Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

mardi 7 mai 2013

Recension de Anna Sierszulska. Meinong on meaning and truth, Ontos/Verlag, 2005. 

Bruno Langlet


L’œuvre de Meinong connaît un destin historique assez spécial et assurément différent de celle d’un Russell, Frege, Wittgenstein ou Husserl : il est difficile de lui attribuer une place influente et qui soit reconnue comme telle parmi ceux qui ont fait de la philosophie du XXème siècle ce qu’elle est, que celle-ci soit d’inspiration analytique ou phénoménologique. Tombées dans un oubli relatif, les quelques thèses meinongiennes mentionnées ici ou là font souvent office de repoussoir seulement. On en connaît plusieurs raisons historiques : la critique influente de Russell, le succès de Husserl, la reconnaissance plus tardive de Frege, l’aura de Wittgenstein peuvent être vus comme autant de facteurs qui ont éclipsé cette œuvre. De même, depuis le mot de Ryle, est-il « notoire » que les idées de Meinong auraient des conséquences absurdes, et de fait, la mention de son nom est souvent circonscrite dans les limites d’un usage qui en fait un qualificatif à la fonction disqualifiante : ainsi parle-t-on d’entités « meinongiennes » (abstraites, fictives, impossibles) comme d’horreurs métaphysiques.

Pour une part, cette éclipse persiste de nos jours, par l’intermédiaire de philosophes installés dans certains des sillons creusés dans l’historiographie (et la doxa philosophique) par les glorieux aînés. D’un autre côté, son bien-fondé peut aussi être interrogé, au vu de l’influence plus souterraine que l’œuvre de Meinong a exercé à et depuis Graz, jusqu’aux cristallisations de certains de ses moments dans des œuvres comme celle de Roderick M. Chisholm, certains aspects de celle de Gustav Bergmann, voire même dans les versions italiennes de la théorie de la Gestalt. Par ailleurs, les textes de quelques philosophes contemporains[1] ainsi que de récentes décisions éditoriales[2] fournissent autant d’indices laissant penser que l’intérêt pour le philosophe de Graz ne s’est jamais totalement éteint.
Cependant, fût-ce à raison ou à l’occasion d’une méprise, l’usage semble toujours inviter à opposer à Meinong un sens « robuste » de la réalité, dont Bergmann disait justement qu’il ne faut pas le laisser nous entraîner dans le désert ontologique[3]. Or les traits qui sont décriés comme autant de « travers » meinongiens ont toutefois aussi leurs vertus : le développement de certains cadres de théories de la fiction, de logiques des objets qui n’existent pas[4] et de sémantiques dites meinongiennes[5], désolidarisées de l’existence, ont aussi connu un essor réel et se présentent comme le résultat d’une remise en chantier de positions qui, sous cette forme maturée et retravaillée, sont finalement fécondes. Mais il se trouve que cette sorte de consécration meinongienne n’est pourtant pas la consécration de Meinong. Pour reprendre le mot de Richard Routley, à côté de la jungle de Meinong[6], peut-on ainsi apercevoir une jungle des figures de Meinong, dont il est difficile de dire laquelle rend justice au Meinong historique. Bien sûr, ce brouillage des thèses réelles du philosophe de Graz est largement atténué, au niveau des monographies, par les ouvrages aujourd’hui classiques de J. N. Findlay[7] et de R. Grossmann[8]. Le tableau qu’ils proposent chacun à leur manière est brillant et informatif, à l’intérieur d’une approche qui est autant clarificatrice que critique. Mais celle-ci a pourtant aussi ses limites : elle fait l’économie d’une étude problématisée des scansions historiques de l’œuvre de Meinong, alors que cela pourrait offrir un nouvel éclairage pour certaines de ses décisions conceptuelles. D’une certaine manière, l’ouvrage de Madame Sierszulska, reste articulé autour du même genre de démarche. Mais il est gouverné par l’intention de fournir des clés interprétatives face à certains des aspects les plus difficiles de l’œuvre de Meinong, comme le statut de l’objectif (Objektiv), dont le caractère problématique est tel que ce concept ne s’est jamais imposé dans la littérature qui pourrait pourtant le mobiliser.

En effet, en l’associant à la problématique de la théorie de la vérité et du « meaning », Anna Sierszulska prend position dans le débat concernant son statut. On peut rapidement en résumer un des aspects ainsi : s’agit-il de l’équivalent du concept de proposition, ou de celui d’état de choses ? L’objectif est utilisé par Meinong pour rendre compte du rapport de l’esprit aux entités structurées et complexes, à l’intérieur de la perspective réalistico-intentionnelle de la théorie de l’objet. De ce point de vue, il est apparenté à la fois aux propositions et aux états de choses. Mais la manière dont Meinong fait explicitement ou implicitement usage de l’objectif entraîne l’ambiguïté de son statut. Il semble en effet avoir une jambe dans chacun des registres propres à ces deux concepts : l’objectif semble être analogue aux états de choses par sa proximité avec la notion de fait, mais il la dépasse en ce que pour Meinong, il se trouve des objectifs non factuels, ou qui correspondent à ce dont la tradition a eu horreur, des faits négatifs. Sous un autre aspect, il est aussi l’objet caractéristique des attitudes judicatives ou assomptives de l’esprit, et fonctionne comme une entité abstraite, de type proposition, ou de type « sens » frégéen.

