. Dans ses énoncés, il défend d’ailleurs que l’outil prédicatif est le « vérifacteur de la connexion » mais aussitôt s’en prend aux relations russelliennes. C’est ce passage d’un plan à l’autre qui reste discutable. A de nombreux endroits, il distingue bien le caractère spécifique de la connexion matérielle, mais sa critique des relations internes ne tient pas compte de la différence entre le complexe et le fait (le complexe est immédiatement perçu, le fait étant d’ordre propositionnel). Entre deux chaussures de la même paire, la relation est interne et ne doit rien à la structure de la chaussure : que la chaussure gauche soit mise à droite, sur le sol, n’y change rien non plus. Le courage incontestable de Nef est, toutefois, de s’en prendre à l’empire des relations internes qui domine la réflexion contemporaine. Mais si nous ne percevons pas toujours la « liaison connective », comme il le dit —ce qui est le cas —, ce n’est pas forcément que l’atomisme logique ait à servir de repoussoir, ni qu’une relationnalité intrinsèque (holistique) puisse avantageusement le remplacer : Russell et Meinong ont débattu des complexes et des complexions (les uns sont syntactiques, mais ne sont pas des faits du monde ; les autres sont réellement ontologiques, et Meinong a défendu que ces complexions dont dotées d’une absistence comme disait Findlay). Ce n’est donc pas tant que le nexus intentionnel puisse nous connecter avec une entité qui n’existe pas. Absistence veut dire indifférence à l’être, comme au non-être. Si les jugements existentiels sont requis pour Meinong, dès qu’il y a perception : un paysage, une vue, restent néanmoins toujours fondés sur une présentation perceptive, et si nous ne pouvons justement pas percevoir d’objets idéaux, tout de même le paysage, la vue, n’existent pas dans le monde ; ni ils ne sont physiquement, ni ils ne sont pas ; il leur faut pour être reconnus qu’il y ait aussi une eigentliche Verflechtung (une « interpénétration » authentique) entre le jugement de perception et la complexité de la saisie où les « aspects » de la complexion sont envisagés. — S’agit-il d’une connexion, au sens de la liaison dont parle Nef ? Ce qui est sûr est que la relation interne n’est pas une entité, ni une chose quelconque : ce qui explique que J. Lowe ne lui donne pas le nom de « relation réelle », comme il est rappelé ici. Sa non-productivité (« elle ne fait qu’établir la position réciproque de deux essences », p.34) n’implique pas cependant (je crois) le nihilisme métaphysique « qui affirme que tout complexe est non existant, car il ne fait que survenir sur des simples » (p. 41). Il en va de même d’ailleurs pour les simples, qui sont difficilement réductibles à des « points » de l’espace-temps dépendants toujours de leurs coordonnées. Ce qui est vrai de Whitehead, mais dans un cadre très précis. Ces mêmes simples peuvent être très différents des atomes : dans une molécule, les liaisons atomiques et les liaisons entre atomes sont déjà structurellement séparées, à cause de la non-transitivité de la relation « être une partie propre de » (les atomes ne sont pas —strictement — des parties propres de la molécule). On doit distinguer entre les atomes de la physique, et les atomes ontologiques. Enfin, il y a des simples qui sont parfaitement contingents en tant de morceaux (une pincée, une gorgée, une bouffée, une poussée, une apnée). Certains « touts » eux-mêmes sont déconnectés, avec le problème qu’il faut alors définir le vague inhérent à leur composition. L’invention de L’Anti-Hume qui parle d’une « anti-propriété de simplicité » peut se comprendre en deux ou trois sens différents : ce qui ouvre à la discussion, et mériterait un autre débat. Nous pouvons donc admettre que Nef a apporté une contribution intéressante en discutant de la confusion entre dépendance et relation interne, puis en défendant la place des relations mixtes (formelles et matérielles), mais l’objection sur l’articulation des deux plans demeure, à mes yeux, dirimante, et n’est pas entièrement levée par le chapitre 5.  

