Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



lundi 6 mai 2013

Pourquoi un séminaire de métaphysique ?

(Présentation des volumes 9-10 (2011) des Etudes de Philosophie, Aix.)


Jean-Maurice Monnoyer



Ce numéro des Etudes de Philosophie fait suite à une longue période où la revue du Département de Philosophie de l’Université de Provence n’a pas disposé de moyens suffisants pour être éditée de façon régulière. Elle reprend avec ce numéro (et nous l’espérons, avec les n° suivants) une périodicité bisannuelle.

Dans le cadre de ce n° double 9/10, nous avons tenu à respecter l’unité thématique qui s’était imposée pour les années antérieures. On trouvera aussi dans la parution de cette livraison malheureusement assez tardive des recensions très diverses et beaucoup plus nombreuses que d’habitude, indépendamment des Varia (études séparées) qui reflètent l’activité de recherche du Département de philosophie, et plus particulièrement du Séminaire de métaphysique. Mais pas seulement. Nous fournissons enfin quelques témoignages de communication médiale qu’on peut comprendre, si l’on est bien disposé, telle une transposition cognitive — ou comme une opération réflexive sur l’idiolecte philosophique ainsi qu’on le pratique (nous traduisons, pour le dire sans tortiller, quelques essais difficiles qui servent d’articles de « références »). Ainsi proposons-nous trois textes, entre eux différents, pour donner le ton : la première traduction française des Vérifacteurs (1984), qui a marqué une date en effet dans la discussion sur le sujet, et qu’il nous importait enfin de mettre à disposition du public francophone, quebecois et vaudois (les « vérifacteurs » sonnent très bien dans notre langue) ; plus un autre grand écrit fondateur de Kit Fine, valant encore pour toutes les théories de l’identité matérielle, enfin celui d’Erwin Tegtmeier sur les complexes chez Meinong. Ce choix faisant écho à quelques inédits dans la suite de ce numéro n’est pas arbitraire ; c’est ce qu’on essaye d’expliquer par les remarques qui suivent. Nous présenterons d’abord le cahier central qui fait l’ouverture de la revue (la question des lois de la nature), avant de nous déclarer un peu plus sur les motifs de l’en-treprise que nous avons menée.



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Créé à l’automne 2004, le Séminaire de métaphysique (SEMa) dut d’abord tenir ses premières séances dans le cadre du CEPERC. Nous en remercions ici Pierre Livet, mais plus directement et plus spécialement encore Philippe N. Van Minh, dont l’ouverture d’esprit et la disponibilité ont permis de donner trois séances inaugurales consécutives sur la philosophie modale, consacrées notamment à E. Zalta et à D. Lewis, grandes figures maintenant reconnues de la métaphysique analytique. Nous espérons éditer ces conférences le jour venu, bien que nous n’ayons pas pu le faire dans le présent cadre éditorial, forcément plus restreint. Institué dans l’équipe EA 3276 (IHP), le SEMa aura très heureusement profité par la suite de son « ancrage » en histoire de la philosophie qui le protège des turbulences et des querelles de personne. Nous y avons bénéficié d’une grande liberté d’initiative, et nous n’avons pas eu à nous en plaindre, parce que nous avons beaucoup travaillé. D’abord dans l’organisation des trois colloques internationaux qui se sont suivis entre 2005 et 2008, en plus des journées d’application autour des doctorants, qui furent très profitables, puis dans ces nouvelles entreprises éditoriales que nous avons initiées. Crapula ingenium offuscat.

La première manifestation du SEMa a été consacrée au thème : « Lois de la nature et exceptions » (une journée similaire avait été organisée à l’université de Rennes) quelques jours avant, en mars 2004 : il est heureux qu’elle se présente normalement ici sous forme d’un cahier introductif avec quatre contributions distinctes de Stephen Mumford et Alexander Bird (enseignants à Nottingham et Bristol), délivrées en anglais, mais entièrement remises à jour en 2010 et considérablement modifiées. Ces contributions qui ont été traduites en partenariat avec le groupe des doctorants n’ont rien perdu de leur pertinence. A qui pourrait se demander naïvement en quoi un séminaire de métaphysique aurait à s’inquiéter des lois fondamentales de la physique — qui en principe outrepassent complètement les compétences du métaphysicien et parce que des raisons déontologiques pourraient l’en dispenser — il faudrait lui répondre que nous sommes là, pourtant, au centre du sujet. C’est déjà la position d’Aristote ; c’est encore celle de Russell. L’option retenue ici est celle du réalisme scientifique, qui a un statut sémantique, épistémologique et ontologique, comme l’explique S. Psillos (Penelope Maddy distingue aussi on le verra, un réalisme quinéen et un réalisme gödelien) : elle n’est pas celle du clivage entre réalisme et anti-réalisme, car ce clivage second relève plutôt de l’usage et de la validité des concepts. Dans l’intervalle, A. Bird a publié son ouvrage Nature’s Metaphysics (Oxford UP, 2007), et S. Mumford son Laws in Nature (Routledge, 2004) qui prolongent en effet le débat tel qu’il est présenté ici sous une forme presque épurée.

