Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



lundi 20 mai 2013

Recension de Kevin Mulligan, Wittgenstein et la philosophie austro-allemande, Vrin, 2012, 247 pages.


Bruno Langlet


Ce livre donné par Kevin Mulligan contient des articles ou des parties d’articles d’abord publiés en anglais, puis traduits et remaniés pour l'ouvrage. Des chapitres originaux ont aussi été ajoutés.
Le tout a une unité de composition forte et s’articule autour de ce que l’A. soutenait dès l’introduction d’un opus antérieur (co-édité avec J.-P. Cometti en 2001 dans la même collection). Voici ce que Mulligan faisait remarquer : « Si l’on pense aux sujets préférés de Wittgenstein – la nature des concepts formels, la modalité, la nature du voir comme, la nature de la justification critériologique, la signification secondaire – on est tôt ou tard frappé par deux choses. D’abord, à quelques exceptions partielles près, ces sujets n’intéressaient pas Frege, Russell et Moore. Ensuite, ce sont des préoccupations paradigmatiques des philosophes autrichiens et des phénoménologues réalistes. »[1]Cette position tranchait avec les habitudes amenant à inscrire Wittgenstein dans la tradition philosophique issue de Cambridge seulement, en regard de laquelle sa singularité en apparaissait d'autant plus inexplicable – pour le Tractatus, déjà, mais surtout pour ladite deuxième phase de sa philosophie.
Ce nouveau livre qui paraît onze ans plus tard, consacré à Wittgenstein et la philosophie austro-allemande, présente, documente et prend pour sujet d’investigation ce fait repéré et traité par l’A en divers loci. Nombre de rajouts à la liste précédente des intérêts de Wittgenstein sont d’emblée  présentés. Ces mentions supplémentaires sont les suivantes : « la nature du fait de vouloir dire quelque chose avec une expression, de vouloir faire, des capacités, de la compréhension d’une culture nouvelle, le rapport entre les règles et les significations, la signification et les phrases musicales, le voir comme et son rapport à la perception et l’imagination, le rapport entre le brun et le solide des couleurs, les distinctions entre concepts formels et matériels, entre relations internes et externes, entre causes, raisons et motifs, entre critères et symptômes, entre le mouvement de mon bras et mon acte de lever le bras, entre les démonstratifs et les noms propres, entre les certitudes critiques et primitives. »[2] A nouveau Kevin Mulligan indique que ces sujets ne sont pas vraiment ceux des philosophes de Cambridge, mais bien plutôt ceux des « héritiers » de Bolzano et Brentano et qui ont eu une influence capitale : Marty, Stumpf, Ehrenfels, Husserl, Meinong, Twardowski (en tant qu’élèves directs de Brentano). Ce sont aussi les cas de Lipps, Hartmann, Ortega y Gasset, Pfänder, Reinach, Geiger, Edith Stein, Max Scheler, Ingarden, Bühler qui furent sujets à ce que Mulligan appelle « l’effet Brentano ».

