Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

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dimanche 27 octobre 2013

Traduction de Ned Markosian, "Physical Objects" (2005). Par Guillaume Bucchioni


[Avec une simplicité et une aisance déconcertante, Ned Markosian revient sur la question des objets-posits telle qu'envisagée par Quine, mais sa réponse abrégée ici dans la 2eme édition du Blackwell Companion of Metaphysics (2005) est  bien différente. Rappelons que le SEMa est engagé à travers G. Bucchioni dans la traduction de Material Beings de Peter Van Inwagen]


L’objet physique


Ned Markosian

(Western Washington University)


Les objets physiques sont les objets les plus connus et pourtant le concept d’objet physique reste insaisissable. Tout enfant de six ans peut vous donner une douzaine d’exemples d’objets physiques et la plupart des gens ayant suivi au moins un cours de philosophie de premier cycle peuvent même vous donner des exemples d’objets non physiques. Cependant, s’il nous est demandé de formuler une définition d’« objet physique » permettant de saisir adéquatement la distinction entre le physique et le non physique, l’homme ordinaire ne pourra guère offrir que ce qu’il a sous la main.

D’autre part, parmi les métaphysiciens il est aisé de trouver une explication de ce que sont les objets physiques. Trop facile en effet : si vous demandez à dix métaphysiciens vous obtiendrez aisément dix explications différentes. Que sont donc exactement les objets physiques ?

Nous serions tentés de dire, avec Georges Berkeley, que les objets physiques sont les choses qui peuvent être senties. Mais senties par quoi ? Des êtres différents ont des capacités sensorielles différentes, et pourtant nous ne voulons pas que la notion d’objet physique soit une notion relative (spécialement si nous considérons le rôle crucial que joue ce concept dans de nombreux débats philosophiques, tels ceux incluant la longue controverse historique sur le physicalisme : la thèse selon laquelle les seuls objets concrets du monde sont des objets purement physiques). Peut être alors pourrions-nous dire que les objets physiques peuvent être sentis par certains êtres sentants. Mais en disant cela, On court le risque de rendre le concept désespérément général, car n’est-il pas vraiment possible pour un esprit désincarné de se sentir lui-même, ou même de sentir un autre esprit ? De même, est-il réellement impossible pour une créature possédant des pouvoirs supra-sensoriels de sentir des entités non physiques comme des propositions ?

Peut-être que le point de vue concernant les objets physiques le plus répandu parmi les philosophes travaillant sur des sujets comme le physicalisme ou le problème corps/esprit est que les objets physiques sont les objets étudiés par la physique.  — Ce pourrait être une approche prometteuse si la meilleure définition de la « physique » n’était pas l’étude des objets physiques. Comme si cela ne suffisait pas, il y a de nombreux contre-exemples à cette explication des objets physiques : les nombres, les équations, les formules, les fonctions, les propriétés et les propositions font certainement partie des objets étudiés par la physique et il est certain qu’aucune de ces choses n’est un objet physique. En outre rien ne nous permet de dire que la physique ne traitera pas un jour (peut-être même de façon correcte) des entités étranges telles que les fantômes ou les dieux et les déesses de l’Antiquité. L’explication physique devra alors considérer ces entités comme des objets physiques (même si elles n’ont pas de masse, de localisation spatiale ou toute autre propriété que nous associons normalement aux objets physiques).

Une autre explication répandue des objets physiques est celle offerte par W. V. O. Quine qui suggère qu’un objet physique est le contenu agrégé de toute portion d’espace-temps, même irrégulière et discontinue. C’est une excellente proposition qui a des résultats très convaincants, concernant la distinction entre les objets physiques et ceux qui ne le sont pas. Cependant — dommage pour l’explication de Quine — elle entraîne avec elle de graves conséquences métaphysiques. Elle implique d'adopter le principe des fusions non-restreintes, une thèse méréologique selon laquelle tous les objets physiques quels qu’ils soient ont une fusion. Donc, par exemple, selon ce principe, il y a un objet qui est la fusion de votre tête, de la lune et d’un quark d’Alpha du Centaure. Il serait préférable d’avoir une explication des objets physiques qui n’entraîne pas de tels engagements controversés dans les autres domaines de la métaphysique.

Un point de vue plus prometteur, répandu parmi les gens ordinaires et défendu par Peter van Inwagen, est qu’il y a une famille de concepts, du genre être localisé dans l’espace, avoir une extension spatiale, persister dans le temps, pouvoir se déplacer dans l’espace, avoir une surface, avoir une masse, être fait de matière, etc., qui est associée au concept d’objet physique. L’idée est que ce dernier concept est un concept imprécis et que le fait qu’un objet exemplifie la totalité ou la plupart des concepts de la liste associée fait que cet objet est un objet physique.


Cette explication ordinaire des objets physiques est probablement une façon adéquate de saisir la notion habituelle d’objet physique (les enfants de six ans sont plus ou moins familiers avec elle). Mais lorsque nous passons au concept d’objet physique tel qu’il est caractérisé à l’intérieur du débat des philosophes, l’explication ordinaire devient problématique. La difficulté est que cela rend la notion d’objet physique essentiellement vague, ce qui n’est pas souhaitable étant donné le rôle que ce concept joue dans d'autres débats nombreux.