Ce débat est très influent dans la tradition du « régularisme » hérité de Hume. Mais il nous faut pour l’introduire éclairer d’abord le contexte qui a présidé à l’éclosion de la querelle. Certains métaphysiciens à la manière de Armstrong – souvenons-nous que What is a law of Nature ? avait paru en 1983 – alors que Dretske ait publié plus tôt en 1977, ont pensé admettre à l’encontre des régularités « naturelles », qu’il devait y avoir une sorte de nécessitation « nomique » sous la forme d’une relation dyadique entre universaux. Il est important de comprendre qu’elle ne viole pas le principe d’ « indépendance » hérité de Hume, pour qui les morceaux en puzzle de la réalité, telles des sections ultra-fines d’espace-temps conservent une « existence distincte » les unes par rapport aux autres. Pour Armstrong dans la même veine, toutes les relations « réelles » sont externes. Cette relation de nécessitation valant pour les lois de la nature reste donc à ses yeux contingente, et aurait pu en être une autre. Armstrong, en s’associant à Dretske et Tooley, souligne pourtant contre D. Lewis ce challenger formidable et intraitable : But what the three of us suggested for laws was a non-supervenient direct link between universals. La précision du lien « direct » est importante. Elle suppose de créer un universel « d’ordre supérieur », pour cet état de choses traitant d’une réalité nomologique (N). La lettre N encapsule le trait « nomiquement nécessaire » qui n’est pas modal. Ainsi que l’explique Armstrong rétrospectivement, il ne s’agissait avec Tooley et Dretske que de formuler une inférence à la meilleure explication de cette régularité qui soit explicative et non pas déductive, relativement à des lois observées, bien que s’appliquant aussi aux non-observables (ce qui irrita beau-coup van Fraassen). Cette relation connective serait du type N [F, G], nécessairement, si F alors G : tous les a qui sont F sont G, pour faire très court[1]. N contracte une relation, mais R est une entité de premier ordre, un universel instancié dans Rab par exemple, tandis que N est un universel dyadique pour l’état de choses N(F,G). Seulement cela veut dire aussi que les généralisations simples n’impliquent pas cette relation de nécessitation entre F et G[2]. On ne peut pas non plus faire le renversement, comme le remarque Mumford et écrire : N (N(F, G), x (Fx Gx)). Les universaux qu’on invoque ci-dessus sont des universaux de « second ordre » (des propriétés de propriétés, bien qu’aujourd’hui Armstrong préfère parler de « types » d’états de choses). Il est difficile, on le sait, de leur conférer une identité sans invoquer ce « rôle nomique » pour justifier que ces propriétés ne sont pas des « déterminables » indéfinis ; rôle qui a été perçu par ses adversaires comme une solution ad hoc. De fait on pourrait soutenir (reconnaît Armstrong) qu’il n’y a que des tokens d’action causale, et que ce rôle causal est une propriété intrinsèque non relationnelle (ibid. p. 44). Il ne resterait plus alors que la « causation singulière » à valoir comme une instance de la connexion entre universaux.

 Le problème est donc plus grave et Armstrong ne laisse pas d’avouer qu’on court le risque de se retrouver dans une impasse : les universaux pour être doivent être sujets aux lois de la nature. Quels qu’ils soient, en tant qu’attributs par exemple, faut-il revendiquer ainsi pour en rendre raison — autrement dit pour reconnaître l’identité causale d’une propriété derrière ce « rôle nomique » — une théorie des pouvoirs (capacities, liabilities, powers ou potencies), propensions ou capacités se substituant, ou bien subrogeant ces derniers (les universaux) ? C’est la position de Molnar, de Ellis et de Bird (le dispositionnalisme) : Armstrong admet qu’il s’agit d’une concurrence sérieuse pour la relation connective entre propriétés. Puisque la relation causale, « légale » et dyadique, reste contingente et suspensive et puisqu’il est en effet possible que cette nécessité ne soit pas modalement contraignante : en d’autres termes, nous l’avons vu, étant admis qu’il n’y a pas de conjonction constante entre N [F,G] et x F(x) G(x), il n’est pas surprenant que les pouvoirs puissent être tenus alternativement pour des universaux ou des tropes, sauf qu’ils peuvent plus difficilement être des propriétés spatiales ou des relations dans ce dernier cas. Armstrong avait prévu le coup : il avait reconnu dès le départ l’existence de contrefactuels au cœur même de la relation causale, puisque des pouvoirs peuvent demeurer non-manifestés ou non manifestables. Il suppose, dès 1969 ce point crucial d’une disposition réelle existant entre une propriété et sa manifestation, bien qu’elle doive pour lui être fondée sur des bases (et non pas sur une autre disposition) : un argument qui est ici au cœur de la querelle. Si la manifestation devait ne pas se produire, c’est que la cause basique ne serait pas en situation d’être stimulée efficacement. A cette époque lointaine au début de sa carrière, Armstrong affirme encore que les dispositions « sont des causes ». Si la discussion a beaucoup évolué depuis avec l’apparition des « sortes » et des « essences », la thèse d’Armstrong qui se revendique catégoricaliste (et non pas catégorialiste), quant à elle n’a pas changé (op. cit., ibid., p. 51). 

