Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



mardi 7 mai 2013

Stephen Mumford : "La référence et le nouvel essentialisme." Traduction de Diego Covu



La référence et le nouvel essentialisme

Stephen Mumford (Université de Nottingham)

Introduction
Dans notre monde, il y a des objets particuliers auxquels nous pouvons appliquer une distinction instance-type. Les instances sont des particuliers, ainsi ce stylo, cet ordinateur portable ou le chien près du réverbère. Parfois nous référons au pluriel à ces particuliers, comme lorsque nous parlons de deux électrons enchevêtrés ou d’un groupe de molécules d’eau. Il arrive aussi que nous parlions des masses comme de particuliers, ainsi d’un tas de sable ou d’une cuillère à café de sel. Toutes ces choses peuvent aussi bien être comprises comme des instances que comme des types. Il y a les types stylo, ordinateur portable, chien, électron, eau, sable et sel. Etant donné que nous pouvons parler de ces choses comme s’il s’agissait de types, nous pouvons aussi nous demander si les genres de choses font partie des constituants basiques du monde. Certains genres sont artificiels, comme les ordinateurs portables, et les stylos. Certains existent naturellement, comme les électrons et le sel. On pourrait penser que les genres naturels devraient être inclus dans notre ontologie fondamentale, considérant que toute ontologie de laquelle ceux-ci seraient absents serait trop pauvre pour décrire adéquatement le monde. Si nous admettons qu’il y a des genres naturels, nous pouvons ensuite faire un pas de plus en considérant la question suivante. Ces genres naturels ont-ils des propriétés essentielles ? Y-a-t-il des propriétés sans lesquelles un particulier a ne pourrait pas être membre d’un certain genre naturel K ?

Dans cet article, je me propose de soutenir l’idée que le nouvel essentialisme, tel qu’il est développée par Brian Ellis (2001, 2002) reste, jusqu’à présent, sous-motivé. La nouvelle métaphysique de Ellis, apparaît comme une panacée dans la manière dont elle démontre comment tous les problèmes traditionnels de la philosophie et de la science trouvent leur solution au sein du cadre essentialiste. Mais je développerais l’idée que cette panacée n’a pas encore été correctement établie. Nous manquons d’arguments solides en faveur de l’essentialisme tel qu’il est développé dans la théorie de la référence, surtout dans son application au cas des genres naturels par Putnam (1975). En effet, Ellis admet que sa justification n’est que pragmatique : l’essentialisme est une assomption méthodologique en science et parfois en métaphysique. Ce qui justifie cette assomption est le travail qu’il peut fournir, en expliquant la nécessité des lois de la nature, ou en servant de support aux inférences contrefactuelles, et ainsi de suite. Mais je pense qu’il est loin d’être évident que l’essentialisme puisse accomplir ce travail et, après examen, je suspecte que l’assomption que l’essentialisme nous demande de faire ne soit rien d’autre en réalité que l’affirmation même des bénéfices supposés de cette assomption : c’est à dire que les lois de la nature sont nécessaires, les inférences inductives justifiées, qu’il y a des énoncés contrefactuels vrais, et ainsi de suite. L’argument pragmatique court dès lors un risque de vacuité. Ajouté à cela, certains exposés apparemment plausibles des genres naturels peuvent être donnés sans qu’il n’ait été à aucun moment fait appel aux essences ; il semble ainsi qu’il n’y ait aucune raison indépendante de poser de telles choses que ces essences. La conclusion, alors, nous semble être que rien de bon ne doit être attendu de la partie essentialiste de la métaphysique de Ellis. La philosophie de Ellis contient, en outre, une critique de la métaphysique purement « contingentiste » de Hume, et cette critique demeure être parfaitement dévastatrice. Je ne contesterai pas la partie négative du travail de Ellis, mais comme toujours en philosophie, construire un exposé positif est une matière difficile, toujours sujette à un florilège de problèmes.

Kripke-Putnam
Nous avons pu croire un certain temps que la stratégie dite de Kripke-Putnam consistant à appliquer la théorie de la référence directe aux genres naturels fournissait un élément essentialiste métaphysiquement substantiel. Salmon (1982) nous a désabusés quant à ce point de vue. Putnam (1975) s’exprimait encore comme si la référence aux genres pouvait être fixée ostensivement au cours d’un contact théorique initial avec un genre naturel, tel que les molécules d’eau, le sel ou le sable. A partir de la référence subséquente, nous référions directement à toutes les choses ayant la même structure chimique que l’échantillon initial. Nos ancêtres décidèrent que l’eau serait tout ce qui a la même structure chimique que cela : quelque échantillon convenable que nous ayons sous la main. L’échantillon se trouve être H2O et ainsi maintenant chaque fois que nous faisons référence à de l’eau nous devons référer à du H2O. Selon cette théorie, bien qu’il s’agisse d’une découverte a posteriori, que l’eau soit H2O est une vérité nécessaire, parce que tel est ce que l’eau est.