Il ne s’agit pas de retracer l’influence qu’auraient eue ces philosophes dans la philosophie de Wittgenstein – ce n’est pas le point de Mulligan. On sait par ailleurs qu’il y a une reprise et une connaissance de thèmes et de concepts de certains philosophes autrichiens chez Wittgenstein, qui fréquentait un élève de Meinong et qui a été ami de Russell et de Moore, lesquels, grâce à Stout, à ses ouvrages et à son travail d’éditeur scientifique de la revue Mind, et certainement aussi à Mackenzie, connaissaient bien certains aspects de la philosophie dite austro-allemande au moment où la philosophie à la mode de Cambridge prenait son essor.[3]
Mulligan procède d’une autre manière. Il se demande quels sont les rapports entre les descriptions wittgensteiniennes et les philosophies austro-allemandes : quelles concordances et quelles divergences entre elles ? Les descriptions de Wittgenstein surpassent-elles celles de ces philosophies? L’A. montre que chez les philosophes austro-allemands, on tend à exprimer des vérités non contingentes qui, tout en étant produites à l’intérieur de pensées descriptives à visée systématisante, ne sont pas sans correspondances avec ce à quoi aboutit la démarche wittgensteinienne de description des usages du langage et de la détermination des règles qui les gouvernent. (Même si selon Wittgenstein, de telles descriptions ont pour but de révéler la diversité de ces usages et leur irréductibilité à un système ou à un ensemble de relations qui seraient fondées sur une dépendance essentielle.)
Quel est le sens de l’établissement de ces correspondances, qui sont en fait partielles (car tous les écrits des philosophes austro-allemands n’ont pas de contreparties dans les textes de Wittgenstein) ? Un exemple extérieur donné par l’A. est frappant et illustratif et met bien en avant le point : Reinach décrit les actes sociaux à partir de leurs connexions et de l’idée que celles-ci dérivent de leurs essences – il aboutit alors à des descriptions qui sont très concordantes avec celles d’un Austin qui, lui, décrit les rapports entre actes de paroles, promesses, etc., sans présupposer aucune essence qui serait à atteindre dans ces phénomènes. Présupposés assurément différents et objets apparemment distincts, mais concordance dans le résultat et au niveau du gain philosophique aussi.[4]
C’est ce type de correspondance qui intéresse Mulligan : il cherche donc les descriptions d’usages de règles par lesquelles Wittgenstein appréhende des phénomènes qui sont aussi étudiés dans la philosophie austro-allemande des héritiers de Brentano. Cela ne veut pas dire que l’on peut transposer mécaniquement les perspectives des membres de cette école autrichienne (dont les relations entre ces philosophies sont de l’ordre des ressemblances de famille, dit Mulligan), mais il apparaît que certains points, thèmes, convictions, résultats de recherche peuvent quant à eux être concordants, et ces concordances se révèlent par l’examen des rapports précis entre les idées de Wittgenstein et celles de tel et tel philosophe, au sein d’une multiplicité des sujets traités.

Le premier thème majeur, structurant, est ainsi celui de la description (chap.1). Brentano, Husserl et Wittgenstein sont les représentants majeurs d’une démarche descriptive en philosophie –concentrée sur l’esprit pour le premier, les essences pour le second, les usages langagiers pour le troisième. Les différences d’approches sont mises en relief, mais toujours au sein d’une démarche descriptive commune, qui fait que des concordances dans les résultats et les exigences méthodologiques apparaissent. Certains corollaires se présentent aussi comme étant en phase chez ces philosophes : une conception de l’analyse qui n’est pas celle de la logique, où analyser est reconduire à une définition logique en amenant à poser une nouvelle signification (aussi de type logique) comme on le trouverait chez Bolzano, Frege et Russell. Ce n’est pas vers cela que l’on tend ici : l’analyse implique plutôt une attentivité spécifique à l'endroit des phénomènes, et cette question, repérée et expliquée, ouvre sur de nouveaux points caractéristiques. Ainsi les positions respectives des auteurs observés se recoupent-elles par exemple en ce qu’ils reconnaissent la difficulté qu’il y a à voir « le familier », tout comme ils reconnaissent aussi l’importance de la séparation et de la saisie des différences. Les usages d’exemples et de contre-exemples apparaissent aussi comme très développés au sein de ces démarches.
C’est la question troublante de savoir ce qui est véritablement découvert en philosophie qui est posée, et elle reçoit des réponses en apparence contradictoires – auxquelles il y a pourtant bien une solution. Les analyses descriptives portent sur des objets de nature psychologique mais aussi métaphysique chez Brentano, tandis que ce sont des essences qu’un Husserl cherche à cerner par ses descriptions phénoménologiques. Les philosophes qui travaillent en opérant des descriptions doivent le faire sur ce qui se trouve là-devant, et la question se pose du statut de leurs découvertes : faut-il dire qu’elles ne montrent rien de nouveau, ni rien de caché ? Oui pour Wittgenstein, mais aussi quelque chose qui n’avait pas été remarqué (P.35). Husserl et Wittgenstein s’accordent en tout cas sur le courage qui doit accompagner cette démarche consistant à tenter de décrire les choses malgré cette difficulté qui nait de la proximité.
A propos de la phénoménologie, Mulligan réattribue quelques titres en passant et peut dire qui sont les phénoménologues en tant que tels, avec l’autorité tirée de son érudition et de la profondeur de ses investigations. Reinach est « Le » phénoménologue, et, de même, ceux dont on reconnaît qu’ils sont les premiers à suivre cette veine philosophique sont présentés : Pfänder, Geiger, Edith Stein, Max Scheler, Ingarden.

