Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



lundi 6 mai 2013

Erwin Tegtmeier, "Meinong's complexes." Traduction de Bruno Langlet



Meinong et sa théorie des complexes


Erwin Tegtmeier (Université de Mannheim)



Dans Realism, son livre consacré à la complexité et dédié à « La glorieuse mémoire de Meinong », Gustav Bergmann affirme que l’ontologie de ce dernier ne comporte pas de complexes. Bergmann juge que la solution de Meinong au problème ontologique de la complexité, qu’il considère comme décisif, a échoué[1]. Comment peut-il alors lui tresser des louanges, ce qu’il ne fait pas dans la dédicace seulement? C’est parce qu’il pense que Meinong touche au plus prés d’une analyse ontologique correcte de ce que sont les complexes, performance rare à son époque.
Quelle est l’analyse ontologique correcte selon Bergmann? L’entité-clef est ce qu’il appelle un nexus. Celui-ci connecte les constituants d’un complexe. Bergmann soutient qu’il n’y a pas de complexe sans un nexus. Cependant, Meinong affirme de façon similaire un « principe de coïncidence », selon lequel tout complexe a besoin d’une relation pour connecter ses constituants[2]. Un tel principe est écarté par Bergmann comme « à la fois spécieux et opaque[3] », mais la raison qu’il fournit ne tient pas au fait que les relations de Meinong ne sont pas des nexus. Bergmann a introduit le nexus afin d’éviter ce qu’il appelle la régression de Bradley, d’après le supposé besoin que nous aurions toujours d’un connecteur supplémentaire afin de connecter le connecteur aux entités connectées. Les nexus de Bergmann sont distingués des relations, et sont même placés dans une catégorie différente. Les relations appartiennent à la sous-catégorie des universaux. Les nexus sont toutefois catégorisés comme des subsistants. Les choses sont des entités relativement indépendantes tandis que les subsistants sont plutôt dépendants. C’est pourquoi les choses ont besoin d’un nexus pour être connectées aux autres choses, et que les subsistants n’en ont pas besoin. Néanmoins, Bergmann pense que la régression du type Bradley qui naît dans l’ontologie des relations de Meinong n’est pas vicieuse[4]. De ce fait, il ne peut pas rejeter l’analyse des complexes chez Meinong juste parce que les relations et les nexus n’y sont pas différenciés.
Bergmann est convaincu que l’analyse des complexes par Meinong échoue parce que celui-ci n’a pas de notion adéquate des faits. La condition nécessaire pour une analyse correcte des faits est une distinction claire entre choses et faits, pense Bergmann, en plus de la reconnaissance d’un nexus. Par « choses », il n’entend pas les objets physiques tels que les tables, les arbres et les nuages, mais les entités simples dont les complexes sont ultimement constitués. Il veut montrer que seuls les faits sont complexes. Son argument principal semble être qu’un nexus qui connecte réellement des choses en un complexe est un fait[5].
Bergmann comprend l’ontologie de Meinong comme n’admettant que des entités simples. Il ne considère pas que fasse exception la catégorie des objectifs (« Objektive » en allemand), introduite dans la seconde édition de Über Annahmen, et dont de nombreux spécialistes[6] de Meinong pensent qu’elle correspond à la catégorie russellienne et wittgensteinienne des faits ou des états de choses. De plus, Meinong a formulé son principe de coïncidence, qui concerne les complexes connectés de manière interne, avant d’introduire les objectifs. Bergmann avance tel un diagnostic général que virtuellement, toutes les ontologies traditionnelles n’admettent que des entités simples[7]. Ce diagnostic historique n’est pas aussi faux qu’il pourrait sembler de prime abord. Le philosophe classique des Touts, Aristote, soutient qu’un objet ordinaire est identique avec sa forme substantielle (eidos) et que cette forme est simple. Au regard des Touts spatiaux, sa position est qu’ils contiennent seulement potentiellement une multitude de parties et que le Tout disparaît lorsque les parties deviennent actuelles. Sans doute en raison de l’influence directe et indirecte de Parménide sur la philosophie traditionnelle, la simplicité est généralement considérée comme une marque de l’être. Donc le diagnostic de Bergmann repose historiquement sur un fondement solide.