Beaucoup pensent que ces bases qu’il évoque sont infondées et de plus qu’elles sont inconnaissables ; elles ne seraient pas « structurellement » identifiables, ni même réductibles micro-structurellement : pis, si elles sont « multiplement » réalisées par des dispositions contraires, elles ne sont plus du tout pertinentes. En dépit de toutes ces oppositions et quoique les dispositions fassent effectivement varier beaucoup cette même relation causale (donc entre la provocation de tel stimulus et la manifestation d’un effet) —, Armstrong trouve impensable d’assimiler une qualité (catégorique) et un pouvoir. Il est resté sur ce point inflexible, craignant que les lois ne deviennent épiphénoménales et qu’un irréalisme des « purs » possibles n’envahisse le champ de l’ontologie[3]. Les dispositions ne sont jamais over and above les propriétés catégoriques qu’un objet est supposé avoir. On comprend que dès l’instant où celles-ci (les dispositions) ne sont plus conçues « avec » leur catégoricité, tout change évidemment. On se retrouve face à l’objection que faisait G. Ryle : les dispositions ne sont rien qu’une manière de manipuler les conditionnels et Goodman (à la suite de Quine) n’a jamais pensé différemment[4]. C’est pourtant ce qui explique les critiques appuyées de Bird contre Armstrong dans les essais qui suivent (Alexander Bird lui reproche un monde privé d’aucun dynamisme et son « actualisme » métaphysique) ; et c’est aussi ce qui motive le refus de toute forme d’essentialisme, chez Mumford en particulier, bien que de façon plus nuancée. Si nous n’avions que des essences, nous n’avons plus d’états de choses particuliers instanciant des universaux de second ordre.

Le débat n’est pas clos, loin s’en faut ; il a changé de nature, et nous n’offrons qu’une manière seulement de le présenter. Il serait présomptueux pour nous d’anticiper à la place du lecteur, et à l’endroit de ce que sont des lois ceteris paribus (qui admettent des exceptions), pour déclarer ce qu’il faut en retenir en dernière instance. Ce que nous pouvons assurer est que les énoncés de lois ont besoin que, dans le monde, il y ait des vérifacteurs pour les soutenir, quels qu’ils soient. Sans quoi ce ne sont plus que des intermittences ou des interpolations que nous observerions. D’autres métaphysiciens reprochent à Alexander Bird, par exemple, de se servir ici du conditionnel matériel pour comprendre les dispositions par le biais de la stimulation et de la réponse. E. J. Lowe y voit une erreur de catégorie ; mais Bird lui répond par sa problématique des antidotes, qui renouvelle le statut des contrefactuels.

Le centre de l’opposition entre les deux auteurs que nous éditons ci-dessous concerne l’adoption plausible de l’essentialisme dispositionnel, exposé, défendu et combattu de façon pugnace, bien qu’il porte sur les propriétés « rares » (sparse), moins facilement identifiables que les dispositions du sens commun. Pour sa part, Mumford demeure convaincu que la question de l’identité sortale ne se résorbe pas dans la « nature » des essences conçue sur le mode référentiel. Je ne résumerai pas sa thèse. Il faut noter que cette même dispute – assez frontale et abstraite, quand je la présente de cette façon – est restée vivante dans les travaux plus récents, ceux de Stathis Psillos (Scientific Realism, Routledge, 1999), de James Ladyman, Any Thing Must Go, 2007 — sévère remise en cause de toute métaphysique analytique —, puis de Anjan Chakravartty (A Metaphysics for Scientific Realism, 2007), ou encore d’Anna Marmadoro ed., The Metaphysics of Powers, Routledge, 2010, sans oublier Michael Esfeld (pour ce concerne le réalisme structural des pouvoirs que l’auteur de ces lignes défend par ailleurs pour d’autres raisons que lui) : voir sa Philosophie des sciences (Lausanne, 2006). Les deux figures tutélaires, mises en cause par les auteurs que nous publions, sont Brian Ellis et David Armstrong ; mais ils font l’objet de recensions distinctes dans la suite de ce numéro, et c’était bien le moins.[5]

     
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Il est assez singulier que la France soit pratiquement le seul pays ou une métaphysique de la science puisse paraître incongrue dans son intitulé même. Ailleurs elle est soutenue par d’importants programmes de recherche et s’est largement banalisée. Mais on peut y trouver des raisons historiques, que ce soit dans l’imprégnation indigène du positivisme ou dans l’influence couplée de Bachelard et de Bergson, que ce soit en vertu du nietzschéisme de Canguilhem ou parce qu’on a tendu à concilier plus que de raison Jean Cavaillès et Husserl, si ce n’est fondamentalement à cause de ce produit hexagonal de l’éclectisme cousinien qu’est le « rationalisme » (censé s’opposer autant à l’empirisme britannique qu’à l’Idéalisme allemand et à son idéal systématique). On parlera d’ailleurs plutôt en France d’une « métaphysique de la connaissance », sous une variante assez différente de celle de Von Hartmann et de Cassirer mais qui respecte une sorte de division du travail avec les épistémologues. En fait, à y regarder de près, peu de choses en vérité ne défend la métaphysique contre ses détracteurs : elle paraît incapable de se relever des coups portés par Kant, Carnap et Heidegger qui auraient sapé toute validité de son exercice théorique (je pense ici au second volume de son cours sur Nietzsche, une hypallage du concept, sorte d’apocalypse au soleil levant qu’on regarderait depuis la meurtrière d’un abri anti-atomique). La métaphysique ne se confond pas « avec le nihilisme même »[6] : elle reste la science fondamentale par excellence, y compris au sein des sciences « humaines (et sociales) » — ce qu’elle est d’ailleurs aussi pour des scientifiques plus normalement constitués (qu’on songe seulement à nos collègues de l’Institut Pasteur qui reviennent aux mêmes questions, ou aux ingénieurs en simulation industrielle qui retournent ces questions dématérialisées à l’avantage de leurs recherches). A Oxford, c’est Tim Maudlin et Cian Dorr qui, pour leur part, défendent avec certaine ardeur un point de vue très proche de la physique fondamentale : celles des propriétés « parfaitement naturelles » ; tandis que d’autres auteurs comme P. Unger ont critiqué la confusion du scientificalisme et du scientisme. Si le scientisme peut être une idéologie de plein exercice (celle que défend Quine par exemple), il n’en va de même du scientificalisme qui prétend ramener toutes les qualités ou les données fortes que la science n’explique pas à ces « réductions » dont l’être humain n’a aucun usage pratique et qui sont par là même phénoménologiquement insignifiantes.