2/ Une autre objection concerne l’identité par composition, que Nef semble ne pas vouloir évoquer, de par son refus de considérer l’identité comme une relation pleine et entière. Sa perception des universaux en est probablement la cause. Par exemple, comme le dit Armstrong, « être un animal » et « être le père de » / ou « être le fils de » sont des universaux relationnels plus robustes au sens philosophique que celle de la dépendance des brins de l’ADN (p.38). Dans la même veine, si on ne tient pas compte des « tropes relationnels » de Peter Simons, qui ne sont justement pas des tropes de partitions, mais qui remplaceraient selon moi les connexions, quelle place faut-il laisser à la structure ? Dans l’un de ses articles importants : « Structure(s) » (in Analyse et ontologie, Sebastien Richard, ed. Vrin 2010), Simons a défendu justement un « système de connectivité » entre paires d’individus disjoints. Si un existant a(existant actuellement) n’est pas un atome, apeut avoir plusieurs parties propres et pour qu’il soit structuré, il suffit de considérer les « collections des parties de a,qui sont toutes disjointes les unes des autres » (id. p.24), autrement dit celles qui ne se chevauchent pas. Une collection quelconque de parties M ne fait pas une somme arbitraire, si nous montrons qu’un ensemble de relations R « connecte » la structure, ce qui signifie que toute paire de parties est liée à toutes les autres pour un existant actuel a, et pour une partition M, si les relations ou la collection de relations (Q) satisfont les conditions méréologiques ainsi posées. Le « système de connectivité » résulte alors d’une stratification ordonnée permettant de cerner une pluralité d’individus composant un autre individu. Simons n’assimile pas la fonction à la structure (p.29) ; il accepte aussi des unions entre parties disjointes, qui sont elles-mêmes disjointes, sans rejeter qu’il puisse exister, en outre, des collections de parties se chevauchant complètement. La ramification de la partition explique donc la connexion, même s’il risque de se perdre une information utile sur ce que sont les « parties », une information est préservée grâce au produit surjacent du tout. Indépendamment du rôle des isomorphismes structurels, la relation partie/tout peut toujours suffire, en principe, quand on veut simplifier une arborescence entre niveaux. Pour éviter la trivialité (n’importe quelle collection d’objets disjoints « peut avoir ses éléments décomposés en paires disjointes » et par là constituer un tout arbitraire), il importe en effet de se libérer des relations internes, comme de l’idée annexe que les relations sont des universaux (p.35). Il est donc évident pour Simons que la relation R peut être dite « interne » à deux objets, si on énonce :

Nec (E! ∧ E! b)
Et concurremment si aRb est une proposition :
Nec (E! ⊃ p)

De même, si A désigne plusieurs individus « dont l’existence conjointe nécessite que p » :
Nec (EA ⊃ p)
EA signifiant que tous les individus de existent (ibid.,p.34)

    La seule différence est l’introduction par ce biais du vérifacteur de p, bien qu’elle soit « non dépourvue, selon lui, d’un lustre indéfendable ». Nef donnerait sans doute son agrément à cette réserve piquante. Pour Simons toutefois, « les exemples les plus évidents de relations internes sont V et la relation de différence (…) qui sont sources de problèmes pour la théorie de la structure et la composition » 

 Note :
 V est la disjonction converse de la structure S, où ∈ R 

    De même, pour la relation de préséance entre deux événements aet b, qu’on peut aussi considérer comme une relation interne. Et de fait, il y a bien une rencontre entre Nef et Simons sur le même sujet que je ne voudrais pas oblitérer. Je cite ce passage de Simons :

Si maintenant nous considérons la conception selon laquelle nous sommes ontologiquement engagés uniquement envers les entités que nous devons supposer exister de manière à ce que les propositions soient vraies (ce qui est une variante de la version quinéenne de l’engagement ontologique, dépouillée de sa formulation en termes de quantification du premier ordre), alors nous ne devons pas supposer qu’il y ait des relations internes en plus de leurs termes. Les termes serviront de manière tout à fait suffisante de vérifacteurs pour la proposition relationnelle. Pour cette raison, je ne pense pas qu’il y ait des relations internes, seuls les objets liés de manière interne et des prédications relationnelles vraies (des prédications relationnelles internes) sont rendus vrais par ces objets. Nous n’avons pas besoin de recourir aux relations internes à titre de sous-catégorie ontologique (op. cit.p. 35)