Même si la plupart des ontologies de la tradition n’acceptent pas de complexes, elles doivent rendre compte de la complexité en quelque manière. Afin expliquer en quoi elles résolvent ce problème, Bergmann utilise le concept frégéen de fonction, et il distingue les ontologies du complexe de celles de la fonction. Ce que les constituants du complexe sont pour le philosophe qui a une ontologie du complexe, les arguments d’une fonction le sont pour le philosophe qui a une ontologie de la fonction. A chaque collection d’arguments est coordonnée une valeur de la fonction sans que cela suggère jamais que la première soit dans la seconde. Ainsi, une valeur de la fonction peut être simple alors qu’elle accepte plusieurs arguments. Bergmann rejette les ontologies de la fonction parce qu’elles ne proposent aucun fondement ontologique pour rendre compte de la connexion entre les arguments et les valeurs de la fonction. (Parler de « coordination », ce qui est commun dans la théorie des ensembles, suggère une opération mentale. Une telle opération ne pourrait toutefois pas produire de connexion entre des objets non mentaux.)
Bergmann interprète les ontologies traditionnelles, en incluant celle de Meinong, comme des ontologies implicites de la fonction qu’il juge insatisfaisantes. Pour soutenir cette interprétation, il fait référence à une caractéristique que partagent les ontologies traditionnelles : les objets ordinaires y sont considérés comme des choses tout en étant aussi conçus comme contenant d’autres choses, à savoir leurs qualités. C’est ce qui montre la carence des ontologies traditionnelles que Bergmann nomme « réistes ». Même s’ils demeurent encore dans une ligne de pensée réiste[8], Frege, Meinong et Husserl reçoivent cependant les éloges de Bergmann pour leur reconnaissance explicite d’un nexus.
Comme il a déjà été mentionné, Bergmann attribue au nexus le rôle clé dans les complexes. Ceci découle du principe qu’il tient pour fondamental dans une ontologie générale : une collection d’entités, en tant que telle, n’est pas elle-même une entité. Le principe implique que pour exister, un complexe ne doit pas être une collection. Par « collection », Bergmann entend à peu près « ensemble ». Il nie que les ensembles existent tels qu’ils sont habituellement conçus dans la théorie des ensembles. Sa justification paraît être que les collections manquent d’unité et que les constituants d’une entité complexe doivent être connectés pour qu’elle soit pourvue d’une unité.
Selon Bergmann, Meinong est conscient du principe fondamental et en part comme d’une prémisse[9]. La question est alors de savoir pourquoi néanmoins l’analyse des complexes de Meinong échoue. La réponse réside dans la position de Meinong au sujet des connexions. Meinong suit la tradition des connexions internes, mais il tente de la modifier sous un rapport important. Il essaie de procurer un statut ontologique aux relations internes et de défendre la thèse qu’une telle relation est une entité en addition de ses termes, alors que la doctrine originale est qu’une relation interne se réduit à ses termes.
Le développement de l’ontologie des connexions et des complexes chez Meinong naît dans ses Hume studien II, consacrées à l’analyse empiriste des relations chez Locke et Hume. Chez Locke, les relations sont des idées complexes et les idées complexes sont créées par l’activité mentale. Il ne demande pas si les idées complexes représentent quelque chose. Meinong ne le fait pas non plus d’emblée. Mais il découvre bientôt des relations (i.e., des idées relationnelles) qui ne sont pas produites par l’activité mentale, mais qui sont présentées à un esprit passif. Il appelle « relations idéales » les relations de la spontanéité et « relations réelles » les relations de la réceptivité, suggérant que les premières se tiennent entre les idées et les dernières entre les choses. Chez Locke, toutes les relations sont d’emblée des relations idéales. Meinong tente de montrer que la relation entre une idée et le contenu vers lequel elle est dirigée, mais aussi la relation entre idées lorsqu’elles forment une idée complexe, ne peuvent pas être produites par l’activité mentale et doivent être considérées comme des relations réelles. Ce que Meinong paraît présupposer est qu’une idée complexe est un complexe d’idées (un sujet sur lequel Locke et Hume gardent le silence[10]), et il soutient qu’un complexe exige une relation pour être un complexe. Ici, son principe de coïncidence se signale pour la première fois. Il y a là un pas décisif pour se tourner vers les complexes. Les empiristes ont attaché beaucoup d’importance aux complexes, conçus pour remplacer la catégorie de substance héritée d’Aristote et centrale dans la philosophie traditionnelle. Mais ils n’ont pas examiné la structure des complexes. Apparemment, ils n’étaient pas mêmes conscients de supposer des complexes, c’est-à-dire des entités additionnelles aux idées simples. A la différence de la substance, ils considéraient le complexe comme non problématique, transparent et réductible à ses constituants. Se référer à une activité mentale unificatrice, qui collecte et combine, semblait suffisant. Or, c’est le sophisme génétique que de supposer qu’en expliquant l’origine d’un complexe, on en explique la structure.
