Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

mardi 7 mai 2013

Recension de Pierre LIVET, Frédéric NEF, Les êtres sociaux, Processus et virtualité, Hermann, Philosophie, 2009, 410 pp.


Jean-Maurice Monnoyer

Longtemps attendu, nous avons ici à recenser un ouvrage notable, soigneusement travaillé et réfléchi. Composé de deux parties différentes, qu’on pourrait lire séparément, co-écrit et co-relu, il se présente néanmoins, tel qu’il est, comme unique en son genre dans la librairie française ou en langue française, aussi bien que dans le paysage de la recherche universitaire. La première partie est une « Critique du constructionnisme » ; la seconde s’intitule : « Esquisse d’une ontologie des objets et des faits sociaux ». L’impression (probablement fausse) est que chacun des co-auteurs a écrit la sienne. Il y a pourtant des passerelles entre ces deux parties qui corrigent une impression de ce genre. Le but est de remettre en cause la construction supposée de la réalité sociale, ou de la réalité tout entière (par exemple chez P. Descola et B. Latour , p.88). Il est surtout d’effectuer le retour à une ontologie des objets et faits sociaux par le biais d’une re-connaissance des processus (des activités et des interactions) : ces processus qui sont définis en tant que « couplages d’aspects actuels et virtuels » (p. 71), sans qu’il y ait de « dédoublement » (p. 229), deviennent des factifacteurs (p. 257). Mais c’est un point fort délicat que cette définition. Face à la « monstrueuse ontologie invisible » dont parlait Searle, et que Barry Smith a critiquée, tant les êtres sociaux échappent à leur naturalisation, il ne s’agirait nullement d’invoquer pour mieux nous les faire voir une émer-gence magique du social sur une base physique et économique. Le but est ici de laisser comprendre le ressort de l’opérativité sociale (p.26), non de la décrire, et donc de faire apparaître l’émergente « efficience » des normes organisant les échanges en descente (p.161-164)[1].

D’emblée le livre apparaît compliqué et intriqué, car pour traiter du fond de la question, il lui importe au principal de révéler les capacités de substitution des valeurs et des qualités qui font du virtuel social un ensemble de réseaux (dont je discuterai le sens plus loin). Ces réseaux n’ont rien à voir avec les réseaux numériques, métaphoriquement traités en tant que réseaux sociaux — ; on les suppose même dotés d’une agency anonyme dans laquelle les pratiques sont ajustées (ch. 6) : ils fonctionnent en « boucles », principalement par révision et par suspension des transgressions, sans qu’on fasse appel à aucun fait social macroscopique pour l’expliquer. Le projet du livre (très abstrait et assez peu intelligible dans le résumé que je donne) n’est pas idéaliste ; mais il est aussi très ambitieux, et il risque au final de subir le souffle d’une aspiration dialectico-cognitive en dépit de la grande riches-se des analyses et des exemples qu’on y trouve. Les opérations mentales et les opérations concrètes (coordinations, coopérations, disputes) se disent quelquefois les unes des autres par les mêmes relations. Le danger est alors que la signification des processus ne résorbe en elle l’interaction pratique qui y est impliquée, puisque l’opération — non la signification du processus de description lui-même — est à la base de la construction du fait social, quand le fait est construit. Nous savons bien qu’il y a de toute évidence une « cognition sociale », or ce n’est pas le sujet traité dans ce livre. On eût trouvé plus synthétique de proposer une discussion des faits institutionnels, même s’ils sont en effet ontologiquement plus difficiles à appréhender. Ceux-ci ne sont cependant évoqués que p. 210 et suivantes autour du thème de l’argent. La conclusion — sur la famille, l’école, la différence entre communauté et société, placée en 6.7.2, en tant que fondée sur la notion des « interactions substituables » (pour reprendre un des concepts isolés ci-dessus) — déporte beaucoup trop à la fin du livre la réalité des acteurs collectifs, parents pauvres de cette ontologie. On veut bien penser que les entités collectives ne soient pas préexistantes (p. 13), mais elles ne sont identifiées comme groupes et sociétés (p. 341-349), qu’après un très long détour sur les opérations de substitution. L’idée est clairement de prouver que les structures sociales résultent des interactions. Mais le sujet pluriel est moins convaincant à ce niveau, dès lors que les interactions et les sujets individuels se substituent les uns aux autres mutuellement. Une transmu-tation dialectique paraît se produire qui va de la cognition sociale au socialisme des processus. Le raisonnement est toutefois plus nuancé et plus subtil que je ne l’indique. Le passage vers les émotions « sociales » semble de ce fait entièrement justifié. Les 5 pages finales du livre sur le ressentiment (pp. 361-366) comptent parmi les meilleures : on dirait du jeune Hegel. Encore faut-il y arriver, et trouver son chemin dans cette architecture de la constitution du réseau qui occupe les deux longs chapitres 5 et 6.