Les vérifacteurs relationnels ne sont donc pas des entités par surplus. Il y a des prédications relationnelles internes qu’on pourrait, sous ce rapport, considérer comme des connexions. Simons ajoute :

                     Ceci laisse encore ouverte la question des relations externes. Il y a certainement des prédications relationnelles, comme le fait que ce livre repose maintenant sur la table. Pour cette sorte de prédication, la seule existence des termes de la relation ne suffit pas à rendre la proposition vraie, de sorte que quelque chose d’autre est requis, au moins dans les cas où nous considérons qu’il doit y avoir un vérifacteur. 

                     Concernant la question de savoir ce que les vérifacteurs devraient être, nous avons ici affaire à plusieurs alternatives. Une solution largement répandue, défendue, entre autres, par Husserl, Russell, Wittgenstein et Armstrong, consiste à dire qu’un vérifacteur est un état de choses, par exemple l’état de choses que le livre est maintenant sur la table. Les états de choses constituent un choix évident et naturel, si on considère la conception selon laquelle les relations sont des universaux, car ce livre, cette table, cet instant et la relation d’être sur quelque chose pourraient tous exister sans que le livre soit maintenant sur la table, puisque l’existence de la relation serait garantie par l’être sur quelque chose de quelque chose d’autre. Mes propres préférences ontologiques (…) sont que le monde ne contient ni universaux, ni états de choses. Pour de nombreuses prédications atomiques positives, les vérifacteurs ne sont pas des universaux, mais des instances particulières d’entités dépendantes, ce que la tradition a appelé des accidents individuels, et qui sont généralement connus aujourd’hui sous le nom de tropes. Dans le cas des propositions relationnelles, de nombreux cas sont dus aux relations internes parmi les tropes de termes séparés [par exemple comparatifs] (…) il n’y a rien d’intrinsèquement relationnel au sujet de telles comparaisons, à l’exception du fait que deux objets ou plus sont considérés ensemble.
                 Par contre, certaines vérités relationnelles sont vraies du fait de l’existence non des termes, ou de leurs accidents personnels, mais du fait de quelque chose de réellement relationnel en soi. Par exemple, si le livre est lâché et heurte le sol, la vérité de Le livre a heurté le soln’est garantie ni par le livre, ni par le sol, ni par les deux pris ensemble (…) mais par l’occurrence d’un événement de heurt qui implique essentiellement le livre et le sol. Cet événement est existentiellement dépendant d’une double manière : il dépend à la fois du livre et du sol , mais il est quelque chose en plus d’eux, de leurs tropes de propriétés et de leurs parties. Je l’appelle ainsi un trope relationnel. C’est un particulier et non un universel, mais étant du type qui est le sien, il rend vraie une proposition générale, à savoir que le livre a heurté le sol. (…) Là où les propositions relationnelles vraies exigent un vérifacteur, et où ni les termes de la relation, ni les tropes non relationnels ne sont d’aucune utilité, nous avons besoin d’un trope relationnel. Je soutiens que ceux-ci sont les vraies relations externes. (Structure(s), 2010, trad. Sébastien Richard, p.36)