La découverte des ainsi dits « objets d’ordre supérieur » constitue un bond dans le développement de l’ontologie de Meinong. Ceci apparut comme une conséquence de l’adoption de la distinction opérée par Twardowski entre le contenu et l’objet d’une idée ou d’une présentation (Vorstellung). Meinong réalisa que les empiristes eux-mêmes ne s’intéressaient qu’au contenu seulement, et que, sous l’influence de Kant, il avait aussi fait une confusion entre objet et contenu. Il soutint alors que les idées relationnelles de la réceptivité (« les relations réelles ») ne sont pas seules à avoir des objets, mais qu’il en va aussi de même pour les idées relationnelles de la spontanéité (« les relations idéales »), i.e., que ces dernières peuvent représenter des relations extra-mentales même lorsqu’elles sont produites par l’activité mentale. Mais les relations idéales sont des relations internes, et il est caractéristique des relations internes d’être réductibles à leurs termes : par exemple, la relation de similarité entre deux instances de couleurs est réductible à ces instances. La relation de similarité n’est pas une troisième entité ajoutée aux deux instances de couleur. Les relations internes en général ne sont pas des entités.
La connaissance d’une relation interne se fait selon Meinong (ou plutôt selon Locke) de la manière suivante : les idées de deux termes sont introduites ensemble et l’idée relationnelle est produite automatiquement en tant qu’elle est contenue dans la combinaison des premières ; elle leur est « interne ». Ainsi, les idées relationnelles idéales ne sont pas aussi spontanées que le suggère la dénomination de Meinong. L’automaticité correspond au caractère superflu d’une relation ajoutée aux relata. Comme on l’a déjà mentionné, l’idée relationnelle produite par l’activité mentale est, selon Meinong, un complexe d’idées connectées par une relation réelle. Puisque les idées des relata sont données, la tâche mentale consiste à les connecter par cette relation réelle. Ce complexe produit est le contenu d’une idée relationnelle. Son objet, la relation interne ou idéale, peut aussi être un complexe. Le premier est connecté par une relation réelle. Est-ce que le second est connecté par une relation idéale ? Une relation interne ou idéale peut-elle fonctionner comme un connecteur ? Il semble que non, simplement parce qu’elle n’est pas une entité. Est-ce que les termes d’une relation interne forment un complexe, lequel est l’objet d’une idée relationnelle ? Par essence, une relation n’est pas considérée comme un complexe, contrairement au fait qu’elle relie ses relata d’une manière particulière. L’idée relationnelle doit assembler les idées des termes afin d’obtenir pour résultat l’idée de leur relation et devoir ainsi être un complexe.
Ainsi, une relation interne semble être un complexe ou bien un connecteur de complexe. C’est ce à quoi il faut s’attendre, car la doctrine des connexions internes appartient essentiellement à la théorie du faisceau, selon laquelle les objets ordinaires sont des faisceaux de leurs qualités[11] et où la plupart des relations entre eux sont défectueuses, pour ainsi dire. Les relations externes iraient contre le principe de la théorie du faisceau parce qu’elles requièrent des complexes qui sont différents des objets ordinaires et qui dépassent ceux-ci. Cependant, Meinong conçoit les relations comme aspects d’un complexe, et comme lui appartenant de manière nécessaire simplement parce que celui-ci a plus d’un terme. Il affirme que les relations et les complexes sont interdépendants. Ceci prépare la voie pour son principe de coïncidence ultérieur ; il trouvera même difficile de distinguer entre un complexe et une relation. A strictement parler, il dit qu’il ne s’agit que d’une seule et même chose, et qu’apparaître comme complexe ou relation dépend du point de vue. Il pense que la relation est le complexe vu du point de vue des ses constituants. Meinong ne spécifie pas le point de vue à partir duquel un complexe se présente lui-même comme un complexe, mais il insiste sur l’irréductibilité mutuelle entre relations et complexes[12].