Salmon a montré, toutefois, que le chemin allant de la référence directe à l’essence des genres naturels n’était pas aussi direct que ce que l’on avait pu penser. Que l’eau, quelle qu’elle soit, appartienne au même genre que ceci est une chose. C’est un choix linguistique, elle suppose une pratique référentielle basée sur des définitions ostensives et des conventions. Mais que l’eau soit la chose qu’elle est, quelle qu’elle soit, en ayant la même structure chimico-moléculaire que ceci, est une question entièrement différente. Ni la théorie de la référence, ni aucun élément appartenant à la philosophie du langage ne peut seul nous l’indiquer. Que la structure chimico-moléculaire appartienne à l’essence d’un genre, que cela fasse d’un genre ce qu’il est, est une affirmation à la fois très théorique et très substantielle, fondée sur des engagements scientifiques ou métaphysiques qui ne peuvent plausiblement être considérés comme faisant partie de la théorie de la référence. Ces affirmations semblent par exemple être engagées dans une perspective réductionniste de l’essence, l’appartenance à un genre étant déterminée par les propriétés microscopiques des choses, ou de degré plus fondamental, plutôt que par leurs propriétés macrosco-piques. Un tel point de vue est commun en philosophie, et peut certainement être retrouvé dans la notion lockéenne d’essence réelle (1690), mais il n’est pas universellement accepté (Cartwright 1999). Le réductionnisme est une position philosophique ou idéologique en faveur de laquelle il n’est rien que les scientifiques ou les philosophes puissent considérer comme une preuve définitive. Ce que nous connaissons com-me le point de vue de Kripke-Putnam nous a un certain temps donné l’illusion d’être cette preuve, ou au moins une preuve du fait qu’il existe certains genres d’essences chimiques pour les genres naturels. Mais nous ne devrions jamais être tentés par l’idée qu’une vérité métaphysique substantielle peut être fournie par la théorie de la référence seule, quel que soit l’attrait que la théorie de la référence a par ailleurs. 
L’essence de l’essence
L’essentialisme de Ellis ne dépend pas de cette position pour le moins hasardeuse. Elle dépend, au lieu de cela, d’arguments plus pragmatiques. L’essentialisme est dépeint comme étant un postulat de la science et de la métaphysique de la science (voir Ellis 2006 : 91 et Molnar 2003 : 184). Je vais maintenant me tourner vers la considération de deux questions simples qui touchent le cœur du nouvel essentialisme. La première est qu’est ce qu’une telle essence est supposée être. La seconde est pourquoi devrions-nous croire en ce type d’entités. Ma conclusion sera une nouvelle fois qu’il n’y a aucune raison valable de croire en l’essentialisme : j’essaierai ensuite de montrer comment il serait tout de même possible d’accepter des genres naturels dépourvus d’essence.

Qu’est ce que Ellis considère comme étant la notion d’essence ? Il nous en donne l’exposé suivant :

Certaines choses … ont une partie ou la totalité de leurs propriétés nécessairement dans le sens où elles ne pourraient perdre aucune de ces propriétés sans cesser d’être des choses du genre auquel elles appartiennent et rien ne pourrait acquérir aucun ensemble de propriétés-identificatrices d’un genre sans devenir une chose de ce genre. Ces ensembles de propriétés intrinsèques identifiant les genres sont ce que j’appelle ‘les essences réelles des genres naturels’. (Ellis 2001 : 237-8)

Ce qui suit peut fournit quelques détails supplémentaires :

C’est une vérité nécessaire qu’une chose d’un genre K ait la propriété P, si P est une propriété essentielle de K. C’est évidemment un fait a posteriori de savoir quelles propriétés sont essentielles à un genre donné. (Ellis 2001 : 219)

Notons qu’ici comme en d’autres endroits, Ellis ne semble pas disposer d’une notion d’essence qui soit d’une quelconque façon plus raffinée que celle de la seule nécessité. Par exemple :

Ces postulats, s’ils sont vrais, doivent sans doute être nécessairement vrais, du fait qu’il est très possible que, si les choses n’avaient pas la constitution qu’ils sont théoriquement supposés avoir, ils ne pourraient pas être des choses du genre qu’ils sont.

Et peu après :

Cependant, s’ils sont vrais, ils sont nécessairement vrais ; c’est tout ce que l’essentialisme requiert. (Ellis 2006 : 91)

Que cela ressorte ou non d’une volonté délibérée, nous pouvons remarquer que Ellis n’emploie pas une notion d’essence aussi sophistiquée que celle, par exemple, de Fine (1994). Il est possible de soutenir que la nécessité n’est pas exactement ce que nous voulons signifier par notre notion d’essence. Je puis penser que je suis nécessairement tel que 2 + 2 = 4, mais non pas que je suis essentiellement tel que 2 + 2 = 4. Certainement, dans tous les mondes où j’existe, 2 + 2 = 4, et selon ce critère je suis nécessairement tel que 2 + 2 = 4. Il semble pourtant que nous devrions nier l’affirmation selon laquelle je suis essentiellement tel que 2 + 2 = 4, parce que cette vérité mathématique, bien qu’elle soit vraie dans tous les mondes (et par conséquent dans tous les mondes où j’existe) ne doit pas faire partie de mon essence.