3/ J’ai laissé ce long développement parce que les objections qu’on pourrait faire à l’Anti-Hume doivent être replacées dans le contexte d’une réflexion plus générale à laquelle ce livre participe. L’autre article de Simons que cite Nef est « Real Wholes, Real Parts » (Journal of Philosophy, 2006). Simons défend également une méréologie occurrente dans « Mereology and Truthmaking » (2014). 
La grande différence entre eux repose sur le genre de relations que Nef dit transcatégorielles (connectives), ou intracatégorielles comme le défend Simons, qui sont pour ce dernier constitutives du problème général de la composition, et déjà avec la notion d’« états de choses », qu’il a finalement abandonnée. Dans l’exposé de L’Anti-Hume : 1/ les connexions ne sont pas des relations (mais sa théorie des liens inclut des relations et des connexions), 2/les connexions formelles lient des entités abstraites, mais font partie de la structure ontologique, 3/ les connexions réelles obéissent à un principe d’antisymétrie faible. On a vu que le système d’oppositions construit autour de concept de production (comme production d’unité) — seul déterminant objectif de la connexion, selon lui —, propose trois dichotomies : relations formelles/relations matérielles, relations internes/relations externes, relations intrinsèques/relations extrinsèques. Elles demandent à être ébranlées, ou fortement aménagées. Mais, comme la référence à Sprigge ne ferme pas le système de ces oppositions — T. Sprigge pense que les relations idéales remplacent les relations internes, « et considère les relations holistiques comme des relations internes fortes » (p. 121) — les exemples dont se sert Nef pour opérer la transposition, ces exemples, qui devraient éclairer cette connectivité systémique, sont plutôt des excursus que des illustrations de ce qu’il entend démontrer (entre les parties d’un animal, ou les parties d’un artefact, qui sont les plus courants sous sa plume, quand ce ne sont pas les régions ou les localités dans la topologie de Whitehead). Et en particulier, quand on évoque la notion d’une connexion extensive, qui telle quelle ne correspond plus du tout au concept de « liaison interne » exposé en (6), p. 59. Mais ces différences d’attaques du sujet (d’assaycomme dirait Bergmann) n’enlèvent rien à la vigueur de l’intuition. En particulier dans cette conclusion provisoire en trois temps, qui résume le combat mené pied à pied dans le chapitre 3 :

La connexion formelle (pour la distinguer de la connexion matérielle) n’est donc ni une relation interne, ni une relation externe, ni une relation formelle comme la dépendance. (…) L’idée ne viendrait à personne que le nexus de l’objet et du trope, soit une relation interne, ni que le nexus psychophysique au sens de Nagel, et plus généralement du panpsychisme soit aussi une relation interne (p.123).

Je suis loin de penser, comme lui, que les tropes sont « d’objet ». Car ce sont des entités qualitatives et caractérisantes, impliquées dans le substrat individuel (le cerveau est typiquement un substrat, alors que le cœur est un tout fonctionnel). Les particuliers, quels qu’ils soient, ont leur tropes par nécessité : que ces tropes soient occurrents ou attachés à d’autres continuants. Mais j’estime que la qualité historique de L’Anti-Hume est aussi là pour attester de la véracité du propos. Avec les stoïciens et la sunchusis (une fusion qui détruit les éléments essentiels de la libation), avec la référence à Leibniz dans De connexione inter res et verba (1677) sur la différence entre relations de comparaison et connexions, celle sur le panpsychisme est particulièrement bienvenue et plus convaincante que l’entanglement des gluons. Il reste que la connexion fondamentale est introuvable et pour cause. Il ne suffirait pas de dire comme Leibniz à De Volder (Vrin, pp.132-133) : il y a de l’action partout.




4/ Le chapitre 5

    J’ai écrit en commençant que le chapitre 5 est le plus personnel. Intitulé : « Représenter formellement la connexion », il tente de trouver une solution a-théologique, qu’on voudrait aussi a priorique, non-algébrique et non-ensembliste à ce déficit fondamental. De fait, ce sont les sciences appliquées qui unissent le mieux le formel à l’empirique. Mais seul Fréderic Nef est assez astucieux pour chercher chez Jespersen, chez Adjukiewicz, et chez Tesnières, une approche sémantique et syntaxique « J’ai préféré agir de manière apparemment sinueuse » (p.154), avoue-t-il. Le but est de dégager des types de nexus qui soient dynamiques, où là de nouveau les nexus « surviennent » sur des phrases qui ne sont que nominales ou qui résultent de nominalisations (ce qui plus fréquent en anglais et en allemand), lesquelles sont souvent le résultat de juxtapositions. Ce sont des structures rhématiquesqui représentent la connexion, où l’adverbe modifie le verbe. Elles « imagent » selon Nef « l’opposition entre le holistique et l’atomique » (p.157). Le plus original est l’apport de Tesnières cherchant une conception actantielle capable de figurer la structure profonde de la réalité par le langage. Du syntaxique au sémantique, le chemin est le même, mais on retrouve une connexité d’articulation, plus que la connexion supposée qui serait catégorielle.

