Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

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mercredi 10 juillet 2013

George Santayana, "Tropes", in The Realm of Matter, Ch. VI, 1930. Traduction de Mohamed Jeddi (2012)

 

Les tropes
        

George Santayana


Les évènements ont une forme autant qu’en ont les choses : même les Grecs, ces amoureux de statues, étaient loin d’être insensibles à l’essence d’une tragédie ou d’une vie heureuse. Or, la forme d’un événement n’est pas l’événement lui-même. Un événement, comme je comprends le mot, signifie une portion du flux de l’existence; c’est un moment conventionnel, comme la naissance du Christ ou la bataille de Waterloo, composé de moments naturels se générant les uns les autres dans un certain ordre, et incorporé dans le contexte particulier d’autres évènements : de sorte que chaque événement est particulier et ne peut avoir qu’une seule occurrence. Seulement le type d’une telle séquence, composée de tels moments, est la forme de l’événement, et sa forme est universelle. Elle n’a jamais besoin d’avoir une occurrence; si j’avais dit la résurrection du Christ, plutôt que sa naissance, le lecteur pourrait avoir ses doutes à ce propos. Le fait qu’une telle essence était exemplifiée quelque part dans un événement serait une vérité historique; afin de la substantifier, le flux de matière doit prendre cette forme; sans cet exemple matériel et accidentel, ce type de séquence resterait en l’air, dans le royaume de la fiction ou de la théorie. Il est particulièrement important à ce stade de dissiper cette confusion entre les essences et les faits qui constituent des sables mouvants pour toute philosophie. Je vais donc donner un nom différent à l’essence de l’événement, en tant que distinguée de l’événement lui-même, et l’appeler un trope.

En quoi un événement diffère-t-il précisément du trope qu’il exemplifie? Je réponds (car je dois être bref) : par son déroulement. Une substance quelconque diffère de l’essence de cette substance, et un événement quelconque diffère de l’essence de cet événement, en ce qu’il peut survenir et périr, et cela de deux façons : de manière externe, par son introduction dans un champ d’entités n’ayant pas de rapport avec lui, ou lorsqu’il quitte ce champ; et aussi, encore, de manière interne en changeant l’ordre de ses parties, dont chacune, dans un objet ou dans un événement, a une individualité interne – et étant un constituant concret, elle n’est pas simplement un fragment ou un aspect de la totalité. Les objets et les événements sont contingents et sont composés, même s’ils sont uniformes ou continuellement similaires : alors que leurs essences sont éternelles, et même lorsque les complexes ne sont pas composés mais absolument insécables.
Or, dans un flux, l’essence totale réalisée dans la forme de ses flux à une période particulière quelconque ne peut évidemment être réalisée dans n’importe lequel de ses moments, lorsque seul ce moment existe : elle peut seulement être réalisée progressivement, par l’ordre dans lequel ces moments surviennent et disparaissent. Cet ordre est le trope, il est l’essence de cette séquence vue sous la forme de l’éternité; et puisque l’existence, dans cet événement, a réalisé cette essence, celle-ci a une valeur descriptive au regard du monde. Elle appartient au royaume de la vérité.

Pour cette raison, un trope n’est pas sur le même plan d’être qu’une perspective, parce qu’il n’est relatif à aucun point de vue ni originaire d'une quelconque psyché : une perspective relève de l’apparence, tandis qu’un trope est formel. Le flux, par lui-même et en tant que tel, appartient à cet ordre composé de ces éléments, que quelqu’un l’observe ou pas; le trope est historiquement vrai, la perspective est une impression historique. Mais ces perspectives ou impressions relatives ne pourraient jamais survenir si une substance et un flux de substance n’avaient à l’origine aucune essence propre : ceci reviendrait à dire que la substance n’était rien, qu’il n’y avait pas de moments ni de centres, qu’il n’y avait pas de différence entre un flux et ce qui n’est pas un flux. La nature de l’existence est de posséder la nature qu’elle possède, quelle qu’elle soit, par une force traitresse, en tirant par une sorte de violation l’essence hors de son contexte essentiel, vers des relations contingentes; ces relations – étant contingentes –  sont variables, et le flux est simplement la réalisation de cette variabilité intrinsèque impliquée dans l’existence. Le flux suit par conséquent toujours quelque voie à travers le royaume de l’essence, et, en tout point, prend une position assignable : c’est-à-dire, tandis que chaque moment naturel enrichit le flux avec sa qualité intrinsèque, l’existence de ce moment advient par une transformation de la substance qui s’écoule à travers lui, et l’unifie en un trope déterminé avec ses antécédents et ses conséquents.