Au regard de cette difficulté de positionnement, Madame Sierszulska prend parti pour une interprétation des objectifs en termes d’entités sémantiques abstraites, travaillant à leur conférer le statut de « propositions meinongiennes ». Sa thèse l’amène à proposer une interprétation puissante de points massifs de l’œuvre, et de leur relation aux développements dont certains de ses aspects ont tracé la possibilité. Le moins que l’on puisse dire à ce propos est que « Meinong on meaning and truth » est un candidat sérieux visant à montrer que la problématique meinongienne est en grande partie à visée sémantique.

La présentation mobilise deux grands axes. Le premier passe par une mise en perspective de la position de Meinong, en regard des idées des grandes figures de la philosophie analytique et phénoménologique du début du siècle, de manière à faire fonctionner la proximité et la différence entretenue avec ces pensées, pour mieux préciser ce qui fait à la fois sa singularité et sa pertinence classique. Le second axe traite de la fortune posthume de Meinong et de sa relation avec les sémantiques dites meinongiennes et plus récentes.

Le livre fonctionne ainsi comme une synthèse de certains aspects de l’œuvre du Meinong historique et de théories développées postérieure-ment qui s’en inspirent explicitement, où l’étude d’aspects réels de l’œuvre est couplée à une lecture à la fois prospective et rétrospective des sémantiques et logiques dites meinongiennes. Ces dernières sont présen-tées comme validant alors indirectement la thèse : celle-ci explique et discute les conditions de possibilité de celles-là, et le développement contemporain desdites théories révèle en retour la puissance de la lecture sémantique.

C’est dans cette perspective que le concept d’objectif (Objektiv) fait l’objet de la plupart des attentions de Madame Sierszulska. Débutant par le problème de la référence des actes intentionnels, l’enquête se déplace assez vite sur le plan du « meaning » qui implique les objectifs. Cette question suppose de discuter leur relation avec les concepts d’objets, objets d’ordre supérieur, modes d’être, objets incomplets, vérité et probabilité, dont une présentation fouillée et argumentée est proposée et accompagnée d’une étude des critiques qui en ont été faites.

Madame Sierszulska interprète tout d’abord les objectifs comme des « objets auxiliaires » ou « moyens » d’appréhension des complexes. Penser un complexe réel suppose de l’appréhender sous ses aspects pertinents, où ses constituants et leurs propriétés entretiennent les relations adéquates pour former tel complexe. Cette structure est appréhendée au moyen des objectifs lorsqu’elle devient un objet pour l’esprit. Les constituants et leurs propriétés sont des objets qui prennent le statut d’inferiora, ce qui les apparente pour l’auteur aux arguments de fonctions. Les objectifs se présentent alors, dans cette perspective, comme des structures intégratives à la nature essentiellement logique et au rôle unificateur pour la complexité pensée.

Ceci requiert, pour l’auteur, d’identifier les objectifs avec les objets incomplets, qui sont en effet qualifiés par Meinong comme des objets auxiliaires. Mais qu’il s’agisse d’une identification adéquate, qu’elle soit réellement permise par les textes ou encore possiblement battue en brèche par une lecture qui soutiendrait, de manière plus nuancée, que les objets incomplets sont certainement liés de près aux objectifs mais relèvent d’un autre moment du développement de la théorie de l’objet, voilà autant de réserves qui supposent un autre contexte de discussion que celui d’une recension. Le point est signalé par l’auteur, mais l’identification maintenue, et il est l’occasion d’une discussion intéressante sur la lecture critique de Meinong par Gustav Bergmann[9], dont l’auteur se démarque tout en maintenant la thèse d’une forte proximité avec Frege.
Pour étayer cette position, l’auteur oriente sa réflexion vers une tentative de détermination du statut des objectifs en regard des strates « ontologiques » par lesquelles Meinong pense les différents objets. Hors du temps et différents des objets idéaux classiques, les objectifs appartiennent pour l’auteur à un régime d’être qui les caractérise paradoxalement comme « hors l’être » : ils sont ici interprétés comme faisant partie de ce que Meinong appelle les objets « purs », et dits relever de l’« Aussersein ». Ils peuvent alors être compris seulement comme des entités sémantiques abstraites, distinctes des autres types d’objets, car ils évoluent sur le seul mode d’être compatible avec leur rôle analogue à des propositions ou des fonctions.