Il convient de noter que les remarques auxquelles il est fait référence ci-dessus apparaissent dans un article sur la psychologie des relations et des complexes. Elles ont donc été faites avant que Meinong ne se tourne vers l’ontologie. Après ce tournant, il pouvait distinguer les catégories encore plus clairement. Ainsi et tout d’abord, il introduit une catégorie dont les deux catégories deviennent des sous-catégories : la catégorie des objets d’ordre supérieur. Cette catégorie contient les objets d’idées produites ou des idées complexes (les présentations).
Ontologiquement, les objets d’ordre supérieur sont caractérisés par Meinong comme dépendants (unselbständig) et inachevés (unfertig), ce dernier adjectif rappelant l’insaturation (Ungesättigtheit) que Frege attribue aux fonctions. Meinong explique la dépendance des objets d’ordre supérieur à l’aide de l’exemple de la différence (Verschiedenheit). Il affirme que la différence ne peut pas être conçue isolément, mais seulement en regard d’objets qui sont différents[13]. Pour l’intelligibilité de cette explication, il convient de savoir que Meinong est un nominaliste strict. Il n’accepte pas d’universaux tels qu’une relation universelle de différence. Il considère donc que la différence de couleur entre les objets a et b est distincte de la différence de couleur entre les objets c et d, simplement parce que les objets sont différents. Son nominalisme s’applique bien sûr aussi aux qualités, qui sont ses objets d’ordre inférieur. Donc, même si par exemple deux taches de couleur exemplifient exactement la même nuance de couleur, selon la théorie de Meinong, il y a deux qualités de couleurs numériquement différentes. Prenons quatre taches de couleur, deux rouge carmin et deux rouge vermillon. Ainsi selon Meinong, il y a dans ce cas quatre qualités de couleur et deux différences en tant qu’objets d’ordre supérieur, plutôt qu’une seule différence entre le carmin et le vermillon.
Toutefois, le propos de Meinong sur la dépendance ne relève pas seulement de raisons d’ordre nominaliste. Il est plus lié à notre thème principal : la complexité. Ceci est aussi exprimé par l’« inachevé ». Un objet d’ordre supérieur dépend de certains objets d’ordre inférieur (ses inferiora, comme dit Meinong, le premier étant appelé superius) afin de former une entité achevée, supposément un complexe, dans lequel superius et inferiora sont disposés ensemble. Meinong prend explicitement la relation comme un constituant du complexe dont ses relata sont les autres constituants. C’est pourquoi il déclare qu’il y a une identité partielle et une dépendance mutuelle entre relation et complexe[14]. A partir de ces affirmations, il est facile de distinguer les relations des complexes : les complexes ont des constituants, les relations n’en ont pas. Mais si une relation est simple, la coordination de ses inferiora semble ne pas être ontologiquement fondée. Il n’y a rien dans une relation qui pourrait être la base de la coordination. En plus de cela, la seconde caractérisation de Meinong ne serait pas appropriée aux complexes. Si les complexes contiennent leurs constituants, ils dépendent fortement de ceux-ci, mais ils ne sont évidemment pas inachevés. Dans l’interprétation de Bergmann, les complexes de Meinong sont des valeurs fonctionnelles de leurs constituants, mais ne consistent pas en ceux-ci stricto sensu. Ceci fournirait donc une justification permettant de dire que les complexes sont ina-chevés. Toutefois, Bergmann attribue à Meinong une ontologie implicite de la fonction, c’est-à-dire en présentant une reconstruction rationnelle de l’ontologie de Meinong. L’affirmation explicite de Meinong selon laquelle les relations sont des parties des complexes est clairement incohérente avec l’interprétation de Bergmann.