En début de lecture, l’approche de l’A. s’offre donc au lecteur et son mode de présentation peut être celui d’une sorte de saisissement, en raison  du rythme rapide, du ton sec, de la précision des points mis sous examen et manifestés, de l’érudition efficace mais aussi des analyses ciblées et percutantes qui en surgissent. L’A. propose en fait lui-même des comparaisons et des descriptions de ces philosophies descriptives, comme de leurs concordances ou incompatibilités . Il faut reconnaître que l’on se surprend à se demander – très provisoirement – quel est exactement le sens de cette méthode d’analyse de l’auteur, lorsqu’il accumule les comparaisons et les remarques affirmant des ressemblances fortes mais indiquant aussi les différences inéliminables. On se demande un court instant s’il ne court pas le risque de tomber par là dans une sorte d'arbitraire bibliophilique. Cependant ces soupçons (bien mal fondés) et cette apparence de gêne disparaissent quand le lecteur parvient à placer son attention à la distance et au point de vue appelés par les remarques de l’A.  Dans ce qui se dessine progressivement, c’est une sorte de tour de force qui déjà se signale : en cela que l’A. nous met en capacité d’identifier et de saisir des résultats communs, des concordances, de voir les gains cognitifs et interprétatifs, et de repérer les objets atteints par des philosophes aux pensées diverses, difficiles et aux styles distincts.
La performance est bien là, qui amène à une telle identification informée et sagace de ces concordances, approximations et différences, par laquelle on nous dépose sous les yeux ce qui aurait peut-être dû nous apparaître dans son évidence textuelle, si nous disposions d'une égale accointance linguistique. Mais il se trouve aussi qu’il s’agit de la présentation de points autour desquels s’articulent les descriptions de Wittgenstein et de philosophies austro-allemandes. Et cela  fait justement voir comment il est possible d’opérer des connexions entre ces pensées plus ou moins étrangères entre elles à première vue, sans présupposer on ne sait quel rapport historique, ni l’invention de sources secrètes.
Au travers de cette mise en rapport, un ordre émerge des présentations de Kevin Mulligan, jetant une nouvelle lumière sur les positions des auteurs concernés, et produisant un effet de saillance pour les objets traités. L’A. applique-t-il cette méthode de description organisée, sélective, difficile et ciblée, à large spectre mais précise dans sa sélectivité, que Wittgenstein mobilise lui-même lorsqu’il cherche à produire une Übersichtliche Darstellung (une présentation synoptique)?
C’est ce qu’il peut sembler. Justement, dans une telle présentation, comme le rappelle l’auteur en traitant lui-même de ces Darstellungen wittgensteiniennes, des faits sont mis côte à côte, des connexions apparaissent et un ordre (non pas L’ordre) est indiqué – une quasi-Gestalt surgit qui aide à ressaisir l’unité de la présentation dans son caractère de synopticité et de diversité à la fois, tout en facilitant une certaine cognition. Est-ce l'indication de la mise en pratique d’une stratégie de recherche et d’exposition issue de Wittgenstein?  Voilà une interprétation sommaire et platement analogique.