Ainsi, pour décrire un événement, nous avons besoin de regarder en amont et en aval, tout du long du changement, et de noter quels furent les origines et les résultats de chacun des moments inclus que l'on est capable de distinguer. L’observation découvre ainsi un trope, mais à moins que ce trope ne couvre toute existence, et s’étende à l’infini ou jusqu’à une fin absolue du temps, l’événement total qu'il définit sera, comme les moments naturels qui le composent, un simple épisode; et cet épisode, observé parce qu’il se trouve que nous appartenons à la même époque, sera saisi au vol, laissant une marge de contingence non explorée devant, derrière, et autour de lui. La réalité enveloppée, en vertu de laquelle l’ensemble de cet épisode prend place dans la nature, restera inconnue. L’esprit ne peut explorer les racines des choses dans les ténèbres; il ne peut découvrir pourquoi elles existent; il doit se satisfaire de remarquer leur aspect passager, lequel n'est qu'une essence; et doit poursuivre la chasse, porté par sa propre substance galopante, pour voir quel nouvel aspect elles peuvent revêtir. Le flux, ou la voie de l’existence, nous échappera si nous nous contentons de l’exprimer lyriquement, en mettant au jour les essences intrinsèques de ses simples moments; mais il peut être décrit partiellement de manière dramatique, en tropes épiques, par des termes qui sont des formules ou des types de séquences.

Les tropes ne sont pas nécessairement exhaustifs, même pour cette partie du flux dans laquelle ils peuvent être découverts : beaucoup de tropes hétérogènes peuvent perdurer ensemble, ou peuvent apparaître seulement une fois, comme une pensée oubliée. Lorsqu’un homme parle, il y a des tropes dans son langage, tout mot prononcé est un trope, ainsi que toutes les inflexions et formes de syntaxe. Mais ils ne peuvent vivre détachés, dans un royaume de la grammaire; ils peuvent vivre seulement lorsqu’ils sont greffés sur les tropes tout autres du système nerveux, des battements du cœur et de la circulation du sang; et ces tropes biologiques sont derechef incorporés dans d’autres de plus vaste envergure appartenant à l’histoire naturelle et politique. Toutes ces mesures sont plus ou moins à l’échelle de l’homme, familière mais trompeuse, parce qu’elles ne peuvent vivre à leur tour que si elles sont soutenues et emplies par de minuscules vibrations incessantes, moléculaires et éthérées, ou par quoi que ce soit d’autre pouvant caractériser la pulsation primaire de la nature. Dans ce complexe de changements, peut être que des tropes sans fin pourraient être distingués par un observateur infatigable et ingénieux. Chaque animal et chaque philosophe choisissent ceux qui se conforment aux rythmes et oppositions de leurs propres habitudes et pensées : un mile signifie mille pas, et nous mesurons toutes choses par notre propre foulée. Ces mesures ne sont pas fausses à ce titre, elles sont au contraire vraies, puisque les tropes de l’existence humaine sont des tropes naturels, appartenant au même flux que tous les autres et pouvant être leur mesure. Mais elles ne sont pas exclusives, ni exhaustives, ni prééminentes : et la superstition consiste dans le fait de penser qu’elles le sont.
Un sceptique, craignant de tomber dans une telle superstition, pourrait même se plaindre que tous les tropes sont simplement des unités impressionnistes, qu’ils ne sont en fait rien d’autre que des perspectives, et qu’en supposant qu’ils sont plus que cela, moi et tous les autres hommes (exceptés lui-même lorsqu’il n’est pas sceptique) sommes dupes de nos intérêts et habitudes humaines. Mais l’omission et l’auto-contradiction inhérentes au scepticisme réapparaissent ici de manière imperturbable. Dans l’obéissance à nos habitudes et à nos intérêts, nous sommes maîtres et non dupes; nos habitudes et nos intérêts sont eux-mêmes des tropes qui doivent avoir été victorieusement établis dans le flux, si des créatures vivantes définies par ces tropes sont en mesure de faire surnager leur tête et de le surveiller – peu importe combien ceci est relatif et partiel. Tout ne peut être qu’attribution simplement. L’attribution elle-même doit exister activement, dans les centres et dans les occasions qui ne sont pas des attributions, mais actuels. Si par exemple l’espace, le temps, et la matière n'étaient pas caractérisés par des propriétés définies et des modes d’être les séparant des non-entités, et les distinguant les uns des autres, ils ne seraient simplement rien. S’il y a quoi que ce soit dans la région indiquée par ces noms — car nous les utilisons à titre indicatif dans la perception et par une foi animale —  cela doit posséder l’essence concernée et dont ces noms sont des indications partielles, quoique bien sûr la véritable essence de cette substance n’ait aucunement besoin de ressembler aux images qui, par l’utilisation de ces noms, peuvent occuper la fantaisie humaine.
Le scepticisme n’a ainsi pas besoin d’être changé en dogme, en relativisme, solipsisme ou idéalisme absolus, ni en un déni de la substance et de la vérité. Au contraire, un scepticisme sceptique à propos de lui-même peut devenir une méthode de découverte, et dans la contestation des tropes superficiels il peut en révéler de plus profonds. Ici, par les mots intérêts et habitudes, je pense que nous avons une indication d’un principe applicable à la critique des tropes.