Pour d’autres raisons, je me suis ailleurs interrogé (2004 : 116-18 et 2006 : 58) sur la question de savoir si le fait d’expliquer l’essence de cette façon capturait adéquatement l’idée qu’elle renferme. La question serait de savoir comment nous pouvons savoir qu’une propriété F est essentiellement du genre K. Nous pouvons savoir que F est instancié par tous les membres d’un genre, mais cela ne semble pas suffire à montrer qu’il lui est essentiel de l’être pour être un membre de K. Une propriété G est non-essentielle ou accidentelle pour K, si le fait qu’un membre de K l’instancie est un fait contingent. Mais cela laisse ouverte la possibilité contingente que tous les membres de K se trouvent justement instancier G. G est accidentel, mais cependant il est possédé universellement par tous les membres de K. Comment, donc, pouvons-nous différencier les propriétés universelles qui sont essentielles de celle qui, pour ce que nous en savons, sont universelles mais accidentelles ? 

Il existe une réponse à cette question, mais qui ne sera sans doute pas d’une grande utilité pour l’essentialiste. On pourrait soutenir que les propriétés essentielles sont celles qui peuvent supporter les inférences contrefactuelles, alors que les propriétés accidentelles, même si elles sont universellement possédées par l’ensemble des membres du genre, ne le peuvent pas. Nous pouvons ainsi dire que si F est une propriété essentielle de K, il existe un contrefactuel vrai tel que si le particulier a, qui n’est pas un membre de K, était un membre de K, il serait un F. D’un autre côté, même si G est une propriété accidentelle universelle de K, elle ne peut rendre vrai le contrefactuel selon lequel si a, qui n’est pas un membre de K, était un membre de K, il serait un G. Une possibilité de critique de cette position reste cependant ouverte à l’anti-essentialiste. La réponse que nous venons d’examiner stipule en préalable qu’il y a des propriétés essentielles, sans qu’elles aient été établies par ailleurs. Mais elle fait pourtant une distinction entre les propriétés essentielles et les propriétés accidentelles universelles en des termes contrefactuels. Procéder ainsi semble ne pouvoir faire qu’accroître notre suspicion. L’un des avantages de l’essentialisme par opposition, par exemple, au réalisme des mondes possibles de Lewis, est que l’essentialisme ne requiert qu’un seul monde. Il s’agit d’un exposé naturaliste qui n’a besoin que de l’existence de notre monde. Le recours aux vérités contrefactuelles comme façon de distinguer ultimement entre les propriétés accidentelles et essentielles semble aller à l’encontre du cœur de la théorie. Les essentialistes affirment, cependant, qu’ils disposent également d’un exposé naturaliste de la vérité des contrefactuels. Les propriétés essentielles elles-mêmes appartiennent à notre monde, mais elles ne sont pas pour autant impuissantes à rendre vrais les contrefactuels. Or cela, tel que je l’envisage, semble signifier que la relation de rendre-vrai des contrefactuels est l’un des objectifs en vu duquel les propriétés essentielles ont été définies. Le fait qu’une propriété essentielle rende un contrefactuel vrai semble, à mon sens, n’être qu’une simple stipulation, et ceci même, nous le verrons, n’est que l’un des exemples où un bénéfice supposé de l’essentialisme est en réalité l’une de ces assomptions : le fait que les propriétés essentielles sous-tendent les vérités contrefactuelles est simplement admis.

Malgré ce propos sur la nécessité, qui est devenue une partie prédomi-nante de la notion de nécessité, en raison, je le suspecte, des idées de Kripke (1980) — en certains endroits, Ellis y met moins d’emphase, pour se concentrer sur la notion lockéenne d’essence. Par notion lockéenne, j’entends quelque chose dans la ligne de pensée d’une substructure commune à tous les membres d’un genre qui fonde, et ainsi explique, leurs qualités superficielles communes. L’essence réelle de Locke joue ce rôle, bien que cela soit également pour lui, et de façon importante, « l’être même de toute chose, par laquelle elle est ce qu’elle est » (Locke 1690, 3.3.15). L’essence de Ellis semble avoir le même rôle que l’essence réelle de Locke, par exemple, lorsqu’il dit :

Si notre science est vraie, les essences postulées sont les causes intrinsèques des propriétés manifestes et des comportements des substances en question. (Ellis 2006 : 92)

Et l’idée lockéenne d’une essence comme étant « l’être même de toute chose, par laquelle elle est ce qu’elle est » est également présente, ainsi :

Mumford n’est pas convaincu du fait qu’il y ait un besoin quelconque de mon postulat additionnel selon lequel les genres naturels doivent avoir une essence réelle, i.e. des ensembles de propriétés ou de structures intrinsèques en vertu desquels les choses qui appartiennent à ces genres naturels sont des choses du genre qu’ils sont. (Ellis 2006 : 90-1)