Car du constat de correspondances et de différences, du dépassement de ressemblances de famille, l’A. dit que l’on pourrait tirer l’idée que certains ensembles de descriptions systématiques des penseurs autrichiens peuvent être traduits en un système de règles. Lorsque c’est possible, peut-on viser, à l’horizon, le projet d’une description systématique des divers systèmes de règles ainsi obtenus, c’est-à-dire tenter de faire émerger l’essence de ces systèmes et leurs connexions internes ? C’est un point produit par le livre, qui ouvrirait une piste pour de vastes nouvelles recherches. L’ouvrage décrirait et chercherait dans ces approches de Wittgenstein et des philosophes austro-allemands de quoi faire surgir, via des descriptions de ce qui convient et de ce qui répugne ou de ce qui ne fait que différer, des connexions fondées dans l’essence de leurs objets et des phénomènes étudiés. Il y a bien un langage de l’essence chez Wittgenstein, comme le dit Mulligan (p.47) mais il ne relève pas d’une parole ou d’une technique de révélation phénoménologique. L’essence est énoncée par la grammaire et la description des règles, et celle-ci atteint son but lorsqu’elle donne cette fameuse représentation d’ensemble, cette présentation synoptique – son avantage est de montrer de multiples connexions et dépendances là où l’intuition catégorielle phénoménologique se trouve très (ou trop ?) ciblée.
Appréhendé de la sorte, le livre impressionne et prend un aspect quasi vertigineux. Utiliser les résultats du refus wittgensteinien de descriptions structurées en systèmes, pour cerner l’importance de certaines descriptions qui sont, elles, systématiques et souvent articulées autour d’une recherche d’une essence et des connexions qu’elle autorise ? Envisager que l’on puisse traduire cela en systèmes différents de règles et en étudier les différences, les connexions, les essences ? – ce n’est pas ce que l’on pensait trouver chez Wittgenstein, et encore moins au moyen de la considération de relations, connexions, similarités, divergences, esquisses de rapports et oppositions entre ses idées et celles des héritiers de Brentano. Certes le livre parvient aussi à impressionner lorsque l’on ne mobilise pas une telle idée, qui en est comme la conséquence à visée programmatique proposée dans la conclusion. Mais elle est étayée par nombre de points mis côte à côte qui la supportent progressivement. Nous ne pouvons reprendre ici l’intégralité des distinctions et rapprochements donnés par l’auteur, non seulement parce qu’ils foisonnent, mais aussi parce que leur force collective apparaît justement via la présentation du point de vue synoptique qui se construit chapitre par chapitre.
Nous nous bornons à rapporter seulement certaines des analyses de l’A. afin d’illustrer comment son idée se trouve motivée.

Le chap.1 portait sur le thème de la description (cf. supra) et le chap.2 envisage des questions métaphysiques sous l’éclairage que leur apportent les œuvres de Wittgenstein et de Max Scheler – sur l’âme, le sujet, le monde – en les connectant à la triple distinction des objets privés, publics et des objets qui n’en sont pas (les non-objets). Ici les personnes ne peuvent être des objets – l’objet est ce qui peut être directement connu –, les actes non plus : ils  sont ceux d’une personne. Parmi ces derniers on trouve le « vouloir-dire », le non-objet par excellence chez Wittgenstein, en ce qu’il se présente comme capable de pouvoir être décrit tout en échappant à la monstration : une impression étrange résultant d’un effet du langage, lorsque nous parlons d’un vouloir dire qui nous semble être l’essence de ce que nous faisons lorsque nous voulons justement dire quelque chose.
Dans le chap.3, ce « vouloir-dire » est envisagé. Pourquoi cet intérêt (polémique) wittgensteinien pour une telle notion, qui (selon Hacker) n’a pas d’occurrence en tant que telle dans l’histoire de la philosophie? Mulligan remarque (p.71) qu’il est introduit dans la philosophie moderne par Husserl dans le premier tome des Recherches Logiques. Thème intéressant qui a pu troubler le lecteur des Recherches Philosophiques de Wittgenstein : ce thème du vouloir dire, ce « Meinen », semble connecté aussi à Meinong qui, en accord avec Marty (une fois n’est pas coutume), critique le sens que lui donne Husserl. Mais chez Wittgenstein, l’interprétation assume une différence ancrée sur le choix de l’optique langagière qui lui est spécifique, tandis que pour Meinong et Husserl le « Meinen » est plutôt une visée d’aspect, tournée vers un objet de manière à l’appréhender via une qualification.
Meinong étudie la psychologie qui sous-tend ce phénomène, tout en opérant une réflexion de type ontologique sur la nature des entités qui sont à supposer pour rendre raison de l’appréhension de certains objets entrevus sous un aspect (ou sous certaines relations) – des entités comme les objectifs ou les états-de-choses. Le « Meinen » est pour lui comme pour Marty essentiellement doxastique ou conatif, tandis que Husserl met l’accent sur lui en tant qu’acte de « signifier » prioritairement — ce que Reinach et Wittgenstein verront comme inséparable d’un vêtement linguistique. Wittgenstein qui, après avoir associé dans le Tractatus l’acte de vouloir dire et l’acte de penser, travaille ensuite à les délier, en raison de la mésinterprétation que cela peut créer lorsque l’on veut éclairer le premier phénomène en question. Il étudie comment en rendre raison sans tomber dans une optique mentaliste, et seulement en considérant l’usage qui lui est associé, afin de cerner, par une description, la règle qui le gouverne dans la pratique. Or c’est entrer dans le langage de l’essence que de faire cela selon Mulligan. Meinong et Marty, tout comme Husserl et Reinach, à leur manière, entendent aussi épingler les propriétés essentielles du phénomène sous étude.
Viser, opiner, vouloir faire, penser, signifier : autant de visées de recherche (vers des non-objets pour Wittgenstein, si l’on reste dans une optique mentaliste) pour lesquelles, à la lecture de la description frappante que donne Mulligan des connexions, distinctions et dépendances qui sont mises en évidence grâce à elles, on se trouve à penser que de ces approches circonscrivent nombre d’aspects d’un phénomène de telle manière que des traits d’essence en viennent à briller dans ledit phénomène.