Aucun trope n’est exclusif, comme s’il pouvait empêcher le développement parallèle, supérieur, inférieur, entrelacé des autres tropes; mais quelques tropes sont répétés, ils sont des modes d’action habituels ou sont des mesures constamment maintenues, et cette circonstance les distingue des harmonies locales, souvent les plus importantes esthétiquement et qui surviennent une seule fois, par une union de circonstances sans précédent. L’avènement du Christianisme, de la Renaissance, et de la Réforme sont des tropes importants, dont on peut supposer qu’ils ne se répéteront jamais, mais la naissance et la mort sont perpétuels dans la nature, et les habitudes et les passions de chaque créature, tandis qu’elle vit, sont des principes de réitération; elles impliquent des répétitions dans l’action, et elles trouvent et utilisent des répétitions dans la nature, répondant à la précision de leur forme. Les organismes sont des instruments de répétition; et ils s’appuient, pour leur existence et leur prospérité, sur la répétition d’opportunités pour la répétition de leurs actes. Si cet appui n'était pas justifié, ou ce mécanisme instable, il ne pourrait y avoir de vie. Au plus un trope se répète lui-même exactement et au plus il est répandu, au plus il nous présente, si nous le découvrons, le cœur du flux, et au mieux il nous fournit un instrument et un arrière-plan pour découvrir des tropes plus rares, tels que ceux pouvant être occasionnellement discernables ou qui ne peuvent survenir qu’une seule fois. En outre, la répétition de lui-même caractérise le commencement et la fin d’un trope, et le sauve du champ d’application arbitraire de l’aperception humaine.

Les tropes une seule fois réalisés – comme l’ensemble de l’histoire du monde, s’il existe une telle totalité – sont des harmonies résultantes, que seule l’émotion pourrait considérer comme des raisons de leur propre existence. Les tropes occasionnellement réalisés laissent ouverte la question de leur fréquence : pourquoi apparaissent-ils à certains moments et pas à d’autres? Si aucune raison ne peut être donnée, le flux est dans cette mesure perçu comme chaotique. Si au contraire leur apparition est régulière, ils sont des parties d’un trope universel, qui les requiert à ces moments-là et qui connecte leurs occurrences par un mécanisme plus profond que le leur. Ce trope universel devra être réalisé partout, être continu et non interrompu dans la réalisation de tout trope occasionnel survenant. Le flux peut véritablement et sûrement être mesuré seulement par des tropes qui se répètent eux-mêmes de manière ininterrompue dans leur propre plan.