Ces remarques aident à saisir le périmètre apparemment élargi de cette sorte de studio intellectuel qu’est devenu le SEMa. (Nous avons planifié la participation d’intervenants aussi différents les uns des autres que Ghislain Guigon (janvier 2011), Venanzio Raspa, Cian Dorr (mai 2011), Richard Hopkins ou Aurélien Barrau, et dans l’année académique). L’objectif méthodologique du séminaire de métaphysique est apparu dès le début assez large, visant à l’inscrire dans un cadre historique et prospectif. Quant aux contenus disputés, le séminaire est demeuré tout naturellement symplectique. Ce mot bizarre signifie qu’il vise à procéder à des « regroupements » d’intérêts, à mettre en contact des cellules comploteuses et néanmoins très solidaires, des étudiants parfois isolés et des chercheurs en mal de soutien réel, de lointains protagonistes et de proches compétiteurs, outre des collègues et des académiques de stature reconnue qui ont bien voulu nous soutenir et nous aider (comme Maurizio Ferraris et Giulia Belgioioso, Fréderic Nef, Peter Simons et Jonathan Lowe, Guido Bonino, Claudine Tiercelin et Achille Varzi). Des chercheurs bien vivants sont associés à des entreprises intellectuelles entre elles fort éloignées dans l’espace. Loin de toute influence emphatique ou « pseudo-académique », le SEMa voudrait un peu fonctionner, si on peut dire ainsi, comme une coopérative de produits biologiques première époque : chacun apporte ses réussites et ses maigres fruits, fussent-ils bosselés et mal calibrés. Nos adversaires diront : « voilà ce ne sont bien que des courges et des coloquintes : c’est coloré, les formes sont curieuses, mais c’est immangeable et à peine décoratif ». Pourtant, le désir de s’ouvrir à de nouvelles traductions (à une nouvelle manière de travailler les traductions), ou à des investigations « inédites », ce désir nouveau – joint au souci d’une mise à jour des acquis didactiques et historiques – permet d’attester que le SEMa n’est pas une micro-structure fermée sur soi : il reflète à sa façon cette « volonté » partagée de publication, et d’ouverture, du Département de philosophie d’Aix en Provence au plan international et en langue française. D’où les liens (pour l’instant encore) informels que nous gardons avec le LABONT de Turin et le groupe EIDOS de Genève, comme avec le centre d’Etudes Cartesio de Lecce (Università del Salento).


Nous avons sollicité certains de nos doctorants, pour mieux les associer au projet des autres collègues, enseignants et chercheurs participants (Jean-Pascal Anfray et Michele Corradi). Indirectement, c’est aussi l’évaluation du « suivi » des étudiants que nous avons anticipé hors de toute procédure, mais qu’on est à même ici de faire connaître – et de juger – au grand jour. Le principal demeure de familiariser ces mêmes doctorants avec les finalités et les exigences de la recherche. On doit ici les remercier pour leur travail, en premier lieu Bruno Langlet (qui a assuré avec moi une partie du travail de mise en place et d’édition, opérant une révision d’ensemble indispensable et soignée), Diego Covu (qui a accepté de produire nombre de traductions), et Lynda Gaudemard, qui s’est occupée d’assurer la tenue des journées des jeunes doctorants, auxquelles ont aussi assisté Alonso Tordesillas et Jacques Morizot, respectivement Directeur de l’IHP et Directeur du Département. D’autres étudiants et doctorants, Laurent Iglesias, Ninuwé Descamps et Guillaume Bucchioni doivent également être associés à ce travail sans oublier la collaboration des plus anciens d’entre eux : Olivier Massin et Stéphane Dunand, membres de la cellule initiale du Club alpin de métaphysique, qui a cessé d’exister avec la création du groupe d’Aix et fut le premier noyau de ce groupe de travail. Nous remercions aussi pour son soutien indirect le directeur des Editions d’Ithaque, Mathieu Mulcey, qui ayant assisté à nos séminaires y apporta ses encouragements en nous prodiguant d’utiles conseils. Une collection a vu le jour par son intermédiaire intitulée « Science et Métaphysique », dont le programme ambitionne la continuation durable de l’exercice spéculatif et pratique mis en œuvre à Aix en Provence (ont paru en 2010 Ontologie d’ Achille Varzi et Les Universaux de David Armstrong ; viennent de paraître en 2011 Le ciment des choses de Claudine Tiercelin, ainsi que Du point de vue ontologique, de J. Heil).