Les chapitres 4 et 5 portent sur le sens et les significations (et la représentation, les règles, et la question des significations primaires et secondaires), ouvrant sur un sixième chapitre encore consacré au langage et qui concerne principalement Bühler et Wittgenstein. Les deux partagent des présupposés communs permettant une comparaison resserrée, dit l’A. – et il le montre en effet. Les positions du premier ont cependant une caractéristique importante pour Mulligan : elles montrent qu’un système est très décelable dans les phénomènes aussi étudiés par Wittgenstein, qui les voyait comme pris dans une irréductible diversité d’usages et de règles. C’est un point important pour l’objet d’étude que produit le livre.
Bühler et Wittgenstein se distinguent cependant en ce que le premier pense que le langage est représentationnel – qu’il y a une fonction linguistique du représenter –, ce que le second refuse et n’entend aucunement mobiliser dans ses explications : nommer se fait de diverses manières pour lui, mais la voie représentationaliste est à exclure.
Tous deux critiquent l’idée disant que la fonction essentielle du langage réside dans ce pouvoir de nomination : il ne s’agirait en fait que de l’une de ses fonctions, et on peut proposer des descriptions et des classifications d’usages distincts et non moins importants. Bühler et Wittgenstein voient de même dans le phénomène du « dressage » l’explication la plus approchante de ce que serait une bonne explication de l’apprentissage et de l’usage du langage. Les deux remarquent aussi que la définition ostensive présuppose une connaissance et une maitrise des structures arborescentes des concepts matériels. C’est ce que Wittgenstein signalait à travers l’idée que l’apprentissage d’un mot par définition ostensive présuppose la connaissance du rôle que le langage lui offre déjà (§§30 sq. des Recherches). Pour apprendre un emploi, il faut maitriser le jeu de langage dans lequel est comme « préparée » une place pour lui – alors que l’on aurait naïvement tendance à voir cet emploi comme capable d’être acquis par soi et comme une condition de structuration du langage.
Concordances intéressantes, et la question de l’analyse de « l’ellipse » en fait apparaître d’autres, notamment autour du cas de la « dalle » des maçons de Wittgenstein (ou du « noir » commandé au garçon de café de Bühler). Le sectateur de l’ellipse veut trouver non-exprimé un environnement linguistique implicite, dit Mulligan : on cherche à évaluer l’usage d’un terme à l’aune de la phrase complète. L’expression « Dalle ! » (dans un contexte pratique de travaux publics, pourrait-on dire) serait alors associable à un sens qui serait lui-même celui d’une phrase telle que « donne-moi la dalle ! » – mais pense-t-on véritablement en phrases abrégées ? demande Wittgenstein selon l’A. Pourquoi ne pas penser que la phase supposément abrégée est plutôt un « allongement » de  « Dalle ! », dont le sens serait, comme tel, intégral ? Remarque forte de Wittgenstein selon l’auteur. Bühler refuse aussi de voir dans l’usage d’un terme comme celui de « un noir ! » au café l’illustration d’une pensée par phrase. Ce n’est que la manifestation d’une utilisation d’un terme, laquelle est limitée en vertu de son efficacité et d’un pouvoir suffisamment distinctif qui lui échoit par l’efficace de cette utilisation dans ce contexte précis, où nous indiquons au serveur une boisson et pas une autre – ce qui est abrégé en ce sens l’est toujours au regard d’un paradigme grammatical particulier. Bühler comme Wittgenstein s’opposent à ce que l’on approche de tels usages via une interprétation où l’ellipse serait le concept central : ce qui n'a rien d'évident en la circonstance. Mais s’ils mettent aussi en avant le rôle du guidage dans le fonctionnement  du langage, Bühler trouve toujours plus de système là où Wittgenstein est amené, par la description des règles, à établir des ressemblances de famille seulement.