Bergmann peut faire référence à plusieurs similarités entre les conceptions de Frege et de Meinong pour étayer son diagnostic d’une ontologie implicite de la fonction à propos de ce dernier. Les termes superius et inferiora de Meinong correspondent chez Frege à la « Valeur de la fonction » et aux « arguments d’une fonction ». Les inferiora sont dits déterminer le superius comme les arguments déterminent leur valeur chez Frege. Pourtant, dans l’ontologie de Frege, en addition aux arguments et aux valeurs, il y a les fonctions elles-mêmes. Bergmann admet que Meinong n’a pas de fonctions dans son inventaire[15], bien qu’il en requière non seulement pour fonder la coordination entre inferiora et superius, mais aussi parce qu’une coordination de type un-multiple requiert plus d’une fonction. Deux objets d’ordre supérieur différents sont toujours construits sur les mêmes objets d’ordre inférieur, précisément une relation et un complexe, selon Meinong. Donc il doit au moins y avoir une fonction de complexe et une fonction de relation. Les valeurs de la fonction de complexe seraient des complexes ; les valeurs de la relation de fonction des relations.
Meinong ne développe pas sa théorie des objets d’ordre supérieur sous influence frégéenne. Il ne connaissait alors pas Frege. L’impulsion fut plutôt la doctrine empiriste des idées complexes, comme nous l’avons vu. Les empiristes n’utilisent pas le terme « fonction » (qui fut introduit en mathématiques par le latin « functio » au XVIIème siècle, désignant une variable dépendante de grandeur) au regard de la formation du complexe. Mais il était utilisé par Kant qui supposait que toutes les facultés mentales sont des facultés de synthèse, comme synonyme de « faculté mentale ». La connexion est plus que verbale car Kant et les empiristes conçoivent les lois comme le résultat d’activités mentales de combinaison et d’unification. Ceci ne tranche évidemment pas le problème de savoir si l’ontologie de Meinong peut être rationnellement reconstruite comme une ontologie implicite de la fonction. Nous allons voir qu’il y a des interprétations alternatives.
Bergmann résume ainsi la formation de la théorie des objets d’ordre supérieur de Meinong : « … les connexions de Meinong sont des connexions internes du Second [le domaine physique] ; importées dans le Premier [le domaine mental], où on leur accorde un statut ontologique ; puis, sans perdre ce statut, elles sont exportées à nouveau vers le Second »[16]. Selon l’interprétation génétique ou plutôt en suivant la recons-truction rationnelle de Bergmann, la théorie de Meinong est qu’une idée simple du superius est produite à partir des idées des inferiora et que le supérius, qui est l’objet de l’idée produite, est aussi une entité simple.
Une interprétation différente, plus en phase avec ce que dit Meinong, est proposée par R. Grossmann dans son livre sur celui-ci. Grossmann admet que les complexes de Meinong sont réellement complexes. Il les compare avec une catégorie de sa propre ontologie en les considérant comme des structures. Le concept de structure de Grossmann est similaire à celui de l’algèbre (il considère que les treillis, groupes et anneaux sont des membres de cette catégorie) : plusieurs entités rassemblées et ayant entre elles une relation forment une structure. La relation est appelée « relation caractéristique » de la structure. Grossmann affirme que les complexes de Meinong sont tous connectés par la relation caractéristique d’association[17]. Ceci n’est pas tout à fait vrai : Meinong considère par exemple que les différences des couleurs verte et rouge forment un complexe, dont la relation caractéristique est la relation de différence. Seuls les complexes qui correspondent aux choses ordinaires possèdent la relation caractéristique d’association (à strictement parler, il s’agit du terme empiriste, le terme de Meinong est « coïncidence » et ne suggère pas une activité mentale).
En ce qui concerne les relations, Grossmann est moins en accord avec Meinong. Il n’envisage bien sûr pas de les placer dans la catégorie des structures, même si Meinong les catégorise comme des objets d’ordre supérieur. Grossmann proteste contre les analyses divergentes de Meinong à propos des relations et des propriétés, en avançant que ce ne sont pas seulement les relations mais aussi les propriétés qui sont inachevées, parce qu’elles requièrent un possesseur. Il ne semble pas prendre au sérieux la conception des relations de Meinong, fondées sur des qualités et donc entièrement dépendantes de celles-ci. Dans la théorie de Grossmann, les relations sont inachevées simplement dans la mesure où elles requièrent des relata afin d’être exemplifiées. Il est bien conscient que la différence de traitement entre relations et propriétés est enracinée profondément dans l’ontologie de Meinong, laquelle est une ontologie du faisceau. Grossmann rejette l’analyse ontologique traitant des choses ordinaires en termes de faisceaux de leurs qualités.