Un autre problème pour l’explication ordinaire est qu’elle classe les quarks, les électrons, les atomes et même les nombreuses molécules comme des objets non physiques. Il s’agit d’une conséquence néfaste pour une théorie des objets physiques, ceci pour deux raisons principales. (1) Il est naturel de penser que tous les objets physiques macroscopiques sont composés de quarks, d’atomes, etc., mais aussi que toute partie d’un objet physique est elle-même physique. (2) Personne ne pense que l’existence des quarks et des électrons ne réfute le physicalisme.

Un problème de plus que pose l’explication ordinaire des objets physiques est que dans un monde possible alternatif avec des propriétés et des lois de la nature différentes il pourrait n’y avoir aucun objet qui persiste, qui se déplace ou qui possède une masse. Au lieu de cela, il pourrait y avoir uniquement des objets instantanés avec des propriétés étranges telles que, si je puis dire,  shootspa  et poxie, propriétés cruciales pour les lois de la nature de cet autre monde. L’explication ordinaire devra affirmer, bien que cela soit impossible, qu’il n’y a pas d’objet physique dans un tel monde.

Une chose qu’il y a certainement dans tous les mondes contenant des objets physiques est l’espace, car c’est le lieu dans lequel les objets physiques doivent se déplacer. Ceci suggère que les objets physiques sont des objets qui ont une localisation spatiale. Notons, au passage, que nous ne disons pas que les objets physiques sont des objets qui ont une extension spatiale étant donné que ce point de vue semble réfuté par l’existence des particules de la dimension d’un point comme les quarks des théories physiques actuelles.

Cette explication des objets physiques par la localisation spatiale a été soutenue par Thomas Hobbes, et elle a certainement des conséquences très intuitives. Selon ce point de vue les chats, les pierres, les étoiles, les molécules et même les quarks sont des objets physiques alors que les nombres, les ensembles et (sans doute) les propriétés n’en sont pas. Tout cela semble bon. Mais là encore il existe des objections à ce point de vue.

La principale objection à l’explication par la localisation spatiale concerne la possibilité que les esprits aient une localisation spatiale. Les gens ordinaires, de même que les philosophes tels que John Locke et René Descartes, veulent définir l’« esprit » comme étant à peu près synonyme de « substance pensante non physique ». Mais celui qui accepte cette définition d’« esprit » et qui croit en l’existence des esprits croit aussi que les esprits peuvent avoir une localisation spatiale. Par exemple une telle personne pourrait vous dire que votre esprit est actuellement localisé dans votre glande pinéale. Ces personnes considèreront l’explication par la localisation spatiale inacceptable.

Un second problème avec l’explication par la localisation spatiale concerne les objets tels que les sensations, les spectres, les images-miroirs, les hallucinations et les apparitions. Tous ces supposés-objets semblent avoir une localisation spatiale mais il ne semble pas approprié de les appeler objets physiques.  Une troisième objection à l’explication par la localisation spatiale est qu’elle semble requérir une distinction tranchée entre l’espace et le temps qui va à l’encontre du point de vue philosophique populaire selon lequel les trois dimensions de l’espace et la dimension du temps sont réellement quatre dimensions intrinsèquement semblables du monde.

Certains partisans de l’explication par la localisation spatiale accepteront volontiers cette situation puisqu' ils pensent déjà, pour des raisons indépendantes, que le temps et l’espace sont fondamentalement différents. D’autres voudront réviser leur point de vue en disant qu’avoir une localisation spatio-temporelle est la marque du physique. Cependant quiconque emprunte cette voie devra faire face à des questions gênantes comme celle concernant le fait de savoir si les objets apparemment non physiques comme les nombres et les propositions existent dans le temps, bien qu'ils n’existent pas dans l’espace-temps. Si la réponse est oui alors nous revenons à la distinction tranchée entre l’espace et le temps ; si la réponse est non alors nous pouvons nous demander comment il peut être vrai que, par exemple, vous n’étiez pas en train de penser au nombre 16 il y a dix minutes, mais que vous l’êtes maintenant.




Bibliographie

Berkeley, George, A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge (Indianapolis: Hackett Publishing Company, 1982).
Descartes, Rene, Meditations on First Philosophy.     
Feigl, Herbert, The “Mental” and the “Physical” (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1967).
Hobbes, Thomas, De Corpore.
Kim, Jaegwon “Psychophysical Supervenience,” Philosophical Studies 41 (1982), pp. 51-70. Reprinted in Kim, Jaegwon, Supervenience and Mind (Cambridge: Cambridge University Press, 1993), pp. 175-93.
Lewis, David, “New Work for a Theory of Universals,” Australasian Journal of Philosophy 61 (1983), pp. 343-77.
Locke, John, An Essay Concerning Human Understanding.
Markosian, Ned, “What Are Physical Objects?” Philosophy and Phenomenological Research 61 (2000), pp. 375-95.
Poland, Jeffrey, Physicalism: The Philosophical Foundations (Oxford: Oxford University Press, 1994).
Quine, Willard, “Whither Physical Objects?,” in Cohen, Feyerabend, and Wartofsky (eds.), Boston Studies in the Philosophy of Science 39 (Dordrecht: D. Reidel, 1976), pp. 497-504. Tr. Fr. : "Où sont passés les objets physiques?", Diego Covu, ici-même, (2013).
Smart, J.J.C., Our Place in the Universe (Oxford: Basil Blackwell, 1989).
Van Inwagen, Peter, Material Beings (Ithaca: Cornell University Press, 1990).               
         

















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