Ellis continue en affirmant clairement que la notion de qualité intrinsèque est une notion causale (2006 : 91). Une telle essence intrinsèque a des pouvoirs causaux explicatifs. Ces propriétés expliquent les comporte-ments, en incluant, on peut le supposer, l’essence nominale des membres de ces genres. Et cette idée entraine avec elle une certaine notion de nécessité : « … avoir la même essence implique le fait d’appartenir au même genre et une différence quant à l’essence implique une différence quant au genre. » (2006 : 93)

Il se trouve alors qu’Ellis se donne une définition assez complexe de la notion d’essence. C’est une propriété — ou un ensemble de propriétés intrinsèques ou sous-jacentes — qui est nécessaire et, semble-t-il suffisante, pour être un membre d’un genre particulier K, et il est ainsi nécessaire que tout membre de K la possède. Cette notion complexe doit être basée sur au moins deux postulats. Le premier est que le com-portement superficiel observable et les qualités manifestes des choses soient expliqués par des propriétés sous-jacentes d’ordre inférieur. Nous pouvons appeler ce postulat le postulat de micro-réduction. Le second est le postulat essentialiste selon lequel il existe une propriété ou un ensemble de propriétés sous-jacentes unique exerçant cette fonction pour l’ensemble des membres du genre. Il serait possible de soutenir un seul de ces postulats, sans soutenir l’autre. On pourrait être un micro-réductionniste sans pour autant être un essentialiste si l’on pensait, par exemple, que les mêmes propriétés et comportements de degré supérieur pouvaient être réalisés de façon variable par différentes propriétés de degré inférieur. Et l’on pourrait être essentialiste sans être micro-réductionniste, en considérant que les essences doivent être recherchées au niveau macroscopique plutôt qu’au niveau microscopique. L’essence réelle lockéenne, cependant, est une notion qui lie ces deux engagements ensembles et il semble évident que la notion d’essence de Ellis aille dans ce sens. J’ai déjà mentionné que le postulat de micro-réduction reste discutable, selon l’analyse de Nancy Cartwright. Mais je m’en tiendrais dans la suite de cet article au seul postulat essentialiste.
L’argument en faveur de l’essentialisme
Je porterai de nouveau mon attention sur l’argument du nouvel essentialisme de Ellis, en partie parce que je considère que Salmon a déjà réfuté de façon appropriée l’argument dit de Kripke-Putnam en faveur de l’essentialisme. L’argument de Ellis n’est pas direct, mais les arguments directs sont rares en métaphysique. Nous avons au lieu de cela un argument par « exposition » :

La forme de l’argument … est un argument par exposition. Vous montrez vos articles et invitez les gens à les acheter. Si votre système frappe vos lecteurs comme étant plus simple, plus cohérent ou plus prometteur que toutes les alternatives existantes traitant des difficultés récalcitrantes d’autres systèmes, alors cela peut être une bonne raison de l’acheter. (Ellis 2001 : 262)

Je n’ai rien contre l’utilisation de ce type d’argument en métaphysique. Il est assez commun de supposer une certaine ontologie pour ensuite justifier son choix sur la base de sa productivité. On pourrait le voir comme une analyse de type « coût-bénéfices ». On considère en quoi une assomption est ontologiquement extravagante et non-économique, puis nous mettons dans la balance ce coût avec les bénéfices que cette ontologie fournit. Cette ontologie peut expliquer des difficultés liées à d’autres systèmes par un exposé simple et unifié. Ainsi Lewis (1986), peut-il faire une assomption aussi ontologiquement extravagante que celle consistant à admettre l’existence d’une infinité d’autres mondes concrets, ressemblants plus ou moins au nôtre, tout en justifiant l’adoption d’une hypothèse si fantastique par le fait qu’elle fournit des théories robustes concernant les contrefactuels, la causation, la modalité, les propriétés, et ainsi de suite. De façon similaire, la justification que donne Molnar de son ontologie de pouvoirs est donnée en termes du travail qu’ils peuvent accomplir. (2003 : 186) Nous pouvons envisager une ontologie en suivant la ligne de pensée de ce que Lakatos nommait un programme de recherche (1970). Certains programmes sont productifs : ils conduisent à un accroissement de la connaissance et ainsi fleurissent. Mais d’autres ne fleurissent pas et doivent dès lors dépérir, voir mourir.

Bien que la méthode soit acceptable, nous devons encore examiner le détail spécifique de l’argument par exposition qui nous est offert. Nous devons considérer si les bénéfices supposés sont bien réels et, le cas échéant, s’ils compensent véritablement les coûts. Car chacune des choses que nous ajoutons à notre ontologie doit mériter son engagement. La position de Ellis consiste à dire que bien que les essences soient simplement postulées, elles le sont sur la base de leur pouvoir explicatif. Et ce que nous obtenons en retour est une théorie de la nécessité immanente et des possibilités réelles immanentes (par opposition aux extra-mondaines), une théorie de la causalité, une théorie des inférences contrefactuelles, un mandat en faveur de logiques non-extensionnelles, comme la dissolution du problème de l’induction. (Voir l’exposé dans Ellis 2001 : chap. 8).   