J’ai critiqué ailleurs l’introduction par Grossmann de la catégorie des structures. Mon argument est que les structures ne peuvent pas être distinguées des faits, qu’elles en dépendent et qu’elles s’y réduisent[18]. Meinong insiste sur l’unité et la connexion comme caractéristiques essentielles des complexes, signalant que sans elles, nous n’obtiendrions jamais que des collections (ceci ressemble au principe basique de l’ontologie chez Bergmann mentionné plus haut). Evidemment, le facteur qui fournit l’unité des complexes de Meinong ou des structures de Grossmann est ce que ce dernier appelle la relation caractéristique. Cependant, Meinong réalise que l’ajout d’une relation r aux éléments a et b n’est pas suffisant pour fonder l’unité du complexe de a et b, car on obtient alors seulement la collection de a et de b et de la relation r caractéristique du complexe. Assurément, l’observation de Meinong selon laquelle les éléments doivent réellement entretenir une relation pour ensemble former un complexe, est correcte. Pourtant, il considère que cela signifie qu’il y a une autre relation r’ entre r et a, et qu’il en va de même entre r et b. Et comme Meinong lui-même le reconnaît, cela conduit à une collection plus large [a, b, r, r’] et à la nécessité d’une relation supplémentaire r’’. S’engage donc une régression infinie qui est dans son principe la régression de Bradley mentionnée plus haut. Meinong pense qu’elle n’est pas vicieuse, apparemment parce qu’il y a aussi de l’infinité dans d’autres cas, comme dans la divisibilité à l’infini des lignes[19]. Je ne suis pas d’accord avec Meinong. La régression est vicieuse même si l’infinité comme telle est acceptable. Ceci parce que dans la propre explication de Meinong, l’unité du complexe-r dépend de l’unité du complexe-r’, l’unité du complexe-r’ dépend de celle du complexe-r’’, etc. Donc l’unité du complexe initial n’est jamais atteinte tant que la série n’est pas terminée. Mais une série infinie ne se termine naturellement jamais.
Grossmann juge que la régression infinie n’est pas dangereuse. Il écrit : « Meinong affirme seulement ... que si un fait relationnel existe, une infinité de faits relationnels supplémentaires existent aussi[20] ». Ainsi, il se trouve que la série infinie a comme membres des relations, non pas des faits, et que ces relations sont conçues pour créer des complexes au sens de Meinong, ce que Grossmann appelle des structures. Dans l’ontologie de Grossmann, les faits (les états de choses) sont une autre catégorie, différente de celle des structures. La défense par Grossmann de la réaction de Meinong devant la régression infinie est vraisemblablement proposée en tant que reconstruction rationnelle. Cela d’autant plus qu’à cette époque, Meinong n’a pas encore découvert la catégorie des objectifs. Grossmann pense que les objectifs sont des faits.[21] Bergmann essaie de montrer que les objets d’ordre supérieur, tout comme ses objectifs, sont simples et ne peuvent pas être d’authentiques complexes, c’est-à-dire des faits. Il présente l’acceptation par Meinong de la série infinie comme une preuve de son « diagnostic que toutes ces entités, étant des particuliers, sont aussi indépendantes que simples. Donc, même si lorsque l’une d’elle est là, il en va de même pour toutes les autres, aucune n’en requiert une autre… pour son ‘achèvement’ [22]». Bergmann ne tient aucun compte des complexes meinongiens dont l’achèvement est mis en jeu à travers la tentative pour surmonter la régression infinie. Il les confond avec les collections (le terme allemand de Meinong, synonyme de « collections », est « objektive Kollective »).[23]
J’accorde à Bergmann que les objectifs de Meinong ne sont pas des faits, et aussi sa thèse centrale selon laquelle seuls les faits sont complexes,[24] mais je refuse son analyse des faits. Dans celle-ci, le nexus qui connecte les constituants du fait est essentiel. Ceci semble être une conception originel-lement meinongienne, développée en discutant Locke et Hume, mais que l’on ne trouve pas chez eux. Elle a aussi été adoptée par Russell et Grossmann. J’ai fait remarquer ailleurs que les arguments de Bergmann en faveur de la nécessité du nexus ne sont pas probants[25]. Ma position est qu’aucun connecteur n’est nécessaire si les faits ont un statut ontologique reconnu, car le fait lui-même peut fonder la connexion entre ses constituants. Bergmann lui-même semble supposer que le fait est ce qui effectue la connexion lorsqu’il affirme que le fait s’épuise dans la circonstance où le nexus connecte vraiment ses constituants, après avoir mis en exergue que la collection de constituants, incluant le nexus, n’est pas équivalente au fait[26].