 Il n’est pas curieux qu’ensuite Nef choisisse de prendre l’exemple de Whitehead pour penser une théorie de la connexion qui aurait une base formelle susceptible d’analyse. Y a-t-il une « précellence de l’espace » ? Au moment où tous les physiciens parlent d’une non-localité quantique (je renvoie au livre de T. Maudlin, Quantum Non-Locality and Relativity : Metaphysical Intimations of Modern Physics, 2011), avec toutes sortes de confusions le cas échéant, la méréotopologie pourrait sembler obsolète. La double thèse ici présentée : « La connexion spatiale de la topologie peut être étendue à la connexion non spatiale (…), et la méréologie traite de la connexion comme relation abstraite qui peut immédiatement recevoir une interprétation ontologique » (p.162), cette thèse accompagne un renversement conceptuel notablement hardi et risqué, où selon Nef, c’est la connexion qui permettrait de penser la relation tout/parties. Dans ce développement inspiré de Whitehead, le continuum extensif exclurait qu’aucune région ne soit connectée avec elle-même. La non-réflexivité de la connexion serait le complément de l’inclusion. Mais comme il y a également une non-réflexivité de l’inclusion, la première n’est pas définissable strictement par la seconde, ce que Bowman I. Clarke (1981), ici relayé par Nef, décèle en tant qu’une contradiction chez Whitehead. D’où la nécessité de poser cette réflexivité de la connexioncomme axiome de remplacement (même si cette réflexivité est proscrite par Whitehead) en partant de l’idée qu’elle serait un « primitif topologique ». De nombreux problèmes surgissent alors

    Parler de méréologie « extensive » en pareil cas n’a plus le sens d’une méréologie extensionnelle. Chez Whitehead, les touts sont « joints » et connectés sans frontières assignées : ils ne sont jamais arbitaires comme le sont les fusions non-restreintes, cependant il demeure très difficile de passer à une logique de l’espace hors de la relation Tout/parties. En reprenant les exemples de Varzi et Cohn, Nef pose la question : « est-ce que tout est connecté avec tout ? ». Son paragraphe final illustre à mes yeux toute l’ambition de l’ouvrage, son style et son nuancier conceptuel :

                 Si effectivement tout était (ou pouvait) être connecté avec tout (en entendant « Tout » collectivement et peut-être distributivement), on risquerait d’admettre des connexions sans changement réel (…). Or il faut pour une connexion une corrélation et un changement réel (real change). Sinon, on serait en présence d’une connexion à la mode de Cambridge, c’est-à-dire d’une connexion sans efficace.
                 Malgré la distinction entre « X cause Y » et : « en faisant X, je fais Y », cette dernière est un real change. La question qui se pose est de savoir si la connexion peut être inerte : que X et Y soient connectés sans que X ait la moindre action sur Y, et réciproquement. Dans la connexion matérielle, il semble que ce puisse être le cas (cas du collage : si X et Y sont collés, ils forment un objet Z, dont X et Y sont des parties, et X n’agit pas sur X, ni Y sur X). Mais (exemple de Bradley) si mes états mentaux sont connectés avec vos états mentaux, ou si une particule est connectée avec une autre particule, ce n’est pas le cas, il y a bien action, modification. La connexion peut cependant être indépendante de la causation – il peut y avoir connexion ans causation. L’exemple fameux de Leibniz (la mort du mari en voyage entraînant le veuvage de sa femme qui n’est pas au courant) montre que l’on peut avoir deux événements connectés (mort-veuvage) sans que la mort de x ne cause le veuvage de y (pp.175-176)