S’impose aussi en la matière de mentionner également deux publications issues du SEMa inscrites dans cette perspective, mais qui l’ont été de façon indépendante : Metaphysics and Truthmakers (Ontos Verlag, Philosophische Analyse, n°18, 2007) et Gustav Bergmann, Phenomenological Realism and Dialectical Ontology (Ontos Verlag, Philosophische Analyse, n°29, 2009). L’un était le fruit d’un colloque organisé autour de David Armstrong ; l’autre résultait d’une conférence suscitée par le 100e anniversaire de la naissance de G. Bergmann en 2006 : le camarade de lycée de Gödel et le collègue d’Einstein à Berlin. De même, pouvons-nous anticiper sur la future édition de Descartes : philosophie naturelle/philosophie de l’esprit – à paraître aux éditions J. Vrin –, qui sera co-édité par Lynda Gaudemard, puisque c’est autour du même groupe que ces manifestations et l’édition des actes ont été préparés. Dans deux de ces trois cas, les instituts de recherche du département d’Aix (CEPERC et IHP) se sont directement mobilisés pour en permettre le bon déroulement : le colloque Descartes ayant eu lieu fin 2007. On peut escompter enfin qu’il en ira également de même pour la publication du volume des actes du colloque international qui s’est tenu à Aix en décembre 2009, sous l’impulsion de François Clementz et de moi-même, qui avait pour thème : La métaphysique des relations ; le volume devrait lui aussi être repris dans les collections de Ontos Verlag avec les contributions de J. Lowe, D. Zimmerman, J. Dokic, J. Heil, L. Schneider, P. Keller, F. Nef, J. Barnes, I. Johansson, A. Mesquita et alii.

Il a semblé en résumé que nous pouvions consacrer rétrospectivement le numéro 9/10 de la revue Etudes de philosophie à la mise en place toute programmatique du « séminaire de métaphysique » (SEMa), à Aix même, sous les micocouliers et dans le vent sec – notre séminaire étant resté actif pendant les troubles qui ont agité l’université, presque trois années de suite. Il nous fallut certaines fois déplacer des chaises, et des séances de colloques notamment à l’Institut d’Etudes Politiques. Nous avons bien sûr des revendications précises à formuler pour ce qui concerne les « moyens de production » du savoir, mais elles ne sont pas métaphysiquement de celles qu’il convient d’évoquer ici.



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La question qui vient spontanément à l’esprit (du moins aux yeux de quelques-uns de nos interlocuteurs) est : pourquoi un séminaire de métaphysique ? N’y a-t-il pas vraiment mieux à faire : éthique appliquée, philosophie de l’esprit, ou recherches sur les fondements des mathématiques ? Dans son Epître à Voetius, Descartes dit de la métaphysique « qu’elle est la partie de la philosophie la plus difficile et la plus restreinte dans son extension » (perexigua et omnium difficillissima Philosophiae pars). Force est de constater que cette position « exiguë » de la recherche entreprise dans le SEMa confirme le jugement restrictif de Descartes. Mais cette dernière l’infirme aussi, ainsi que nous le montrons déjà dans le cahier inaugural de ce numéro consacré aux lois de la nature, aux exceptions, aux dispositions et aux essences. La demande reste pourtant valable dans son principe. Le questionnement métaphysique se déplace ; il peut changer de langage le cas échéant, tandis que, de la métaphysique elle-même, on exigera toujours de savoir quel serait son lieu d’application.

En première intention, le questionnement métaphysique devrait être celui du « quid sit ? » (quelles sortes de choses sont concernées dans son étude ?) mais il y a un risque de circularité évident, et même une concurrence réelle avec le programme naturel de l’ontologie. – Par contre, s’il se présente comme un questionnement en tant que tel (quaestio), il ne regarde ni l’éthique appliquée, ni la philosophie de l’esprit, ni les fondements des mathématiques, encore moins les régularités de la physique et les variétés de causation, suspensive ou conditionnelle. La métaphysique n’aurait alors aucun lieu d’application de ce genre. Et pourtant, on dira qu’il y a sans conteste une métaphysique appliquée, et si l’on veut, une métaphysique en « acte », avant de l’être en puissance. En un autre sens, moins éloigné celui-là peut-être de l’analyse conceptuelle, la métaphysique ne peut pas non plus s’abstraire de la méthodologie de l’histoire de la philosophie. Elle demeure immanente à une certaine exemplification par les textes, ou par les « présentations du texte » (même si nous préférons la traduction et la citation). Nous allons des discours à l’univers, plutôt qu’en sens inverse vers les seuls « univers du discours », bien que la seconde démarche soit plus facile (on pose des valeurs de vérité et des propriétés comme des primitifs). L’ontologie formelle devient une algèbre.

Le terme « abstraire » est ici essentiel, car nous pensons que si les modes d’abstraction sont des opérateurs du langage, ce n’est pas dans tous les cas que les entités abstraites nous soient données par un simple jeu surérogatoire (comme c’est le cas dans la théorie classique des ensembles, où l’on n’a pas vraiment besoin de statuer sur ce que sont les éléments, ni sur le type de ces éléments, et de ce fait en pareil cas l’abstraction est par soi « opératoire »). La métaphysique ne peut pas se désintéresser des nombres et des objets abstraits, depuis Aristote là encore. Comme le montre Penelope Maddy, dans Realism in Mathematics (Oxford, 1990), puis Naturalism in Mathematics (1997) et plus récemment dans Defending the Axioms (2011), il est pourtant inutile d’opposer intuition et perception. Il suffit d’admettre que l’on a une paire ordonnée entre des paires d’eléments non-ordonnés, pour faire déjà un exemple très simple, et de construire à partir de cette première paire ce qui s’ensuit. J’ai deux mains comme dit Penelope Maddy, et si je prends deux œufs sur trois pour faire une omelette, j’accepte tous les ensembles « impurs » que je peux former à partir de cette situation simple : ces ensembles sont tous localisés au même endroit et ne semblent plus « spatio-temporellement » abstraits.