Les complexes de Meinong, tels qu’ils sont décrits dans son article sur les objets d’ordre supérieur, me semblent montrer de manière exemplaire la faiblesse de la tentative visant à fonder l’unité d’un complexe sur un constituant connecteur. Par contraste, ces complexes mettent aussi en lumière le trait essentiel des faits. Considérons une critique que Bergmann élève contre Meinong : Meinong introduit un particulier d’un statut très spécial qui est coordonné aux constituants du complexe à fonder, mais qui ne peut pas garantir l’existence du complexe[27]. Toutefois, l’analyse bergmanienne de la complexité est exposée à la même objection. Son nexus a un statut très particulier. Les relations de Meinong appartiennent à la catégorie des objets d’ordre supérieur, dont les membres sont des entités dépendantes. Il en va de même pour les membres de la catégorie des subsistants de Bergmann à laquelle appartient le nexus. Bergmann évite la régression de Bradley de la manière indiquée au début. Sous ce rapport, il fait mieux que Meinong. On ne peut pas affirmer que les complexes de Bergmann ne sont pas des complexes. Néanmoins, un nexus n’est pas suffisant pour l’unité d’un complexe, comme nous l’avons vu. Donc il ne peut pas expliquer et rendre raison de la complexité autrement que négativement, en apparaissant comme nécessaire à la complexité.
D’une manière négative, les complexes de Meinong apportent une lumière sur la complexité des faits grâce à une difficulté qu’il discute dans la première édition de son livre Über Annahmen[28]. Elle naît à propos de l’appréhension de complexes, comme deux objets A et B entretenant la relation R. Pour cette appréhension, il serait insuffisant de présenter simultanément A, B et R, ou de connecter ce qui est présenté par une relation supplémentaire R’ en une idée complexe, car cela conduirait à une régression vicieuse, comme l’affirme Meinong lui-même. Sa solution repose sur les actes mentaux d’assomption, qui sont le sujet central du livre. Nous n’avons pas besoin d’entrer dans cette solution ici. Ce que je veux soutenir est que la conception meinongienne d’objets d’ordre supérieur bâtis sur des objets d’ordre inférieur ne rend pas compte de l’unité d’ensemble de ces deux sortes d’objets sur un seul niveau, pour ainsi dire. Meinong ne peut pas saisir A et B dans leur relation mutuelle R, car il n’a pas la catégorie des faits comme complexes. Ses objectifs, introduits plus tard, demeurent des objets d’ordre supérieur malgré la distinction, et ils sont les seuls objets des actes mentaux de jugements et porteurs des modalités.
Dans le Tractatus, Wittgenstein associe les faits et les phrases, et souligne qu’une phrase n’est pas un nom. Une phrase est un complexe de signes, elle est une configuration de plusieurs signes. C’est par là qu’elle est capable de représenter les faits comme une pluralité de choses qui ensemble ont une unité. La catégorie des faits est la première catégorie qui, dans l’histoire de l’ontologie, réconcilie les parties et le tout, et les place sur un pied d’égalité, à la différence des complexes de Meinong. Cela permet de donner une solution à de très anciens problèmes de l’ontologie, comme celui de la possession par une chose de plusieurs propriétés[29]. La théorie des objets de Meinong peut être comprise sémantiquement comme une tentative pour nommer les faits. Ceci est présenté sous un rapport ontologique par Bergmann via son diagnostic disant que Meinong ne trace pas de distinction claire entre les faits et les choses. On pourrait ajouter que Meinong traite les faits comme s’ils étaient des choses.