   Le style de Nef avec ses exemples transcatégoriels transparaît ici dans toute sa verdeur. Allant de la connexion in fieri (le collage) à la connexion causale qui n’est plus adhérente, du changement apparent au changement réel, son registre se multiplie. Mais l’intuition d’une positivité de la connexion efficace demeure bien la même, malgré les difficultés. La principale est bien cette réflexivité de la connexion, qui dépasse le problème de la transitivité de la relation indirecte (si on la décrit spatialement).  Au sens topologique, il s’agit d’une relation de contact (parce qu’on suppose que l’intersection est non-vide) entre deux entités — ainsi lorsque deux frontières se touchent, ce qui est vrai du moment que l’inclusion ou l’intersection sont définies à partir de la connexion (mais en termes ensemblistes). On comprend que Nef estime, au final, qu’un fondement méréologique de la syndésologie, qu’il essaie de présenter comme un programme théorique, est un « mauvais choix » (p.170). Nonobstant, on comprend moins bien alors qu’il lui ait fait tant de place dans le chapitre 5.  

   Si même on y prétendait, on ne pourrait essayer — en se mettant à sa place — de faire beaucoup plus simple. Comme disait ma grand-mère : « avec des cheveux trop fins, on n’est jamais coiffée ». Trop de distinctions trop fines sont disputées parmi les méréologistes qui formalisent leur sujet avec des axiomes de remplacement.  Certes, le chapitre 15 du Handbook of Spatial Logics (Springer, 2017) qu’a rédigé Achille Varzi : « Spatial Reasoning : Parts, Wholes and Locations » (pp. 945-1038), propose une amorce de classement des options. Mais ce descriptif est un inventaire complet et judicieux, mais qui se clôt par un « collapse », tant le mystère de l’occupation de l’espace et de son remplissement est épais. Varzi a montré les limites de la théorie de la composition, mais il a aussi exploré dans le détail les axiomatiques des relations de symétrie, de transitivité et de réflexivité appliquées à l’espace rempli ou partitionné : sortis de ce cadre toutefois, qui impose de réelles contraintes théoriques, on ne peut rien conclure de raisonnable métaphysiquement. En principe le chevauchement exprime la connexion de façon évidente, mais il suppose la discrétude (disjointness), et la relation tout/parties (parthood), or celle-ci est indifférente ontologiquement et formellement au statut de ce que sont les parties. Le modèle formel abstrait, et le modèle topologique ne sont pas superposables. D’autre part, Varzi a tenté de définir une notion de « point » qui ne devrait rien aux présupposés ensemblistes : dans ce cas, le point est une entité phénoménologique et non pas une infinité de points co-localisés ; c’est une localité comme une autre, comme celle que l’on fixe par un rayon laser s’arrêtant par un point lumineux sur une région quelconque. Pour une région, son voisinage peut être décrit de la même façon. Dans son optique à lui, Nef pense qu’il faut distinguer la connexion et le chevauchement, parce que certaines connexions se feraient sans chevauchement (p.165). Il faut en conclure que la réflexivité de la connexion qui vaut pour le contact et les régions continues de l’espace, ne s’applique pas au raisonnement qu’il veut conduire, en s’inspirant des connexions matérielles. Au bilan, « formaliser la connexion » paraît hélas impraticable. Mais les dernières lignes du chapitre 5 entendent néanmoins « envisager la possibilité d’une relation formelle de fondation de la connexion méréotopologique sur la connexion ontologique » (p. 176). 

   Je citerai à propos pour finir ce passage de Varzi dans le Handbook of Spatial Logics en 3.5, qui rappelle bien les limites de l’entreprise ici considérée :

   Concluons par quelques remarques sur l’ensemble (…). Nous avons mis en avant trois notions primitives principales : la localisation, la connexion, et la partition … La question principale de leur entrelacement reste ouverte. Pour parler en général, la partition et la connection sont indépendantes l’une de l’autre … mais que dire de la localisation ? Conservons l’hypothèse que la localisation est une relation entre une chose et la place qu’elle occupe. Cette relation est-elle autonome, ou implique-t-elle une liaison de quelque sorte que ce soit (linkage) ? 