Je reviens maintenant au sujet qui a suscité en premier lieu cet excursus dans la théorie de la perception, à savoir mon affirmation que nous pouvons percevoir des ensembles et que nous y parvenons en effet : notre aptitude à le faire se développe à peu près de la même façon que notre aptitude à voir des objets physiques. Considérons le cas suivant : Steve a besoin de deux œufs pour une certaine recette. La boîte d’œufs qu’il saisit dans le réfrigérateur lui semble fâcheusement légère. Il ouvre la boîte et, à son soulagement, y voit trois œufs. Je soutiens que Steve a perçu un ensemble de trois œufs. En vertu de l’analyse de la perception que nous avons menée, cela requiert qu’il y ait un ensemble de trois œufs dans la boîte, que Steve ait acquis des croyances perceptuelles à ce propos, et que l’ensemble d’œufs aura contribué à la formation de ces croyances perceptuelles de la même manière que ma main contribue à la formation de ma croyance qu’il y a une main devant moi lorsque je regarde celle-ci sous un bon éclairage. (…) Le platonicien traditionnel refuse que les ensembles aient une localisation dans l’espace et le temps. Mais, remarquez : il n’y a pas de véritable obstacle à l’opinion disant que l’ensemble des œufs entre dans l’existence et en sort en même temps qu’eux-mêmes ne font, et donc que celui-ci se trouve localisé, tout aussi bien spatialement que temporellement, exactement là où sont les œufs. Un ensemble d’ordre supérieur, comme l’ensemble consistant dans l’ensemble des œufs et l’ensemble des deux mains de Steve, serait de même localisé là où le sont ses membres, c’est-à-dire là où sont l’ensemble des œufs et l’ensemble des mains, ce qui veut dire : là où sont les œufs et les mains. De la sorte, même un ensemble extrêmement compliqué aurait une localisation spatio-temporelle, tant qu’il a des choses physiques dans sa clôture transitive. Et n’importe quel nombre d’ensembles différents serait localisé au même endroit ; par exemple, l’ensemble formé de l’ensemble des trois œufs et de l’ensemble des deux mains est localisé au même endroit que l’ensemble formé par l’ensemble de deux œufs et de l’ensemble composé de l’œuf restant et des deux mains. Rien dans tout cela n’est plus surprenant que le fait que cinquante-deux cartes puissent être localisées au même endroit sur un bureau. (…)

Plus sujette à controverse est la deuxième partie de la thèse disant que Steve voit un ensemble : l’affirmation qu’il gagne des croyances perceptives à propos de l’ensemble des œufs, et, en l’espèce, que cet ensemble comporte trois membres. Je veux diviser mon argumentation en deux parties. Premièrement, pour ce qui est le moins sujet à controverse, j’affirme que la croyance numérique – il y a trois œufs dans la boîte – est perceptuelle, c’est-à-dire, qu’il paraît à Steve, dans un sens non métaphorique, qu’il y a trois œufs ici. Il y a une preuve empirique, fondée sur les temps de réaction, que de telles croyances à propos de petits nombres ne sont pas inférentielles. En outre, cette croyance portant sur le nombre d’œufs peut influencer et être influencée de manière non-inférentielle par d’autres croyances clairement perceptuelles acquises à cette occasion ; par exemple, le fait heureux qu’il y ait encore suffisamment d’œufs pour la recette peut nous faire paraître les œufs eux-mêmes plus gros. Cette croyance perceptuelle à propos du nombre d’œufs fait ainsi partie d’une riche collection de croyances perceptuelles acquises à cette occasion, comme celles portant sur la taille et la couleur des œufs, sur le fait que deux œufs peuvent être sélectionnés parmi les trois de diverses manières, sur les localisations des œufs dans la boîte presque vide, et ainsi de suite.

Jusqu’ici tout va bien. Discutons maintenant la question de savoir si cette croyance est ou non une croyance à propos d’un ensemble. Qu’est-ce qu’une croyance numérique, après tout ? La réponse la plus aisée serait que la croyance de Steve porte sur les œufs, cette substance physique dans la boîte, mais Frege a démontré depuis longtemps le caractère inadéquat de cette réponse. L’ennui est que cette substance physique dans la boîte n’a aucune propriété numérique déterminée : il s’agit de trois œufs, mais de beaucoup plus de molécules, d’encore plus d’atomes, et seulement d’un quart de boîte d’œufs. (…) Donc cette substance par elle-même ne peut être trois. Pour une masse donnée d’une substance physique quelconque, il n’y a aucune manière prédéterminée en vertu de laquelle elle doive être divisée, et faute de cela, il n’y a aucune propriété numérique déterminée.