Un tel trope est appelé mécanique : de sorte que dire que le monde est fondamentalement mécanique est l'alternative évidente à dire qu'il est fondamentalement chaotique. Et ce n’est pas simplement par un jeu de mots ou par une sorte de divination que nous sommes justifiés à dire cela : la chose découle de notre confiance initiale dans la possibilité de l'action, laquelle est le critère de l'existence, et le test de la substantialité. L'agent et son monde doivent avoir tous deux une compaction de matière se mouvant au sein de tropes constants et récurrents, pour que l’un ne soit pas fou ni l'autre traître. Les hommes du monde, et même les femmes, avec plus d'assurance, sont prompts à prévoir ou deviner ce qui doit arriver. Naturellement ils expriment cette sagacité en termes humains, relâchés, mais la confiance dans la répétition et dans le mécanisme est bien là, autrement toute perspicacité et toute pratique seraient exclues. Transformer cette intuition de l’imagination en science est simplement une question d'observation attentive, de mesure et de transcription des métaphores courantes en termes techniques. Le comportement des animaux apparaîtrait alors comme devant être parcourus par des tropes continus – sinon identiques – avec ceux qui parcourent le comportement de la matière en tout lieu. La folie et l’originalité sauvage, comme les volcans et les tornades, seront du plus grand secours pour hâter cette assimilation, parce que le niveau de mécanisme est si profond, et son échelle si loin de l'être humain, qu'il est mieux révélé dans des cataclysmes, des miracles, et dans les maladies, que dans le cadre paisible de l'expérience superficielle.

Tout cela est cependant dit en général et d'un point de vue transcendantal : cela ne préjuge en rien de la structure particulière qui peut être réellement fondamentale. En tout cas, lorsque l’on appelle mécaniques les tropes, parce que par hypothèse, ils sont sans cesse répétés, il ne faut pas supposer qu'ils sont mathématiquement nécessaires, ou non vitaux, ou simples, ou exclusifs. Au contraire, ils sont contingents et arbitraires, car ils sont des formes de l'existence, qui pourraient tout aussi facilement avoir eues n'importe quels autres caractères. Ils sont surpassés par toutes sortes d'autres tropes, y compris ceux qui proviennent des sens de l'homme et de la logique humaine. Ils sont radicalement « vitaux », si ce mot signifie spontané et irréductible à tout principe étranger. Quant à leur simplicité, il s’agit peut-être seulement d’une relation à l’empressement ou à la perplexité des hommes en leur présence, et non pas d’une propriété de leur substance ou de leur essence. Des formes de flux ne peuvent jamais être tout à fait simples, car elles doivent contenir plusieurs termes ; dans l'existence, elles sont difficilement séparables des tensions qui les réalisent et qui s'étendent probablement à l'infini ; de sorte que parler de simplicité est plutôt un signe de celle-ci en nous, plutôt qu’un postulat sérieux de la science.

Il y a une raison pour laquelle les tropes comparativement simples, appelés lois, peuvent être découvertes dans ces parties de la nature que l'on observe de très loin, comme les cieux, et aussi dans les parties que nous ne pouvons totalement observer, comme les profondeurs de la matière,  mais que nous pouvons imaginer relativement à leurs aspects et mouvements bruts. La distance et l'acte théorique sont comme un tamis: ils éliminent tous les détails et ne laissent que les résultats moyens ou des impressions totales, véhiculées par des media spéciaux et hautement sélectifs, tels que la lumière et le calcul mathématique. L'image ainsi produite, si jamais il y en a une, est une pure fiction, un symbole visuel ou phonétique parfaitement subjectif et humain ; mais la loi énoncée peut être vraie, c’est-à-dire que le flux peut réellement passer à travers les séries de positions abstraites sélectionnées, et dans son équilibre mouvant il peut satisfaire les équations exprimées dans la loi.