En résumé cet ouvrage est conçu comme une machine de guerre contre les relativismes si nombreux et si faussement autorisés dans le domaine des sciences de l’homme, trahissant une paresse intellectuelle désastreuse. En ce sens là d’abord, c’est un tour de force méthodologique. Il ne serait pas juste de ne pas dire rapidement en quoi c’est le cas.

Pour commencer, P. Livet & F. Nef proposent une sorte de mode d’em-ploi où ils reconnaissent plusieurs choses décisives : 1/ ils s’appliquent à débusquer l’ontologie des sociologues, mais ils refusent de voir dans les faits sociaux de simples « briques » de la réalité (p.30). C’est une position épistémologique que la leur, pour expliciter les formes irrégulières et artificieuses de construction. Pour eux, il faut supposer que l’actuel et le virtuel sont déjà « couplés » dans le processus structurant. La raison en est donnée beaucoup plus tard, en fonction de « l’ontologie de notre accès épistémique aux entités » (p. 229). 2/ Les A. exposent ensuite un commun rejet des conceptions « régulatives » (ils écartent non pas seulement les analyses searliennes, ou la convention de Lewis, mais aussi celles des wittgen-steiniens qui refusent d’admettre les règles comme faisant réellement partie des faits sociaux). L’anti-réalisme des normes est une plaie de la théorie des normes. Sous ce rapport, les opérations et les transformations ici exposées aident à déconstruire une fausse mécanique sociale entre acteurs. Là où Searle avait ramené la construction sociale de la réalité à la construction de la réalité sociale, Livet & Nef prônent un réalisme structural (p.11), qui ne devrait rien à l’improvisation créatrice ou la multiplication hasardeuse de contextes pragmatiques. Les opérations ne sont donc pas des processus (par leur nature d’opérations) sans que les processus qu’elles induisent ne soient pris eux-aussi pour des opérations qui portent sur les éléments (les objets et les faits). L’implication des acteurs collectifs est présupposée par les coor-dinations les plus élémentaires et ainsi, pour reprendre leur terme-clé, qui demande explication, cette implication du groupe (qui nous oblige et nous force à transiger, à réviser nos croyances) dans la pratique quotidienne est « requalifiée ». 3 /Le troisième point important est l’adoption par les A. d’une forme de vague (ontologique) qu’ils jugent nécessaire aux objets sociaux (ceux-ci restent pour cette raison des quasi-classes d’interactions entre des nœuds virtuels d’activités : une formulation caractéristique, p. 37-38). On trouvera ainsi dans cet ouvrage une épistémologie des sciences sociales qui est convoquée de manière critique (Bourdieu, Boudon, Collin, Elster, Boltanski) ; et on y trouve aussi d’autre part une critique de la réflexivité anthropologique et son remplacement par une récursivité du social (p. 30, p. 292). C’est là que se trouve la valeur du livre en même temps que sa portée la plus discutable. Le sens apparent de cette formule est de soutenir que les activités ou les processus requalifient leurs constituants et « font exister » les faits.
On pourrait néanmoins s’étonner d’abord de cette algèbre ontologique projetée dans le monde social — quelle étrangeté que de reprendre une ontologie que les A. disent « rustique », celle des constituants et des relations, des propriétés et des objets, au risque de manquer la spécificité des rapports entre les entités sociales ? Mais c’est une mise à l’épreuve qui en est proposée comme on le voit dans le chapitre 4, avec la théorie des engagements ; cette mise à l’épreuve est sérieuse et courageuse. On comprend l’échelle d’un objet social, son grain, la notion de trajet et la valeur des promesses. Le livre, par la bizarrerie de son concept (qui diffère tellement des autres livres sur le sujet) n’est pas ennuyeux, même s’il est parfois pesant et trop touffu ; on ne sait pas dans quelques cas par où le prendre, ni à quel endroit on se situe dans tel ou tel chapitre. De nom-breuses allusions ne sont pas précisées suffisamment (à Elster par exem-ple), et l’on est agacé parce que la bibliographie des références dans le répertoire final reste assez incomplète : on s’étonne que les travaux de Tuomela sur l’intentionnalité collective, cité néanmoins p. 322 et utilisé pour le concept du « nous », ou ceux de Dipert et de De Lucia, ne soient pas même mentionnés à la fin. On pourrait dire cependant — pour faire oublier ce côté touffu — que c’est un « torse » de problèmes qui est ainsi conçu et façonné avec des nouveaux outils. Sur l’ontologie des particuliers se greffe, en effet, une ontologie sociale des processus et des composants, qui adopte les connecteurs « concrets » de la logique linéaire de J.-Y. Girard, c’est-à-dire qui intègre des structures et des trajets permettant de renommer ces opérations (pp.270-281) : « plus », « fois ». On échappe à la logique du second ordre. Mais nous serions également plus exacts si nous faisions mention des propositions nouvelles parfois hardies qui demandent à être commentées (ainsi de l’ontologie des processus pensés comme des opérations dont j’ai parlé ci-dessus, et encore qu’il me paraisse que la notion de récursivité du social demeure assez imaginative) [2].