Les deux derniers chapitres (7 & 8) portent respectivement sur les couleurs et les certitudes. Le premier des deux indique un sujet où l’approche de Wittgenstein a été l’une de ses plus systématiques, et où une partie de ses positions entre en correspondance avec un philosophe comme Meinong qui, en 1903, a consacré un article à l’étude du solide des couleurs, à leurs relations a priori (ce qui les faisait entrer dans la construction de la Théorie de l’Objet) et à leur mélange.
C’est la question des relations internes qui est mise sous observation ici, c’est-à-dire la question de l’interconnexion des vérités sur les couleurs, et des relations entre celles-ci et les couleurs que l’on peut percevoir ou imaginer. Pour les couleurs dites impures, c’est avec Katz que Mulligan veut comparer des remarques de Wittgenstein. Meinong donne en 1903 la première « phénoménologie systématique et descriptive des couleurs » et avance l’idée d’un espace des couleurs à décrire. Il y a pour lui des proposions a priori qui portent sur les couleurs – et donc des relations internes entre couleurs (des instanciations de relations nécessaires). Wittgenstein a identifié un grand nombre d’espaces (des couleurs, auditif, visuel, tactile, kinesthésique, de la douleur, de la mémoire et de la réalité, du mouvement, de l’orientation, de la lumière noire et un espace grammatical (p. 155)), dont les descriptions entraient dans les projets de Meinong, Stumpf, Husserl. Ces descriptions passent par l’étude des relations internes entre les entités « placées » dans ces espaces. La question d’une géométrie ou d’une grammaire des couleurs leur est aussi commune et c’est cette grammaire ou cette géométrie qui décrit les relations internes entre couleurs – ce qui suppose que des relations de cette sorte aient des termes existants. Ce qui se trouve ainsi relié n’est pourtant pas clair ontologiquement : s’agit-il de propriétés ou objets idéaux, de moments non idéaux ou temporels, de choses ? demande Kevin Mulligan.
Ce qui apparaît est que pour Meinong, ce ne sont aucunement des entités psychologiques qui se trouvent reliées de la sorte, mais simplement des objets possibles d’actes psychologiques. Parce qu’il distingue les vérités empiriques et les vérités a priori au regard des couleurs, Meinong demande de plus si les couleurs vues ou imaginées épuisent le domaine des couleurs. Or la distinction entre couleurs réelles données psychologiquement et couleurs possibles ne fait pas sens chez Wittgenstein – c’est ici une belle différence. Meinong quant à lui cherche aussi à étudier précisément et à clarifier les concepts de simplicité, de complexité, de mélange ou d’incompatibilité (p. 162). Cependant, comme Wittgenstein, il distingue les relations internes suivantes entre les couleurs : ordre et distance, cas spéciaux de parenté ou de contraste, incompatibilité. Des relations internes d’ordre seraient à ce titre bien mises en relief par l’octaèdre des couleurs sur lequel les deux s’arrêtent. Ils divergent sur le statut à accorder à la notion d’espace des couleurs, mais ils pensent que la relation d’incompatibilité est un des meilleurs exemples d’une relation interne entre couleurs (p. 164).
Mulligan détaille assez précisément les nombreuses caractéristiques des positions de Meinong et de Wittgenstein touchant ces points, puis utilise cela pour jeter une lumière sur la notion de complexité que l’on trouve dans le Tractatus, et surtout sur des passages des Remarques philosophiques, où Wittgenstein atténue certaines lacunes concernant la variété des rapports entre des formes propositionnelles et d’états de choses, qui avaient été tout de suite plus richement traitées par Husserl et Meinong.
Le cas des couleurs dites impures, c’est-à-dire le cas des relations entre couleur et lumière, telle que Katz les étudie et auxquelles Wittgenstein s’ intéresse (comme par un nouvel intérêt, en délaissant l’ancien porté sur logique conçue comme quelque chose de pur, dit l’A.), donne des examens fascinants. Ici nous sommes vraiment très loin des lieux communs philosophiques. Katz cherche les relations entre les divers systèmes de couleur et Wittgenstein affirme la complexité absolue des phénomènes de couleur en remarquant que les concepts ne sont pas tous ici de la même sorte : il y a nombre de trop grandes différences entre eux. Toujours cette opposition qui réapparait entre recherche austro-allemande d’un ou des systèmes pertinents tandis que Wittgenstein reconnaît ou « célèbre » la diversité de ce qu’il prend comme sujet d’investigation. L’exposé de Kevin Mulligan se consacre beaucoup aux tentatives de Katz pour ordonner cette richesse des couleurs impures, remarque à nouveau des points d’accord entre ses thèses et celles de Wittgenstein, tout en signalant les différences d’approches et d’acceptation de caractéristiques des couleurs. C’est parce que Katz semble parvenir à extraire une approche systématique assez avancée de ce que Wittgenstein voit quant à lui comme un ensemble de descriptions beaucoup moins systématisées. Nous voyons ici plus que jamais la visée de Mulligan identifier les concordances et les différences irréductibles dans son analyse de ces corpus complexes. Les concordances révèlent aussi des correspondances entre les descriptions wittgensteiniennes et leurs contreparties austro-allemandes énoncées d’une manière plus systématique.