Si ce n’est pas la substance physique constituant les œufs, quel est alors le sujet de ce que nous appelons « propriété numérique » ? Certains diront : « les œufs », ayant alors à l’esprit le matériau physique en tant que divisé par la propriété être un œuf, soit ce que j’appelle un « agrégat ». La réponse de Frege est qu’un énoncé numérique est un énoncé portant sur un concept, par exemple le concept « œuf dans la boîte devant Steve ». D’autres pourraient choisir l’extension du concept frégéen, soit ce qui est habituellement appelé « classe » des œufs dans la boîte. Le théoricien réaliste ensembliste choisira l’ensemble des œufs dans le carton. Mais sur quels fondement ? Si Steve est supposé voir un ensemble d’œufs, le réaliste devrait-il soutenir qu’il voit un ensemble et non un agrégat ? Ce serait tentant, mais incorrect d’après moi. Les divers candidats pour le porteur de la propriété numérique, notez-bien — l’ensemble, l’agrégat, le concept, la classe — ont en commun les plus basiques des propriétés perceptives. Par exemple, ils comprennent tous des sous-collections (ainsi la substance-œuf sous une propriété plus exclusive) ; ils sont tous capables de combinaisons (comme la disjonction de deux concepts), et ainsi de suite. Les similarités expliquent en quoi ce sont tous des candidats potentiels. Mais les propriétés qui les séparent sont des propriétés théoriques, du genre de l’extensionnalité. Demander à Steve de juger sur pièces pour savoir s’il perçoit un ensemble ou un agrégat est comme lui demander d’examiner si l’œuf est solide ou principalement un espace vide constellé d’atomes.
                                                             Realism in Mathematics, (pp.58-60)


La citation est longue, mais elle reflète une décision métaphysique de bon sens. Cette sorte de fable que raconte Penelope Maddy, qui consiste à rapatrier les ensembles dans le monde de la perception et au sein des propriétés théorétiques, la conduit à dévaloriser une intuition hâtivement coupée de toute base neurologique. Elle s’appuie ici sur le paradoxe de Benacerraf (1975), qui se demandait comment nous pourrions connaître des entités qui n’auraient sur nous aucune efficacité causale. Ensuite, elle s’en prend à la manière de comprendre « l’intuition » gödelienne qu’elle défend des contre-sens, en montrant que Gödel concevait les ensembles comme des objets physiques — certes « différents » de ceux de la sensation, mais accordés aux lois de la nature : les axiomes surtout devant pour lui être rapportés, ou « déduits » des perceptions sensorielles. Elle oppose aujourd’hui dans Defending the axioms : on the philosophical Foundations of Set Theory un « réalisme fin » (Thin Realism) contre le réalisme robuste : il lui paraît être une liaison fiable entre les faits et les ensembles[7]. Les abstracta sont donc pour elle customary and convenient.

La différence saute aux yeux néanmoins que c’est en réalité une pratique de la mathématique qui fonde ce qu’elle appelle sa « méta-théorie ». Elle ne fait pas comme Descartes qui émancipe sa mathesis de la métaphysique. Dans le monde de Penelope Maddy, certes, les justifications axiomatiques doivent être extrinsèques. Mais elle n’a pas non plus besoin alors de cette discrétude radicale : ou de ces parties propres qui entre elles ne se recouvrent pas, comme c’est le cas en méréologie où il faut chercher des limites pour ne pas assembler tout et n’importe quoi. On a pu ainsi objecter que l’ensemble est une entité réifiée, ou comme le disait encore Brentano de l’ensemble vide : une « monstruosité logique » ; ce qui semble abusif, même pour Lesniewski qui — s’il se dispense de l’ensemble vide, lui aussi — construit une sémantique (et donc une logique de l’ontologie). Concrètement cependant, des ensembles « fermés » peuvent avoir une frontière commune avec des ensembles ouverts : ce qui complique les choses en effet. Pour le dire en quelques mots, l’abstraction en métaphysique n’est jamais fournie avec son procédé comme un résultat ; et par exemple pour les unités langagières en valorisant le bénéfice parecphrastique des classes d’équivalence entre signifiés (qui ainsi pourraient devenir des ensembles ouverts). Cian Dorr aujourd’hui fait une critique des « objets abstraits » qui viendraient de la même manière se greffer sur des abstractions physiques fondamentales.





                            
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C’est en tenant compte de ces limites que nous avons balisé nos recherches, persuadés que les grands textes imposent leur méthode, et suscitent leur contexte interprétatif : en supposant aussi qu’ils possèdent un principe de clôture qui « ferme » l’interprétation. Ainsi, nous avons, dans nos séances, travaillé plutôt sur Duns Scot, sans pouvoir malheureusement en faire profiter ici nos lecteurs, puis sur la Somme de Logique d’Ockham, autant que nous avons travaillé sur Descartes, Brentano et Meinong, assez assidûment. Nous avons fait de la métaphysique, en résumé, d’abord sur l’exemple des « topiques » qui nous semblaient les plus attractives à un moment donné de l’histoire de la philosophie. En ce sens, qui reste en effet fortement déviant (il reflète notre propre intérêt pour telle ou telle topique), les objets de l’histoire de la philosophie sont devenus pour nous eux aussi des objets « abstraits » d’un certain type ; mais cela à partir du moment où nous en avons eu besoin pour penser concrètement l’apport des textes eux-mêmes. Ces objets sont « abstraits », en effet, sous divers rapports, tels ceux de Meinong dans Über emotionale Präsentation, loin des problématiques contemporaines de l’émotion : c’est-à-dire non-actuels en apparence, mais non pas du tout irréels. Ce qui signifie, pour dire plus simplement les choses, qu’en les étudiant, ces textes majeurs permettent de reprendre des questions concrètes formulables comme suit (même s’il pourrait paraître presque rhétorique de les identifier de la sorte) : pourquoi est-ce que les valeurs sont réelles (impersonnelles), bien qu’elles soient présentées par le biais des expériences émotives ? Comment des œuvres d’art fictionnelles parviennent-elles à réaliser plus intensément que ne font des sentiments réels des contenus émotifs objectifs ?