Lorsque les tropes sont appelés lois, il y a un danger d'idolâtrie : car bien que des philosophes scientifiques nous mettent souvent en garde sur le fait qu'une loi est une simple formule ou une moyenne, ou une équation dont il est probable qu’elle soit réalisée approximativement à un certain niveau d'évènements, cette probabilité libère pourtant notre action et notre attente, et la force de l'attente projette sa confiance dans un mythe; elle érige la Loi en un pouvoir métaphysique qui force les évènements à lui obéir. C'est la grande idole, je ne dirai pas de la science, mais des passions que la science favorise. Les images sont tout aussi indispensables dans la science qu’elles le sont dans le culte; un iconoclaste consciencieux qui devrait bannir toutes les images, celles qui sont poétiques et mathématiques pas moins que les sensuelles, ferait simplement de l’esprit un désert et détruirait toute science et toute religion ; or ces images nécessaires sont des véhicules, non des objets ultimes du regard. L'esprit vif passe à travers elles, ici en vue du fait instantané, là-bas en vue de l'essence suprême.

Je pense que la réalité des lois peut être rapidement exprimée en deux maximes : l’une disant que quoi que ce soit qui arrive en n’importe quel lieu, arrive spontanément, comme si cela n'avait jamais eu lieu avant et ne devait jamais se produire à nouveau ; l'autre disant que quoi que ce soit qui spontanément arrive une fois, cela se sera déjà produit spontanément, et se reproduira spontanément encore, partout où des éléments similaires sont dans les mêmes relations. La première de ces maximes proclame la contingence, la substantialité, l'originalité du fait en tout lieu : il est l'axiome de l'empirisme, quand l'expérience est comprise pratiquement et non psychologiquement. La seconde maxime proclame le postulat de l'action et de la raison qui est nommé l’uniformité de la nature. C'est seulement un postulat, pouvant être à tout moment désavoué par des faits originaux, contingents et substantiels ; mais dans la mesure où ils font cela, ils retournent au chaos et rendent la vie et l'art difficiles, voire impossibles.
"Le règne de la loi" est par conséquent seulement un équivalent moderne et grandiloquent de l'ancienne naturalité de la nature. Dans la mesure où la loi est plus rigide qu'une habitude, elle est un artifice humain de notation. Dans la mesure où l'on indique une marche coopérative d'évènements mutuellement générés et détruits, elle est une autre nomination pour les manières d'être de la nature et de Dieu, pour les formes que l’existence peut montrer à l'esprit. Mais la nature, pensée comme hautement favorable à l'esprit, puisqu'elle l'a engendré, n'est pas gouvernée par son enfant ; et même dans notre monde familier la grande marge des propriétés incalculables par lesquelles la part calculable de la nature est entourée – ce que nous appelons parfois ses qualités secondaires et tertiaires – le prouve très curieusement ; car dans le monde de l'action, tel que le conçoit l'esprit, l'esprit lui-même semble superflu. Et peut-être même que dans ce squelette de qualités primaires calculables, sélectionnées parce qu'elles peuvent être mesurées et prédites dans des tropes mathématiques, il y a peut-être une marge d'erreur ; une loi est une essence, éternellement identique, et la nature est dans un flux, donc probablement jamais la même. Très vraisemblablement, tous les mouvements de la matière sont plus ou moins élastiques ou organiques: je veux dire toujours réactifs à nouveau à un environnement global qui n’est jamais exactement répété, de sorte qu'aucune loi unique ne définirait parfaitement tous les changements consécutifs, même au niveau de la matière, et toute réponse serait celle  d’un organisme venant de naître à un monde sans précédent. Il n'y aurait rien de magique à cela : cela distribuerait simplement la radicale contingence de l'existence à travers ses phases successives, sans les concentrer dans une loi et un fait unique initiaux. Mais à l'échelle humaine, et pour la confection d'œuvres humaines périssables, une telle instabilité fondamentale dans la nature resterait négligeable. Même dans un pays sujet aux tremblements de terre, nous vivons dans des maisons.