Le dernier chapitre (8) porte sur les certitudes et en particulier sur les certitudes primitives – les croyances de base, celles sur lesquelles nous comptons toujours (sans que nous ayons à passer par une analyse nous faisant savoir que c’est bien sur elles qu’il faut compter). Ce point est présent dans certaines œuvres de philosophes austro-allemands et aussi chez Wittgenstein. L’A. examine ici les idées de Ortega y Gasset, qui remarque comme Wittgenstein, Husserl et Scheler que la croyance primitive non fondée – celle sur laquelle on compte, à laquelle on adhère, simplement et immédiatement – se trouve partout dans toutes nos activités. Elle a un fondement solide, ce qui pour l’A la distingue « des sables mouvants des hypothèses concurrentes ainsi que des mers de doute ». Il remarque aussi  que les métaphores géologiques (sol, terre ferme, strates, sédiment, continent, fond rocheux, sous-sol), ainsi que les images architecturales (l’échafaudage, la clé de voute, le pilier de soutènement, les fondations), abondent à propos de ces croyances dont Ortega y Gasset dit qu’elles sont « des idées que nous sommes » plutôt que des idées que nous avons (p. 184). Leur caractéristique est que nous comptons plus, à leur propos, sur « l’obtention de certains états de choses » que sur la vérité de propositions ou de pensées – ce que l’A. tire des idées de Scheler.
Wittgenstein, Husserl et Reinach produisent des réflexions sur les états psychologiques impliqués dans les attitudes tournées vers l’objet de ces croyances et marquées par la certitude. Mais pour Ortega y Gasset et Wittgenstein, ces certitudes ne ressortissent pas à une entreprise cognitive ; on se trouve « immergés en » elles pour le premier, elles entrent dans une forme de vie pour le second. Les caractéristiques que ces auteurs entendent illustrer de la sorte sont ici très proches les unes des autres. Or K. Mulligan remarque que de telles certitudes primitives sont conçues comme en relation entre elles et donc comme formant système – ce que Wittgenstein accepte ici à sa manière. Mais elles n’entretiennent pas des relations logiques comme le feraient les idées ou croyances de niveau plus explicite et réfléchi. Il s’agit même plutôt d’une sorte de « répertoire » dont les entrées sont, pour Ortega y Gasset, connectées entre elles, tandis que Wittgenstein dit d’elles qu’elles forment un système, « une structure » (p. 200) : il est alors difficile de dire quel est le type de structure correct ici. La question de la structure des doutes ou des incertitudes primitives semble cependant être importante pour mieux comprendre cela – disons en tout cas que c’est par elle que Wittgenstein s’oriente dans cette recherche qui, pour Mulligan, représente « le dernier avatar du concept de système dans sa pensée ».
Quoi qu’il en soit, il faut se tourner vers la perception, l’action, les états mentaux, la terre et le monde, les normes et les règles pour voir fonctionner ces certitudes et incertitudes primitives. Il y a une certitude primitive collective dans les règles, normes et habitudes – l’usage n’implique pas  une « adhésion » fondamentale, il est juste primitivement certain. Wittgenstein semble trouver cela dans les règles pragmatiques et s’accorderait avec Scheler à propos du caractère non cognitif et non théorique de notre rapport aux règles, lequel est manifesté, mais seulement lorsqu’elles sont suivies ou bien enfreintes. Mais qu’elles soient suivies aveuglément (Scheler) ou pas, elles « guident », comme les structures linguistiques le font pour Bühler. Elles sont une couche de base – sur cela il y a un accord assez fort entre Wittgenstein et ces penseurs, et ces certitudes basiques, avec leur interconnexion, ne sont pas fournies par la logique ou une vérité conquise réflexivement.