Une liaison purement méréologique semble hors de question. Il n’y a aucune raison de penser que moi-même, je partage aucune partie avec l’espace que j’occupe, exactement de la même façon que le mouvement — le changement de localisation — n’est une forme de changement méréologique. Ceci ne veut pas dire que la localisation implique la discrétude, puisque le premier argument de L [si nous adopte cet opérateur pour le lieu] est qu’elle doit être elle-même une région, ou une fusion hybride entre des régions parmi d’autres choses. En règle générale, toutefois, il est parfaitement raisonnable de penser qu’une occupation partielle vaille pour les cas ordinaires où sont conjointes la localisation et la discrétude entre parties. (…) Mais qu’en est-il du lien topologique ? Si un objet est localisé à une certaine place, il serait plausible de penser que l’objet et sa place sont connectés de la manière suivante :

   Lxy → Cxy

De quelle manière serais-je connecté à ma place ? Puisque le chevauchement est exclu dans ce cas, nous devrions avoir une relation externe de connexion. Mais cela dépend crucialement de l’interprétation du primitif topologique C. 

Si nous suivons l’interprétation standard correspondant au concept de frontière, les possibilités sont étroites. Car dans ce cas, deux choses sont connectées de manière externe si l’une est ouverte, et l’autre fermée, au moins pour ce qui est du contact et de l’aire pertinente circonscrite par ce contact. Deux entités closes ou deux entités ouvertes ne peuvent être connectées que si l’on suppose un chevauchement méréologique. Supposons maintenant que je sois un corps fermé sur soi. Les axiomes supposent que la région que j’occupe, la place où je me trouve, soit ouverte. Cette région néanmoins aura aussi une clôture, et on devrait penser que cette clôture d’une région spatiale est elle-même une région. Cette région est un espace spatialement pur. Or, ma frontière corporelle n’est pas un pur espace : quelle qu’elle soit, elle est une partie de moi, et aucune partie de moi n’est faite d’espace. Donc la clôture de la place que j’occupe et moi-même sont deux choses disjointes, ce qui implique qu’elles ne sont pas du tout connectées. Une autre manière de penser voudrait que ma place et moi-même aient la même identité topologique : si je suis une entité fermée, ma localisation est fermée elle-aussi, par conséquent nous ne sommes pas intérieurement connectés. (…) Mon intérieur (x) est une partie propre intérieure de moi (z), par conséquent la place occupée (y) est une partie propre intérieure de la place que j’occupe (w) : ce qui est absurde

  Lxy Lzw IPP(xz→ IPPyw

   Cela même supposerait que ma place soit une partie propre intérieure à la place de mon intérieur, ce qui est absurde. (…) Si on raisonne en termes spatiaux, nous avons bien des conditions nécessaires et suffisante pour connecter et y : i/ la place de peut être connectée avec la place de y, ii/ la place de peut chevaucher la place de y, ou iii/ la clôture de la place de xchevauche la clôture de la place de y. Mais ces principes de connexion veulent que L et O (l’occupation) sont entre elles réflexives, de sorte que la place de et la place de ysont finalement les mêmes. (…) Ce n’est pas surprenant. Après tout, ces relations entre topologie et spatialité sont intimes, sauf que la revendication d’après laquelle la localisation implique la connexion est tout sauf explicite. On pourrait sans doute aller jusqu’à dire que la connexion est une localisation de cette espèce. Mais la relation de connexion est un cas spécial où finalement la place d’un ou de l’un des relata est occupée par l’autre. D’un autre côté, il est honnête d’avouer que l’on doit assumer que L est conditionnellement réflexive. (…) En quel cas, si on radicalise ce point de vue, en interprétant « L » comme ce qui connecte, rien ne serait plus jamais à sa place, parce que rien n’aurait plus de place assignée en propre. Ce qui rendrait cette théorie inacceptable (Springer, 2007, 1029-1030).