Mais je dois maintenant faire retour au thème de la section précédente et considérer comment les propriétés essentielles des membres de genres ont été distinguées de leurs propriétés accidentelles. Le problème de l’accidentel qui est universel a montré que nous ne pouvions inférer simplement à partir du fait que tous les membres du genre K ont la propriété F, que F était une propriété essentielle de K. Quelque chose de plus était requis. En tant qu’idée de départ, nous avons observés que l’essentialiste devait affirmer qu’une propriété essentielle devait être possédée non-seulement par l’ensemble des membres actuels d’un genre, mais également par tout membre possible de K. A l’opposé, concernant une propriété accidentelle, certains membres possibles de K devaient pouvoir ne pas posséder cette propriété. Mais nous pouvons maintenant voir que le fait de supposer qu’il y a des essences, ce qui est l’assomption de base à partir de laquelle la position essentialiste doit commencer, consiste à supposer certains éléments – une propriété ou un essaim de propriétés – capables de fournir la nécessité désirée. L’assomption consiste en ce que tous les membres de K, aussi bien actuels que possibles, ont cette propriété essentielle. Et nous pouvons alors nous apercevoir qu’une fois que cela est admis, tous le reste s’ensuit. Admettre une chose ayant cette caractéristique consiste à admettre quelque chose capable de supporter un contrefactuel, par exemple, selon lequel si a, qui n’est pas un membre de K, était un membre de K, il serait un F. Ce qui consiste également avec l’admission du fait que le problème de l’induction est résolu, parce que c’est admettre que tout membre de K se comportera, de par son essence, comme les autres membres de K. Les propriétés essentielles de Ellis sont donc causalement productives du comportement, ce qui nous conduit ainsi à admettre également une théorie anti-humienne de la causation. Et du fait que nous disposons de telles connections nécessaires, cela conduit à admettre le fait qu’une logique non-extensionnelle sera utile à l’expression d’affirmations causales vraies à propos du monde. Tout ceci nous montre que dans le cas de l’essentialisme, en fin de compte, tout gain putatif ressortant d’une analyse coût-bénéfice est illusoire. Les bénéfices supposés de la théorie sont en fait exactement égaux aux coûts qu’ils impliquent. Nous sommes seulement par là en train de prêter à la théorie ce que nous avions initialement besoin d’admettre afin de disposer d’une conception adéquate de l’essence. Etre une essence consiste à faire toutes ces choses et nous n’avons pas réellement admis la notion d’essence tant que nous n’avons pas admis qu’elle permet la résolution de la totalité de ces problèmes. Nous devrions conclure une nouvelle fois, par conséquent, que de la même manière qu’il n’existe aucune motivation sérieuse provenant de l’exposé de Kripke-Putnam, il n’y a pas de motivation sérieuse provenant de l’analyse coût-bénéfices ou de l’argument par exposition.

Un autre argument peut-il exister ? Cela est certainement possible. Dans le reste de cet article, j’examinerai un argument qui n’a jusqu’ici été que vaguement articulé, selon lequel il y a des essences parce qu’il y a une évidence quant au fait qu’il y a des genres naturels, et que les genres naturels n’existent qu’en raison du fait qu’il y a des essences. Mais je soutiendrai, au contraire, que la notion de genre naturel n’a pas besoin de celle d’essence. Des genres sans essences pourront parfaitement satisfaire par eux-mêmes toutes les conditions que l’on peut en attendre.


Des genres sans essence
Wilkerson est l’un de ceux qui soutiennent l’existence d’une connexion étroite entre les genres naturels et les essences. Il soutient que « la notion de genre naturel doit d’abord être rattachée à celle d’essence réelle, comprise comme la propriété ou l’ensemble de propriétés à la fois nécessaires et suffisantes pour définir l’appartenance à un genre. » (Wilkerson 1995 : 30), ou encore, « je crois que l’engagement quant aux genres naturels est un engagement quant à certaines essences réelles permettant les généralisations scientifiques » (1995 : 62). Dans Laws in Nature (2004 : ch. 7), j’essayais d’argumenter contre ce point de vue en soutenant qu’il pouvait y avoir des genres naturels sans essence ; mais Ellis demeura impassible. Il appelle les genres qui n’ont pas d’essence des genres humiens (Ellis 2006 : 94). Bien qu’il reste possible d’appeler un tel groupe un genre naturel, continue-t-il, il s’agit clairement d’un genre inférieur. Il n’a qu’une essence nominale là où les autres disposent d’une essence réelle. Il n’y a pas de mécanisme causal sous-jacent, pas d’essence réelle lockéenne, que chacun des trois membres possèdent et qui est responsable du fait qu’ils instancient tous les trois la même forme. Pour cette même raison, de tels genres sont « ontologiquement suspects » (2006 : 94).   

Arrivés à ce point, cependant, la situation peut être renversée à l’encontre de l’essentialisme. La ressemblance seule est dépeinte comme étant inadéquate pour constituer un genre authentique, non suspect ou non susceptible d’être suspecté. Mais ce qui libèrerait un genre de toute suspicion, le mécanisme sous-jacent commun à l’ensemble des membres d’un genre, ressemble encore beaucoup à la relation de ressemblance, mais à un niveau inférieur. A la place de propriétés macroscopiques ressem-blantes, telles que la forme, sont mises des propriétés microscopiques ressemblantes. Tous les membres de ce genre naturel authentique se ressemblent en ce qu’ils partagent tous cette substructure ou ce mécanisme. Ainsi ces deux positions sont-elles exactement semblables, n’ayant pour seule différence que le degré plus ou moins élevé où cette ressemblance est située.