Dans un premier temps, il faut lever le poids de ce fictionnalisme con-structionnel qui s’est progressivement installé. Ce n’est pas une mince affaire. Ces fictions, désignées par Bourdieu, critiquées par Sokal et Bricmont, sont ici analysées et suspectées jusque la page 149 : on obtient une description de plusieurs formes d’ontologies substitutives (particuliers abstraits, objets meinongiens, objets structurés en états de choses). A première vue, la pars destruens du livre est assez pesante (voir le ch. 3 : « Critique de quelques ontologies sociales »). Mais les A. mettent en évidence, on l’a vu, la réalité des structures et le modèle des sciences de la nature : en clair, cela signifie que leur ontologie s’interroge sur le mode d’existence des objets et des relations, tout en faisant l’intégration de l’épistémologie des processus au plan représentationnel. Le réalisme, tel qu’il est ainsi revendiqué, implique que les « êtres sociaux » n’existent pas en dehors des entités physiques qui les exemplifient, mais aussi que les relations entre les premiers et les secondes ne sont pas figées (l’anti-réalisme consiste à dire que l’objet est « l’ombre portée » du concept, et que le découpage est statique). Les A. remarquent justement que le réalisme structural n’est pas un réalisme de l’indépendance naïve, parce que les structures peuvent être des abstracta et des touts méréologiques, irréductibles à la somme de leurs constituants. M. Ferraris serait d’accord avec eux, mais il estimerait aussi que les objets sociaux « inscrits » sont rien moins que virtuels et servent plutôt tels des a priori matériels. On ne peut structurer n’importe quoi pour capturer les êtres sociaux ; tout ne peut pas « compter » artificiellement pour un être de cette espèce. L’exemple du pain (développé p. 68) n’est pas très clair. La convention de la valeur d’un euro, certes, ne s’accorde pas avec l’état de choses abstrait. La propriété structurée « être un pain » ne dépend pas non plus de la structure de l’échange, et les A. concluent que l’objet abstrait (trope ou universel = être un pain) survient sur l’objet concret (cette baguette de pain), mais la comparaison leur demande alors de poser un objet de second ordre : la transaction, supposée survenir sur le pain que j’achète. Le couplage avec la virtualité permet de « requalifier » ce morceau de pain, mais l’idée centrale qui voudrait que le virtuel soit ancré dans l’actuel ne profite pas vraiment de cet exemple (que dire des pains invendus et des pains factices immangeables exposés en vitrine). Ce n’est pas un « morceau d’euro » qui équivaut à « ce » morceau de pain. Le « produit-pain » et le pain que l’on mange sont deux entités extrinsèques.