Il peut sembler que cette lecture ne soit pas la plus orthodoxe, et que l’on puisse peut-être s’interroger sur l’argumentation qui la sous-tend et sur son soutien textuel, mais il reste qu’elle s’inscrit à l’intérieur d’une stratégie de lecture à la cohérence incontestable et à l’argumentation stimulante, que celle-ci provoque l’adhésion ou l’opposition. Tout cela amène l’interprétation des objectifs à évoluer sur un registre qui privilégie leur dimension sémantique, et qui affaiblit par contrecoup la dimension ontologique dans laquelle on est tenté de les faire fonctionner. C’est l’apport du livre que de remettre en cause cette lecture spontanée où les difficultés apparaissent très vite, et il donne ainsi à penser que les résistances rencontrées par l’attribution d’un statut à trop forte dimension ontologique seraient expliquées de la sorte, tout comme, inversement, les choix heureux des théories sémantiques.

Les objectifs apparaissent au final comme des porteurs de vérité (c’est leur statut « propositionnel »), opèrent comme des fonctions (dont les arguments sont des inferiora, qui peuvent aussi être d’autres objectifs), sont des objets pour l’esprit tout en étant indépendants de celui-ci quant à leur contenu. Sur ce point, l’auteur passe bien vite sur la question de la production d’idées, caractéristique de l’école meinongienne, et dont l’étude associée à la question du développement du statut des actes mentaux corrélés aux objectifs pourrait être féconde. Mais l’auteur semble supposer que ceci reconduit à un certain subjectivisme incompatible avec le réalisme logique mis en avant. Cela semble être une conséquence de la lecture d’inspiration frégéenne que reçoivent ici les objectifs, alors que la théorie meinongienne permet des distinctions plus fines sur ces points.

Néanmoins, cela mène à la reconstruction d’une théorie meinongienne de la vérité qui est représentationnelle sans être relationnelle, parce qu’elle est identitiste sans être déflationniste : l’objectif est avant tout une sorte de structure logique, et la vérité en devient un attribut si la manière dont il coordonne des objets pensés est identique à celle qui est le cas entre les objets du monde. Mais ceci n’est pas une correspondance classique. C’est une identité de structure. Selon l’auteur, c’est en ce sens qu’un objectif vrai est aussi factuel, ou qu’un fait est une proposition vraie. Cette position est argumentée par l’étude de la théorie de la probabilité et de l’évidence de Meinong, où la saisie de l’identité de structure a pour l’auteur un rôle décisif, ce qui associe ces théories à la doctrine de la vérité en question.

On voit comment cette lecture complexe mobilise beaucoup d’idées et de thèses présentes chez Russell, Frege, Wittgenstein, articulées ici de manière originale. On pourrait regretter que le concept d’objectif ne puisse pas réellement apparaître dans sa singularité propre, tant certaines lectures et interprétations de l’auteur semblent au final supposer les idées de ces philosophes. Peut-être que les objectifs ne sont ni des propositions, ni des états de choses, ni un mixte des deux, mais encore autre chose qui peut servir à éclairer les relations de ces deux concepts massifs. Ce n’est pas le lieu pour développer ces idées, mais il s’agit peut-être du véritable moyen pour rendre à Meinong sa place réelle, aux côtés des penseurs consacrés par l’histoire. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Madame Sierszulska, par ses thèses interprétatives originales et stimulantes, montre bien que l’idée fait son chemin, et ce pour de bonnes raisons. 

Bruno Langlet


Notes

[1] Par exemple K. Mulligan, P. Simons, F. Nef, B. Smith, entre autres, qui lui ont consacré des textes ou s’en inspirent sur certains points. Et on ne peut pas ne pas citer les interprètes italiens, dont le 2ème volume des Meinong Studies (ouvrage dirigé par V. Raspa, Ontos/Verlag, 2006) donne la mesure de l’importance qu’ils accordent à cet auteur.
[2] Cf : la série des Meinong Studies aux éditions Ontos/Verlag.
[3] « One must not let his « sound sense of reality » lure him into the ontological désert ». New foundations of ontology, University of Wisconsin Press, 1992, p 71.
[4] T. Parsons, Nonexistents objects, Yale University Press, 1980 ; E.N. Zalta, Abstract objects : an introduction to axiomatic metaphysics, Dordrecht : D. Reidel, 1983.
[5] Par exemple, D. Jacquette, Meinongian logic : The Semantics of Existence and Nonexistence, Walter de Gruyter & Co, Berlin, New-York, 1996 ; Panicczek Jacek, The logic of intentionnal objects. A Meinongian version of classical logic, Kluwer, Dordrecht, 1998.
[6] in Richard Routley, Exploring Meinong’s jungle and beyond. Australian National University, Canberra, 1980.
[7] Meinong’s theory of objects and values, Oxford, Clarendon Press, 1963.
[8] Meinong, Routledge and Kegan Paul, The arguments of the philosophers, 1974.
[9] Limitée ici à Realism : a critique of Brentano and Meinong, The University of Wisconsin Press, 1967.

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