Si tel était le cas, remarquons-le, cela serait très dommageable pour l’essentialisme. Je pense, cependant, que les essentialistes nieront cette conclusion. Mais sur quelle base appuieront-ils leur déni ? L’essentialiste insistera pour défendre que l’essence est plus qu’une simple ressemblance de la substructure commune à l’ensemble des membres du genre. Deux éléments sont au fondement de cette insistance, mais ils sont tous les deux discutables.

En premier lieu, on pourrait soutenir qu’il y a plus qu’une simple ressemblance humienne entre les membres d’un genre, la substructure disposant d’une sorte de nécessité. Elle est nécessaire et suffisante pour définir l’appartenance à un genre, comme le soutient Wilkerson. Mais nous avons déjà examiné certains éléments nous permettant de révoquer en doute ce type de point de vue. Le fait que la possession d’une telle substructure soit nécessaire pour définir l’appartenance ne devrait rien signifier de plus que le fait que des particuliers sont regroupés sur la base de la possession de telle substructure, ce qui serait assez compatible avec l’idée d’un genre comme genre ‘humien’. Mais sans doutes ses défenseurs considèrent-ils que la notion de nécessité possède une signification plus profonde, par exemple par le fait qu’il existe un contrefactuel vrai, tel que, si tout particulier qui n’est pas un membre de K, était un membre de K, alors il aurait cette substructure. Or cela, comme je l’ai soutenu dans la section précédente, est une simple assomption ou stipulation relative à ce que c’est qu’être une essence. Il ne peut s’agir d’un argument capable de fournir la raison pour laquelle une nécessité servant de support aux essences existe. L’argument selon lequel les substructures sous-jacentes des essentialistes sont plus que de simples genres humiens de degré inférieur, en raison du fait que ces substructures servent également de support à la nécessité, demeure un argument sans fondement.  

Le second argument sur quoi se fonde l’idée que les genres naturels pourraient être considérés comme étant différents des genres humiens consiste à dire que ces substructures sont des mécanismes causalement générateurs des propriétés et des comportements de degré supérieur. Il s’agit de la notion lockéenne d’essence réelle. Il est donc inutile de mentionner une fois encore que le micro-réductionisme reste une position philosophique ou idéologique — une position qui peut tout à fait être un postulat de la science et disposer d’un certain succès, reconnu des instances scientifiques, bien qu’il n’ait toujours pas été établi comme étant une vérité universelle. Mais même en laissant de côté cette réserve, un autre type de critique, assez récent, consiste à dire que même en acceptant la micro-réduction, nous ne sommes nullement engagés pour autant dans aucune forme sérieuse d’essentialisme (voir Chakravartty 2008). Ce qui fait que quelqu’un est un micro-réductionniste est simplement qu’il considère que les propriétés et les pouvoirs de degré supérieur des choses sont d’une certaine façon déterminés et expliqués par des propriétés et des pouvoirs de degré inférieur. Cela n’implique pas que ces propriétés ou ces pouvoirs d’ordre inférieur soient essentiels, ainsi en ce qui concerne l’appartenance à un genre, ni qu’ils sont l’être même de la chose, ce par quoi elle est ce qu’elle est ; cela n’implique pas même le fait qu’une seule et unique propriété ou pouvoir produise le phénomène d’ordre supérieur dans chacune de ses instances. L’idée que le phénomène d’ordre supérieur puisse être réalisé ou instancié diversement par différentes propriétés d’ordre inférieur est un élément déjà familier dans le domaine de la philosophie de l’esprit. Cela laisse ouverte la possibilité qu’un groupe puisse être apparenté à un degré supérieur, que ces caractéristiques d’ordre supérieur soient produites par des phénomènes qui sont d’un ordre relativement inférieur, tout en possédant des différences au niveau de ces propriétés productrices d’ordre inférieur. Toutes les choses fragiles se ressemblent, par exemple, en ce qu’elles se brisent facilement lorsqu’elles sont frappées. Nous pouvons admettre que cette fragilité ait dans chaque cas une base dans des propriétés structurelles qui sont d’un ordre relativement inférieur, mais il est possible qu’il s’agisse de propriétés structurelles très différentes, se trouvant à la base de différents cas de fragilité. Cela nous montre que nous pouvons admettre l’élément micro-réductif, et causalement efficace, de la notion lockéenne, sans que cela ne nous engage en aucune manière à l’essentialisme. Ce qui compte dans ce type d’exposé des substructures efficaces est le fait que les propriétés d’ordre inférieur soient causalement affectées de façon adéquate. Comme Chakravartty le souligne (2008), se sont les pouvoirs qui font le travail ici, et non la notion d’essence.