Kevin Mulligan tire de ces mises en rapport, de ces concordances ou différences, l’idée qu’il n’y a pas un hermétisme réel entre la philosophie singulière de Wittgenstein et l’ensemble des philosophies des héritiers de Brentano. Si nous pensions qu’il y en avait un, c’est parce que les différences de langage descriptif, la diversité des présuppositions et l’opposition des styles philosophiques nous masquaient des résultats qui, souvent, s’accordent – une belle manière de montrer comment apprendre à voir. Et surtout, une manière de leçon d’histoire de la philosophie, du moins une leçon de description qui amène à identifier des résultats mutuellement raccordés, cet accord indiquant de ce fait la force d’une idée atteinte par des penseurs développant des approches différentes.

Certes les pensées des philosophes austro-allemands sont connectées entre elles par des ressemblances de famille : cela ne facilite pas la tâche. Mulligan montre cependant bien quelle conception de quel philosophe peut, par ses résultats ou ses directions de pensée, entrer en résonance avec quelque autre, dont celles de Wittgenstein. Une caractéristique est quasi-commune aux philosophies austro-allemandes traitées ici : celle de la systématisation. Or Wittgenstein préfère fouiller la variété des règles d’usage.
Mais on pourrait voir certaines de ses descriptions correspondre à ce que certains héritiers de Brentano – dans certains cas – ont pu décrire de manière plus systématique. Ces descriptions systématiques débordent la philosophie des règles de Wittgenstein, mais certaines montrent aussi que la diversité apparente repose sur un ordre. Celui-ci peut-il alors être traduit en système de règles ? Si oui, il faudrait alors comparer, décrire, voir quelles connexions se montrent entre les systèmes de règles. La tâche descriptive portant sur les règles d’usage et proposant une vue synoptique peut donc être augmentée d’une autre tâche, semble-t-il : celle où l’on approche par ces descriptions les essences de ces systèmes de règles, essences qui les font entretenir certaines connexions sans abolir leurs distinctions – ce serait un ensemble de connexions et de dépendances obéissant à une synopticité. Mulligan soutient ainsi que la question d’une philosophie des différents systèmes de règles et de leurs relations est sérieusement à envisager.
 



[1] La philosophie autrichienne de Bolzano à Musil. Histoire et actualité, Vrin, 2001, p. 25.
[2] P.11.
[3] cf. Plourde Jimmy : “Wittgenstein et les théories du jugement de Russell et de Meinong”, Dialogue, Canadian philosophical association, vol. 44, no2, 2005, pp. 249-283 ; Maria van der Schaar :”From analytical psychology to analytical philosophy : the reception of Twardowski’s ideas in Cambridge”, Axiomathes, No. 3, Décembre 1996, pp. 295-324.
[4] cf. K. Mulligan (1987) "Promisings and other Social Acts: their Constituents and Structures" in K. Mulligan (ed), Speech Act and Sachverhalt: Reinach and the Foundations of Realist Phenomenology, Dordrecht: Nijhoff, pp. 29-90. Preprint : http://www.unige.ch/lettres/philo/enseignants/km/doc/Promising1.pdf



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