Meinong reçoit les éloges de Bergmann pour avoir affirmé qu’un complexe requiert nécessairement un connecteur, et ceux de Grossmann pour la découverte des structures (les complexes tardifs de Meinong). En tant que défenseur des faits sans connecteurs, je préférerais me référer aux complexes antérieurs de Meinong, qui sont entièrement fondés sur leurs constituants propres et qui ne contiennent pas de relation. Ces complexes antérieurs correspondent à la position que je défends à propos de la complexité, où ces complexes et leurs constituants se trouvent au même niveau, à la différence des complexes de Meinong plus tardifs, lesquels sont des objets d’ordre supérieur construits sur des objets d’ordre inférieur.
Pour résumer : afin d’expliquer ontologiquement la complexité, il faut expliquer les faits. Meinong est sur la bonne piste. Ses objectifs ressemblent aux faits à de multiples égards. Toutefois, la conception influente de Meinong selon laquelle les complexes sont unifiés par un connecteur n’est pas adéquate, car elle présuppose la complexité achevée des faits. Ce n’est pas le connecteur qui crée la complexité, mais le fait qu’il se tienne entre les constituants. Donc le connecteur ne peut pas fonder la complexité.                           
                                                 
                                 (Traduit par Bruno Langlet)



[1] G. Bergmann, Realism : A Critique of Brentano and Meinong (Madison, WI : 1967), p.337.
[2] A. Meinong, « Uber Gegenstände höherer Ordnung und ihr Verhältnis zur inneren Wahrnehmung », in A. Meinong, Abhandlugen zur Erkenntnistheorie und Gegenstandtheorie (Leibzig : 1913), § 5. <Trad. Française par G. Fréchette, « Sur les objets d’ordre supérieur et leur rapport à la perception interne, dans D. Fisette et G. Fréchette (ed.), A l’école de Brentano, 2007, Vrin>
[3] G. Bergmann, Realism, p. 414.
[4] Ibid., p. 348.
[5] Ibid., p. 10.
[6] Voir par exemple R. Grossmann, Meinong (London and Boston : 1974), p. 94 sq.
[7] G. Bergmann, Realism, p. 12.
[8] Ibid., p. 29.
[9] Ibid., p. 337.
[10] A. Meinong, « Hume Studien II », in A. Meinong, Abhandlungen zur Erkenntnistheorie une Gegenstandtheorie ( Leipzig : 1913), p. 138 sq.
[11] G. Bergmann, Realism, p. 53 sq.
[12] A. Meinong, Zur Psychologie der Komplexionen und Relationen. Abhandlungen zur Psychologie (Leipzig : 1913), p. 289 sq.
[13] A. Meinong, Über Gegenstände höherer Ordnung (cité dans  n.2, supra), § 5.
[14] Ibid., p. 390.
[15] G. Bergmann, Realism, p. 349.
[16] Ibid., p. 350.
[17] R. Grossmann, Meinong (London and Boston : 1974), p. 58.
[18] E. Tegtmeier, Grundzüge einer kategorialen Ontologie (Freiburg : 1992), p. 165 sq.
[19] A. Meinong, Über Gegenstände höherer Ordnung (cité dans  n.2, supra), p. 290.
[20] R. Grossmann, Meinong, p. 67.
[21] Ibid., p. 94 sq.
[22] G. Bergmann, Realism, p. 348. Ce passage est toutefois une thèse principale de la section sur Meinong et présuppose les sections 1 à 3 du livre.
[23] G. Bergmann, Realism, p. 337.
[24] Ceci est exposé dans la première section de G. Bergmann, Realism.
[25] E. Tegtmeier, Grundzüge einer kategorialen Ontologie (cité dans la note 18, supra), § 19.
[26] G. Bergmann, Realism, p. 10.
[27] Ibid., P. 337.
[28] A. Meinong, Über Annahmen ( Leipzig : 1902), p. 122 sq.
[29] E. Tegtmeier, Grundzüge einer kategorialen Ontologie (cité dans la note 18, supra), § 18.

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