On pourrait aussi se demander si les structures (au vieux sens du mot) ne sont pas progressivement désamorcées par les processus qui viennent les supplanter. Les chapitres 2 et 3 opèrent (on l’a dit) une sorte de passage en revue et d’étude critique qui désamorce toute curiosité déplacée. Le nomi-nalisme méthodologique qui écarte les touts complexes — du moins quand on supposerait qu’ils n’ont pas de fondement in re — ne conduit pas nécessairement à l’individualisme atomistique d’après lequel, il n’y a que des individus (toutes les autres entités sociales étant considérées comme fictives). Seulement ce débat progressivement tergiverse : contre cet indi-vidualisme, il est difficile d’accepter le holisme et il n’est pas très clair d’opter finalement pour un constructivisme perspectiviste où l’on a quel-que peine à s’y retrouver. Les êtres sociaux semblent justement réfractaires à leur catégorisation ; et néanmoins des voitures brûlent les soirs de fête dans les banlieues, il y a bien des centres de recherche « pilotés » par le CNRS ; on trouve une population d’électeurs qui votent « vert » (plus disciplinés que ceux de l’extrême gauche ?), etc. ; — je ne fais que reprendre ici quelques exemples du livre, sans y ajouter du mien et sans prétendre que ce défaut de catégorisation multiple ne soit pas saisi à bras le corps dans cet ouvrage. Le problème de la distribution des analyses est que s’ajoutent de nouveaux types de traitement, par ex. au chapitre 5 intitulé : «Un peu plus d’ontologie ». Probablement, il eût été plus simple de partir d’une définition du « couplage », avant que d’exemplifier des couplages « inter-catégoriels » qui désorientent le lecteur. On se réconforte quand, dans quelques situations, tout s’éclaire presque à nouveau : il suffit de ne pas séparer l’analyse ontologique et la constitution des êtres sociaux. Les présentations du carré ontologique adapté aux processus et au couplage semblent réussies quand elles intègrent trajets (virtuels) et processus (actuels). L’efficacité vient de cette intuition que les composants sont méréologiquement composés de processus « réversibles » : un trajet virtuel qualifie un processus actuel et le processus actuel l’instancie. Les composants restent des processus singuliers, actuels et concrets ; tandis que les structures (tels des universaux) concentrent les trajets virtuels. Le processus actuel est dès lors requalifié par la structure. La révision des croyances (isolée par Livet en 2002) peut dès lors se récupérer aisément dans ce schéma. Pourtant l’explication est longue et laborieuse au cours du chapitre 5, et ce dans la mesure ou ces universaux relatifs sont réduits à de « quasi-universels ». Il est juste de penser que le « marché », le « pouvoir » ne sont pas des inva-riants acceptables et qu’on ne doit pas les instancier tout bonnement dans les processus concrets, tandis qu’on le peut plus normalement des processus déontiques et de leurs isomorphismes réciproques (contraintes, obligations, limitations, permissions). Il est assez frappant de voir ici le spectre de la recherche s’élargir puis subitement se restreindre à des actions individuelles : l’enfant attrape ses jouets, l’ouvrier utilise ses outils, nous entrons en contact avec nos connaissances. L’émergence du social réside dans le travail effectué sur les opérations et sur les réalités (non point forma-lisables) mais incontestables, qu’elles laissent apparaître. Très différentes entre elles sont l’adaptation de l’enfant à la garderie, la transformation du cultivateur en forgeron ou la représentation du fait social en tant que fait social par ceux qui en sont les acteurs.