Quand la croyance en la loi se fait précipitamment, on parle de superstition, ou d'empirisme quand la croyance est plus prudente : mais le principe est le même dans chacun des cas. Les deux prennent l’attente pour une probabilité : et quelle probabilité peut-il y avoir qu’une attente, survenant à un point, définisse une loi pour l'ensemble de l'univers? L’attente est une attitude animale qui ne repose pas du tout sur l'induction ou la probabilité, mais sur le fait que les animaux sont excités de faire certaines choses et supposent, de manière vague mais confiante, un monde dans lequel leur empressement peut devenir une action ;  dans la superstition, comme dans l'empirisme, nous cédons à la tentation vitale d'ignorer la raison, et nous faisons confiance au courage et à n’importe quelle idée la plus élevée dans l'esprit. Mais d'une manière indirecte, à l'échelle de la vie animale et pour sa durée, ce courage aveugle est normalement justifié par l'évènement. Car comment la psyché pourrait-elle être prête et impatiente pour une tâche particulière, si, dans sa longue évolution, elle n’avait pas été modelée précisément pour cette tâche par un monde qui autorise et récompense celle-ci? Car comment des potentialités et des propensions pourraient-elles être plus profondément enracinées en elle que dans le monde dont elle est une partie intégrante? Certainement, ses idées sont trompeuses et ses passions précipitées, mais pour tous leurs désarrois et leurs délires, elles l'ont faite aller de l’avant, et elle survit ; de sorte que les choses espérées, attendues, et travaillées par tout animal qui réussit, sont dans l'ensemble, et avec une différence, susceptibles de se produire.

Il n'y a donc pas de nécessité dans la relation entre la cause et l'effet, et pas d'assurance que la loi soit constante. Néanmoins, la causalité est répandue : si en fait elle ne l'était pas, l'attente de celle-ci n’aurait jamais pu survenir. Mais la validité d'une loi répandue se trouve simplement dans ses fonctions en tant que mesure des événements ; ce n’est pas une description adéquate de ceux-ci, encore moins un pouvoir qui les entraine. Évidemment la marche complète et actuelle des évènements ne peut être réduite à rien d'autre qu'à elle-même dans sa complétude et précision : et même sa forme complète – être une essence – serait, considérée à part, dans un autre royaume que celui de ses manifestations. Il n'y a pas de contraintes à exister originairement inhérentes à ces tropes, mais il peut être vrai que le flux, qui doit montrer une forme ou une autre, le fait pour un temps, et dans une certaine dimension il présente ce trope particulier, ou comme nous le disons, obéit à cette loi. Un squelette mathématique ou pictural est ainsi dessiné par l'économie de la pensée dans le corps de la nature, laissant toutes les autres dimensions et tous les autres tropes trainer comme des guirlandes sur ces supports calculés. Le squelette existe dans le sens où, par hypothèse, cette loi prévaut maintenant dans cette région; mais ce n'est pas une substance rigide à l'intérieur de la substance molle des évènements ; c’est seulement un trope, que l'esprit parcimonieux sélectionne parmi l'enchevêtrement des relations qui tiennent ces faits dans le maillage de l'existence. La sélection n'est pas faite arbitrairement, mais en affinité avec l'ampleur et les caractères de l'action, que cet esprit économe suit dans ses fortunes et prophétise dans ses pensées.

Plusieurs divergences parmi les philosophes peuvent être comprises et dissipées par cette considération: que les tropes fondamentaux dans la nature, loin d'exclure d'autres tropes, les produisent inévitablement. Quand des choses sont en mouvement, de nouvelles relations surviennent parmi elles par une magie nécessaire, et elles se prêtent à la description de différentes logiques ou anatomies sans interrompre leur flux habituel. Ce n'est jamais une juste objection à la réalité du moindre trope qu'il ne puisse être le trope exclusif dans le mouvement de l'existence, ou qu'il y ait des avènements qu'il ne peut pas mesurer proprement. Des tropes mathématiques peuvent se propager dans le royaume de la matière, supportant des tropes occasionnels moraux et esthétiques qui surviennent sur eux sans les interrompre.