    Ce que veut dire pour Varzi est qu’il est nécessaire (comme pour la fusion) de construite une théorie de la connexion restreinte. L’extension de Kuratowski dans laquelle — selon la topologie formelle — deux choses sont interconnectées si elles ne partagent qu’une seule frontière, c’est-à-dire si la clôture de l’un recouvre complètement celle de l’autre, présuppose une théorie ensembliste des points et l’intersection de deux de ces ensembles au moins. Brentano regardait déjà cette idéalisation « monstrueuse » comme parfaitement contredite par le sens commun, et admettait l’opposition ouvert/fermé, et donc la plêrosedu continu. Pour le sens commun, et la physique naïve, on peut d’ailleurs supposer des brisures productives (splittings), des divergences successives, ou « dynamiques » comme le demande Bergmann (New Foundations in Ontology (1992), en défendant des séries de séries diffractées en fonction des complexes de particuliers qu’il prend en compte, et en vertu du meaning nexus

    Dans le cas évoqué ci-dessus (celui de la connexion restreinte) la connexion est justement « conjointe » avec deux relations qui la limitent.

RC xydfC(xy) (Rx ↔ Ry)

    C’est dans ce cadre de discussion, en effet, que s’inscrit L’Anti-Hume— discutant Simons et Varzi au principal —, n’était que pour Nef la connexion ne peut pas être conjointe à des relations et n’est aucunement restreinte. La formalisation de la connexion s’avère donc plus délicate qu’on ne l’imaginait au début du chapitre 5. Quant à la fondation ontologique au terme de ce livre si fécond, elle ne nous est pas indiquée, ce qui devrait annoncer un autre ouvrage susceptible de nous la fournir.   

Juillet-Août 2018 











[1] : C’est l’un des aspects caractéristiques de la méthode de F. Nef que de rechercher finement ce qui peut aller dans son sens, associant l’aspect logique et sémantique à une perspicacité historique qui le rend parfois insaisissable. Ce jeu de sa part, certainement contrôlé, lui permet de traiter de l’ontologie sociale ou de la Sainte Trinité, ou du losange des identités — mais sans nullement apparaître comme un polygraphe. La construction de la La force du vide, ou de son Traité d’ontologie, atteste bien plutôt d’une volonté systématique chez lui qu’il faut souligner.
[2] : La citation bien connue de David Lewis est la suivante : « The World we live in is a very inclusive thing. Every stick and every stone you have ever seen is part of it. An so are you and I. And so are the planet Earth, the solar system, the entire Milky Way, the remote galaxies you see through telescopes and (if they are such things) all the bits of the entire space between the stars and the galaxies.) There is nothing so far away from us as not to be part of our world. Anything at any distance at all is to be included » (De la pluralité des mondes, 1986, p.1).
Par « monde possible », il faut entendre cependant un monde sur lequel ( grâce aux opérateurs modaux), on peut quantifier, et rien de plus, non une totalité empirique de matière noire et de lumière, de groupements de particules et d’ondes radio inter-galactiques, comme le rappellent J. Melia, J. Divers et R. Girle. Dans leur ouvrage, The World-Time Parallel, Cresswell & Rini, Cambridge, 2012, ont pensé le modalisme en l’appliquant aux états du temps, états et fines tranches de temps (slim). A leurs yeux, si on faisait un analogue temporel du « réalisme modal » de Lewis, « dans tout monde particulier, un temps donné serait une somme méréologique maximale de toute chose dans ce monde qui a été une fois contemporaine jadis, ou qui est maintenant contemporaine, ou de toute chose qui un jour nous sera contemporaine », ce qui constitue une objection sérieuse à Lewis, et recentre le point discuté, à savoir :  « quels prédicats s’appliquent au touts en vertu de ce qu’ils s’appliquent à leurs parties, ou s’appliquent à leurs parties s’ils s’appliquent aux touts » (pp.160-165).

[3] : « Le monisme d’existence » supposerait en effet qu’il n’existe qu’un gigantesque simple et cette thèse semble hasardeuse, non seulement fausse ou contre-intuitive.

[5] : Il y a une exception, p.112, note 1, mais le sujet traité par F. Clementz me semble en partie escamoté.
[6] : Je me permets de renvoyer ici au regretté Peter Menzies, « Intrinsic versus Extrinsic conceptions of Causation », in E. Sankey, Causation and Laws of Nature, Springer Verlag, 1999. 

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