La richesse du livre n’est donc pas exagérée : à quelques reprises parfois des dialectisations curieuses viennent à se démultiplier, comme des « opéra-tions révisables » (au lieu d’opérations de révisions), des « couplages entre couplages », jointes à des phrases énigmatiques comme : « un processus qualifiant qualifie son processus qualifié ». Il n’est pourtant que de se replacer à l’intérieur du lexique pour comprendre que ces attributions sont malgré tout concertées. Un passage sur la négation alerte aussi l’attention, où il est écrit que la négation « consomme l’actualité pour la réduire à la virtualité » (p. 242). Pour Livet & Nef certes, les processus niés sont conservés, même quand leur couplage avec l’actuel est bloqué. Par contre je ne vois toujours pas l’avantage à comparer l’ontologie sociale avec celle de la perception : la théorie des trajets qui fait suite aux promesses et aux engagements, aux formes de mise en suspension et de jeux policés (tout ce qui constitue le chapitre 4) n’en a aucunement besoin. Par retour, en revanche, quand la lecture est achevée, on comprend plus lucidement qu’il fallait contester la reconstitution de Finn Collin dans Social Reality (1997), notamment l’argument phénoménologique et l’argument herméneutique (c’est ce qui explique le paragraphe sur la normativité p. 202, qui conclut que les classes de validité normatives sont marquées par leur incom-plétude). De même pour Margaret Gilbert, et tous les auteurs qui ont tenté de forger la fiction d’un sujet collectif intentionnel (ce dont Tuomela se défend, quoiqu’il fasse une analyse très fine des formes d’intentionnalité partagée). L’analyse et la longue exposition de l’ontologie de Barry Smith ne se veut pas décorative : elle est telle que fort instructive ; mais on croit comprendre que les auteurs (en 3.4.2) la contestent de fond en comble. Bien que la somme méréologique apporte une connexité pour ainsi dire directe à toute espèce d’assemblage social, les A. laissent penser — p. 144 et suivantes — qu’ils ont besoin de la « double négation » lorsque se défait une agglomération par fiat, le problème étant alors de lier des croyances à un territoire par une opération (bénir, consacrer un lieu). De même que la norme ne se comprend que par les sanctions et les transgressions sans jamais être transcendante, de même la qualification d’un lieu suppose à leurs yeux une disqualification et une requalification préalables[3]. Ce mot de qualification et de requalification est curieux : on croit comprendre que ce sont les qualités particulières qui appellent leurs opérations dans un sens juridique ou normatif. Il faut donc reconnaître à ce niveau du moins que le lien entre opération et trajet « couple » l’abstrait et le concret d’une manière hypothétiquement satisfaisante. Il paraît encore plus dommage dans un souci de clarification (s’entend) que l’inflation sémantique du terme de « virtuel » n’ait pas donné lieu à une sorte de réflexion permettant d’échapper à la redondance du mot que même une lecture charitable ne peut effacer. A côté de définitions très pertinentes de cet emploi (par ex. la distance qualifiant de manière interne un trajet virtuel, p. 267), d’autres définitions sont moins intelligibles qui supposent des renversements aspectuels et processuels qui n’ont pas de clôture épistémologique franche. Ne lit-on pas p. 78 : « le monde social est rigidement actuel », ne fût-ce que pour justifier que les purs possibles sont remplacés par les « virtuels » ? Mais ce n’est alors qu’ une justification indirecte. Sur le plan de l’exposition, le mot est clairement défini p. 227 au début du chapitre 5, mais il est soumis en général à une série d’habillages trop différents, ou il sert à des usages trop changeants. Dans la tradition philosophique le virtuel se dit de ce qui est « non-réifiable » par excellence — non pas du tout ici, où il est le subject-matter des processus concrets et des qualités particulières. Je comprends très bien que l’on dise que le couplage du virtuel et de l’actuel soit comme la dualité de l’inséparabilité des accidents avec les substances, au sens aristotélicien. Mais il me semble toutefois légitime de se demander si les termes dispositionnels et contrefactuels n’étaient pas plus pratiques à utiliser.

Par la grande latéralité de son spectre, Les Êtres sociaux demeurera comme un livre générationnel : il ouvre à de très nombreux débats sur l’écologie profonde, sur la division du travail, sur la sociologie des intentions, sur la perception des groupes en mutation et en fusion, sur les compétences collectives à la révision — mais il réclame un lecteur aussi souple que lui, aussi doué du sens analytique que capable de rétablissements acrobatiques.

Jean-Maurice Monnoyer



[1] : Rappelons que P. Livet a publié un livre sur Les Normes, qui constitue de loin la meilleure présentation existant sur la question, Armand Colin, Sedes, Paris, 2010.
[2] : Page 52, dans une note, les A. indiquent que leur ontologie consiste en éléments et en opérations sur ces éléments (par exemple les processus peuvent aussi jouer le rôle d’éléments, et les forme de révision ou de suspension être considérés comme des opérations). Pourtant concernant la récursivité, il semble que les expressions récursives soient confondues avec les fonctions récursives, alors même que Gödel montre sans aucun doute que les secondes ne peuvent fonder la consistance des premières. C’est pourquoi, à notre sens, les processus et les opérations ne peuvent que se désigner réciproquement, et non pas se produire en même temps ou s’échanger alternativement.
[3] : L’exemple retenu du syncrétisme religieux en Méditerranée me paraît quelque peu contestable. Depuis Ephèse, où le temple de Diane a effectivement servi à requalifier le culte marial sur une base connue de tous dès les premières décennies du Christianisme, ce type de lieu n’a jamais été « désacralisé » pour servir à un autre culte, et l’on en voit de très nombreux exemples à Rome ou en Crète. De même pour les frontières et pour les colonies politiques du Portugal en Afrique et en Inde, ou plus encore pour les six cents bases américaines aujourd’hui réparties sur le globe, qui se préparent en permanence au ré-emploi ou à une ré-attribution. Cette stipulation n’implique en rien le vague des frontières qui se fonde aux yeux de B. Smith sur une grille de probabilité d’occupation (à la différence de Brentano).

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