Des tropes, mathématiques ou vitaux, mécaniques ou historiques, appartiennent tous au monde des Idées de Platon ; ils sont des modèles uniques distinguables dans le mouvement des choses ; ils ne sont pas des parties de la substance mouvante exécutant ces modèles et les débordant. Pourtant, si tout esprit doit percevoir le flux, ou distinguer l'une de ses phases, il ne peut le faire autrement qu’en discernant quelques essences exemplifiées, qui limitent une phase ou un moment et le séparent d’un autre. D’elle-même, l'existence n'a pas d’unité, elle n'existerait pas si elle n'était pas dispersée dans des moments, chacun étant son propre centre, tous tendant les bras vers les autres dans l’obscurité, oubliant ce qu’ils furent dans ce qu’ils deviennent, et apprenant ce qu’ils seront seulement en le devenant. C'est la fonction même du flux et du volume dans le flux, c'est la vertu singulière du temps et de l'espace physiques, de rendre possible que des choses incompatibles soient pareillement actuelles, et que des choses qui sont sans rapport les unes avec les autres soient étroitement conjointes. Car lorsque tout est actuel, à ce moment vivant, l'existence de la moindre chose dissimulée devient ultime et non-nécessaire : que cette chose dissimulée naisse ou échoue à naitre, qu’elle ait déjà existé ailleurs ou n’ait pas existé, cela ne fait aucune différence ici. Par aucune différence, j’entends, dans le fait de l’instant : bien que, par un processus souterrain ou de dérivation substantielle, ce moment en ait suivi d'autres, et qu’il sera à nouveau suivi d'autres moments, il est – si véritable – une circonstance additionnelle, curieuse, mais en principe subsidiaire : car chacun de ces autres moments, et tout lien physique entre eux, auraient encore à se réaliser et à se poser lui-même par  lui-même, comme ce moment se pose et se réalise lui-même ici. Le fait brut pourrait être élargi, mais il resterait nécessairement isolé et absolu dans sa contingence. Aucun moment, aucun évènement, et aucun monde ne peut garantir l'existence ou le caractère de quoi que ce soit au-delà de lui-même.

Comment, donc, imposer à toute l'existence un trope qu’elle exhibe ici et maintenant, et espérer que ce trope soit universel? Pourquoi le flux devrait-il se plier à reproduire ce modèle particulier, plutôt que d'en amener d’autres à la lumière? La contingence de l'existence est répandue, et la contrainte de celle-ci peut être partout la même, mais, à mesure que l'on s'éloigne d’un quelconque fait, les formes d'existence sont susceptibles d’être toujours de plus en plus différentes. Les répétitions sont aussi contingentes que les nouveautés ; chaque champ de répétition, si l'on étend la portée de l'observation au-delà de ses limites, révèle une nouveauté, comme le fait toute espèce d'animal, tout art, et toute idée. Même si, en fait, un certain trope est particulièrement récurrent, ou si un petit monde immuable est suspendu pour toujours au milieu d'un vide destiné à ne jamais être peuplé par d'autres mondes, cette vérité est encore un accident et presque un paradoxe : car pourquoi cet univers devait-il en venir à être sculpté de la sorte, quand l'infinité de l'essence l’invitait à être autrement?

Il s'ensuit que dès lors qu'un trope d'une sorte quelconque a été distingué, et dont on a trouvé  qu'il prévalait dans la nature, aussi loin que s'étende notre connaissance, il ne doit en aucun cas prévaloir au-delà de la limite de cette région domestiquée, ni au-delà ni en deçà du niveau de notre sensibilité humaine. Il n'est même pas nécessaire que des anomalies et des foyers de chaos présents dans les interstices soient exclus des tropes qui prévalent. En voyant toute partie de la nature comme une unité, comme nous le faisons lors de l'acte de découverte d’un trope, nous lui avons nécessairement substitué une essence. Pour cette raison, seules les essences peuvent être des données : le fait qui a suscité cette intuition, et que nous posons dans ces termes sensibles ou grammaticaux, transcende nécessairement ces termes et toute synthèse idéale les concernant. Il existe à son propre niveau mouvant, par la tension vers des faits ultérieurs et par relation avec eux. Notre intuition est un cliché instantané : l'image qu'elle crée produit un monde, une loi, un logos dans un autre royaume de l'être, à partir du flux qui lui fait face. Les tropes que nous appelons les lois de la nature ne peuvent donc pas exclure de contraires et autres manifestations de ce que la nature contient secrètement. L'égocentrisme et la crédulité peuvent protéger la plupart d'entre nous d’être troublés par ces possibilités étranges ; si nos suppositions sont sujettes au moindre raté surprenant – comme un miracle ou un paradoxe – nous sommes enclins à croire que le merveilleux répond à nos intérêts privés, plus directement et sûrement même que ne le fait la routine familière du monde ; et au plus la comète qui fait intrusion dans nos cieux est éloignée et excentrique, au plus est claire la preuve, que nous y lisons, de notre foi locale. Tout en effet, est un soutien à l'esprit religieux, quand cet esprit a abordé la vérité ; mais quand il s'agit d’imposer à l’univers ses propres habitudes et sa prospérité d'animal, au plus il porte loin, au plus il est susceptible de se trouver lui-même dehors dans le froid.