Ce dernier point ouvre la porte à une dernière critique. Ellis a soutenu que l’on ne pouvait expliquer les genres naturels en termes de pouvoir sans faire appel à l’essentialisme :

Mumford suggère également que nous pouvons raisonnablement croire aux pouvoirs causaux pour autant sans être essentialistes. Mais je trouve ce point de vue assez difficile à comprendre. Premièrement, l’existence des pouvoirs causaux implique clairement l’existence des genres naturels de processus. En particulier, cela implique l’existence d’au moins quelques-uns des genres de processus qui sont la manifestation de ces pouvoirs. De plus, les pouvoirs en question appartiennent nécessairement à l’essence des ces processus. (Ellis 2006 : 94)

Ellis semble penser que le simple fait d’accepter les pouvoirs causaux fait de nous des essentialistes : ainsi sa propre liste d’essentialistes : Shoemaker, Martin, Molnar, Heil et Cartwright (Ellis 2002 : 7) – est rassemblée sur l’idée de leur engagement envers les pouvoirs plutôt que sur un engagement explicite, ou même sur une simple mention, de leur essentialisme. Sans doute croire aux pouvoirs, c’est croire en des propriétés dont l’essence est d’être telles qu’elles sont dirigées vers d’au-tres propriétés : leurs manifestations. Ce qui fait d’une disposition qu’elle a la disposition de solubilité, par exemple, est exactement le fait qu’il s’agit de la disposition à se dissoudre. S’il ne s’agissait pas d’une disposition à se dissoudre, nous n’aurions pas affaire à la disposition de solubilité. Mais cela constitue-t-il pour autant un engagement vers une quelconque forme sérieuse d’essentialisme ? Comme je l’ai déjà soutenu ailleurs (2004 : ch. 10), Il ne s’agit en aucun cas d’une forme substantielle d’essentialisme. Il y a certainement quelque nécessité qui est impliquée dans le fait que la manifestation de la solubilité implique exactement ce genre de manifestation plutôt qu’un autre, mais la source de cette nécessité n’est rien d’autre que l’identité. La solubilité n’est rien que le pouvoir de dissoudre. De manière générale, j’estime, la nature et l’identité d’une propriété ou d’un pouvoir sont entièrement fournis par sa relation, en particulier sa relation causale, avec d’autres propriétés ou d’autres pouvoirs (en suivant Shoemaker 1980, je considère les propriétés comme étant simplement des essaims de pouvoirs). Si être une propriété F est simplement le fait d’être dirigé vers la manifestation G, alors il est évident que tous les F seront dirigés vers des G. Aucun essentialisme sérieux n’est requis à cet endroit au dessus ou au delà de la simple identité. De la même façon, si être un processus causal H est simplement le fait d’être la manifestation de F, alors l’identité est suffisante.

Genres naturels et référence directe
Certains tendraient à abandonner par conséquent la notion même de genre naturel, ainsi Hacking (2007), par exemple, en partie parce que la notion paraît être si confuse. Pour ma part au contraire, je ne pense pas que le fait de comprendre le monde en termes de genres, et le fait de faire référence à ces genres, n’offense véritablement nulle vérité métaphysique. Libéré de la notion d’essence, les genres naturels deviennent ontologiquement inoffensifs.

Je suis en accord avec Ellis, et d’autres, à propos du fait que le monde possède au moins certaines liaisons. Il n’y a pas de continuum (Ellis 2001 : 3) ; le monde n’est pas un porridge indifférencié, sans variété. Il existe certaines similarités et différences réelles. Sur la base de ces similarités et de ces différences réelles, les objets et les substances tombent dans des genres. Mais je les vois comme n’étant rien de plus que des universaux, ou des types, appliqués à des objets, ou à des substances, plutôt que des modes ou des tropes. En suivant Lowe (2006), nous pouvons appeler ces genres de modes des attributs, nous retrouvant ainsi avec deux types d’universaux, les genres et les attributs. Je suis également tenté par une certaine forme de réalisme immanent à propos des universaux (Armstrong 1978) dans lequel les universaux existent seulement dans leurs instances, par opposition à la forme platonicienne de réalisme à propos des universaux. De tels universaux immanents sont ces choses qui passent au travers d’une pluralité. Il existe une identité authentique de rouge qui court au travers de toutes les choses rouges. De façon similaire, si les électrons forment véritablement un genre, il existe une propriété authentique d’électronicité qui court au travers de tous les électrons. Avoir une conception des genres en tant qu’universaux non platoniciens nous libère de toute suspicion à propos du fait qu’ils puissent être des entités distinctes. Les universaux existent, mais seulement dans leurs instances. Ce ne sont pas des entités séparées, ni des particuliers. De façon similaire, les genres naturels ne sont pas par eux-mêmes des entités, mails ils sont cependant réels.

Une identité courant au travers d’une multiplicité ne requiert pas l’existence d’une essence. Tout ce qui est requis est la similarité. Il peut exister quelque raison pour expliquer l’existence de ces similarités. Les groupes de propriétés se rassemblent peut-être naturellement, donnant ainsi ce que Boyd (1999) appelle des essaims de propriétés homéo-statiques. Mais de tels genres peuvent aussi avoir une dimension temporelle qui permet un processus de changement graduel au sein de ces similarités, ce qui serait un challenge tout autant pour l’essentialisme que pour le quadri-dimensionnalisme d’Armstrong en ce qui concerne les genres.