Par crainte de cette solitude de l'infini, quelques philosophes de toutes les époques ont adopté une manière héroïque d'affirmer la domination absolue de leur science établie : ils ont supposé que l'histoire du monde est auto-répétante et se retrouve pour toujours dans un cercle. L'infinité et la familiarité sont ainsi réconciliées; et les preuves limitées de la connaissance humaine ne l'empêchent pas de revendiquer une autorité illimitée. Le sentiment horrible de quelque chose d'étranger et au-delà, d'impossible à découvrir, reçoit son coup de grâce. Il y a, affirme le philosophe inspiré, toujours quelque chose au-delà du savoir, mais c'est toujours une répétition de ce qu'il a découvert: c’est cela, encore et encore. Et ainsi, sans exploration plus approfondie, et sans le travail surhumain pour changer ses catégories habituelles, le philosophe réalise son rêve de trouver le trope, vaste ou infime, dont la nature sera condamnée à s'exposer à jamais.

Supposer une telle inertie dans les choses, quand l'existence est essentiellement inventive, et que l'esprit soit sa forme la plus sublimée et la plus céleste, cela pourrait sembler être soi-même un curieux exemple d'inertie : mais une inertie à la mauvaise place, parce que la pensée à tout le moins peut être vivante. Mais le motif et la véritable sphère d'un tel amour de la finalité se trouvent dans la vie morale ; il y a, en effet, un impératif de trouver un trope maître, et de s'y tenir. La psyché (comme nous allons le voir[1]) est elle-même un trope, non une substance: mais un trope tellement ancré dans la substance qu’il s'exécute lui-même énergiquement, quand il en a une possibilité, et non pas tel qu’il soit passivement exhibé par un concours d'autres tropes. La psyché est une potentialité définie ayant ses racines dans une graine et indéfectiblement exposée dans le développement de celle-ci, si elle est convenablement nourrie et autorisée à mûrir. Un tel trope inné, mais simplement potentiel, qu’un animal s'efforce de réaliser par sa croissance et son action, a l'aspect d'une volonté ; il peut devenir conscient: sans être d’abord, ou normalement, conscient de sa propre forme ultime mais plutôt des contrastes fortuits entre le plaisir et la douleur, le succès et l'échec, impliqués dans la réalisation de sa destinée. Dans la faim et dans la chasse, par les blessures et les contraintes, l'animal apprend graduellement à distinguer les objets et les actions qui sont bons en ce qu'ils approfondissent la libération de ses pouvoirs innés, de ceux qui contrarient cette libération, qui sont mauvais. Toute l'expérience et la sagesse ne font rien que déterminer pour lui le trope dans lequel sa vie se meut ou devrait se mouvoir ; d'où le profond mariage de la vie animale avec la raison, la définition, la sélection. D'où également, dans la philosophie humaine, la projection abusive des règles d'art sur le flux de l'existence. Le royaume de la matière, pour l'esprit moralisé, semble exister pour être maîtrisé, pour être reformé, pour être peint. Telle est en effet la fonction morale en l'homme, dans la mesure où il tire profit de sa constitution. Le profit  ou l’espoir de profit gouverne l'esprit économe, non seulement en religion, où l'aspect édifiant des choses est délégué à leur essence; mais aussi dans la science, où les plus augustes philosophes, afin de juger entre les théories vraies et fausses, emploient souvent le critère enfantin de simplicité. Le flux, cependant, n'est pas soumis à ces contraintes, et seul un esprit spéculatif, après beaucoup de discipline, peut apprendre à se réjouir avec lui dans sa liberté.



[1] Ndt : ce point est examiné au chapitre VII de l’ouvrage The Realm of Matter.

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