Nous sommes accoutumés à d’idée que les objets peuvent préserver leur identité numérique à travers le changement. Un arbre qui fait quatre mètres de haut aujourd’hui, peut n’avoir fait qu’un mètre de haut une année auparavant, par exemple, mais pour autant rester le même arbre. De façon similaire, je pense que nous devons allouer la possibilité de changements graduels dans les genres ou les types d’objets ou de substances, permettant ainsi que la similarité spécifique par laquelle les membres d’un genre se ressemblent puisse changer graduellement au travers du temps. Il se peut que de tels cas soient assez rares, je crois qu’il s’agit néanmoins d’une possibilité authentique, et ainsi ceux qui excluent la possibilité que les espèces biologiques puissent être des genres en raison du fait qu’ils sont susceptibles de subir certains changements évolutifs seraient dans l’erreur (ce point de vue est discuté dans Ellis 2001 : 169). La taille moyenne des êtres humains, par exemple, a graduellement évoluée au cours des siècles. Les membres d’un genre ont pu se ressembler en étant petits et se ressemblent maintenant dans le fait d’être grands. Mais le changement dans la ressemblance a été graduel et suffisamment continu pour que nous ne soyons pas enclins à penser qu’un genre s’est éteint et qu’un autre a vu le jour. Bien que je pense que nous devions reconnaître l’existence de similarités et de différences réelles dans le monde, cela ne revient pas à dire qu’il n’existe qu’une seule façon exacte de diviser conceptuellement le monde. Nombre de similarités et de différences réelles n’auront aucun intérêt pour les humains et leurs pratiques scientifiques. Les termes de genres que nous utiliserons seront ceux qui pourront nous être utiles, et le fait d’être utile impliquera souvent une division concernant quels sont les termes génériques qui ont été reconnus comme disposant d’un fondement réel, nous rendant capables d’identifier des clivages authentiques dans la nature. Il se peut qu’il existe d’autres termes de genre, dont nous pourrions avoir l’utilité, qui soient eux-mêmes fondés sur d’autres clivages, et nous pourrions en venir à les utiliser si la science le demandait. Mais avoir le choix parmi de nombreux termes génériques qui pourraient tous nous être utiles ne signifie certainement pas que nos termes de genre actuels ne parviennent pas à saisir des similarités réelles dans la nature. Pour cette raison, nous devons nous placer du côté de ce que Dupré (1993) nomme le réalisme de promiscuité. En réalité, les genres sont très nombreux, et la plupart d’entre eux demeurent encore inconnus et sans même qu’ils aient été remarqués.   

J’ai aussi une certaine sympathie pour les théories de la référence directe (voir Recanati, 1993) mais encore une fois je pense qu’elles peuvent être élaborées en des termes non-essentialistes. Le baptême initial d’un genre peut avoir eu lieu, et une signification être passée à d’autres usagers du langage au travers d’une chaîne causale. Dans la théorie de la référence directe, nous sommes en mesure de référer directement à un tel genre, sans passer par une description. Cela signifie également que nous n’avons pas à référer via une essence, ou à avoir connaissance de conditions nécessaires et suffisantes à l’appartenance à un genre. De la même façon que nous pouvons référer directement à un particulier, nous pouvons directement référer à des groupes de particuliers par le biais de types [qua types]. Cela rend possible le fait que nous puissions continuer de nous référer à un genre – un groupe de particuliers ressemblants –, même si la façon qu’ils ont de se ressembler change et évolue lentement. Une théorie causale de la référence directe permettra à cette référence de survivre à des telles éventualités si elles restent suffisamment continues.

Conclusion
J’ai soutenu une position selon laquelle la notion de genre naturel était ontologiquement inoffensive, en ce qu’elle n’avait pas besoin de celle d’essence pour survivre. J’ai également défendu l’idée qu’il n’existe, de toute manière, aucun argument convaincant en faveur de l’acceptation des essences. L’argument dit de Kripke-Putnam ne parvient pas à fournir ces essences sur la base de la théorie de la référence et l’argument par exposition de Ellis ne nous donne que des gains illusoires lors d’une analyse de type coût-bénéfices. L’essentialisme ne peut ainsi prétendre à être une ontologie productive. La compréhension des genres en tant que types de particuliers ressemblants — que ces ressemblances soient d’ordre micro- ou macroscopiques, est à lui seul suffisant.
Remerciements
Des versions antérieures de cet article ont été données à l’Institut Jean Nicod de Paris, à l’Université de Provence (Aix-Marseille 1, Séminaire de métaphysique), et à la conférence Ratio de 2005, en Lecture. Je remercie tous ceux qui m’ont apportés leurs commentaires, et tout particulièrement Brian Ellis. La version définitive a été écrite avec le support du AHRC-funded Metaphysics of Science Project.

(Traduction française Diego Covu)
Bibliographie
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