Je retiens pour l’occasion deux exemples techniques éloignés de ceux que je viens d’évoquer à l’instant car ce sont aussi qui sont les plus discutés dans notre groupe de travail : pourquoi la constitution n’est pas l’identité ; et pourquoi l’actualité modale ne « suffit-elle » pas au réalisme ? Dans le premier cas, on pose la question « spéciale » de la composition ; dans le second cas on se demande si le structuralisme dispositionnel est inscriptible dans un cadre nécessitariste. Ces questions ne tombent pas de nulle part et sont toujours articulées sur des problèmes plus anciens. De même, s’agissant de la perception noétique ou psychognosique, on repartira de la lecture que Brentano a fait d’Aristote, ou pour les relations, de celle que Meinong a faite de Hume, sinon encore pour les impossibilia et les ficta (qui reposent le problème de la dénotation) de la lecture de Meinong par Russell. Locke nous paraît aussi exemplaire d’une métaphysique victorieuse de cette Méduse de la terminologie, succédant au terminisme austère de Hobbes. Chacune des déformations signifiantes est une abstraction intéressante du texte primitif. 

Voilà pour les déclarations d’intention et les directions de travail des membres du groupe. Mais il n’en reste pas moins que la métaphysique paraît ne pouvoir affirmer que son statut de science « recherchée », ou zététique – ce qui la place dans un inconfort apparent, tant vis-à-vis de l’ontologie que de l’épistémologie. Cet inconfort se lit entre autres dans les écrits de Steven French, éminent spécialiste de la gravitation quantique, comme dans l’article instructif : « Structure as a Weapon of the Realist », Proceedings of The Aristotelian Society de 2006 (n°106) ; French hésite à franchir le pas et à soutenir ce réalisme ontique structural qu’il appelle pourtant de ses vœux contre une version substantielle de la causalité. Il est en effet toujours périlleux de s’engager au sujet du statut ontologique des théories : Steve French demande ailleurs brutalement « Are There no Things That Are Scientific theories ? ». Pour reprendre son exemple qui copie le paradoxe de Benacerraf : (i) il est clair que les œuvres musicales sont créées, (ii) les œuvres musicales sont des objets abstraits, (iii) or les objets abstraits ne peuvent pas été créés. Donc ? Nul n’est obligé de choisir d’éliminer l’une des branches de ce trilemme, car il y a bien des structures qui sont constituantes et d’autres qui sont représentatives (comme des modèles). Nous n’avons pas à douter des conditions d’identité des instances de structures qui sont spatiotemporellement localisées, y compris dans le cas où elles ne seraient pas strictement phénoménales. Comment penserions nous le second mouvement de la 7e Symphonie de Beethoven en nous enfermant dans cette alternative ?

Il parait nécessaire d’amender ce constat défaitiste opposant le « poids » ontologique des objets et la similarité des processus structuraux, si ces processus sous-déterminent la réalité ontique de la science et de l’art. Cela vaut aussi quand la métaphysique se trouverait prise à contrepied par ses zélateurs mêmes. Je pense aux réflexions de Matti Eklund sur le sujet. Il existe une posture dédaigneuse qui est maintenant reconnue (dismissivism) chez ses défenseurs, comme chez ses détracteurs. Mais c’est même cela qui est chopping, dit Armstrong (on doit changer de point de vue, comme lorsqu’on doit renverser le tir, et diriger le ballon vers une autre partie du terrain). Et c’est est bien le cas chez lui de sa manière différente d’affecter la « nécessité » aux particuliers ou non. La métaphysique concerne tous les étants dans ce qui fait qu’ils sont ce qu’ils sont, et ce qu’ils sont comme ils sont à partir de ce qu’ils ne sont pas (virus, objets sociaux, objets techniques, propositions, nombres, sommes méréologiques restreintes ou arbitraires, particules et particuliers, propriétés, faits, événements cérébraux, mouvements volontaires, épisodes perceptifs), sans distinction des délimitations habituelles. Cette dispersion des entités a un coût quand il faudrait en faire l’inventaire de fin d’année. Trop d’articles différents sont en magasin — comme la métaphysique de la beauté ou la métaphysique du sport aujourd’hui florissantes. On voudrait délimiter des compartiments du « jeu », mais il est parfois réellement délicat de fixer un cap pour telle ou telle recherche d’envergure. On comprend qu’il y ait une ontologie de la génomique, une autre des robots, une autre des démons chez Avicenne et chez Fechner ; plus une ontologie des futurs véhicules à géométrie variable ou des plantes fossiles : tant que le domaine est spécifié, il est plus facile de savoir ce que l’on fait. Est-ce un inventaire désordonné ; est-ce que cela produit une foire d’empoigne ? Ce sont plutôt les post-modernes et les « égoïques » de la dissolution de l’érotisme qui créent du désordre et de la mauvaise querelle, mélangeant dans une espèce de ragoût les leçons de Heidegger et celles des French studies. La dernière vague à la mode concerne die Bagatellieserung — ainsi que disent nos amis Allemands — : une sorte de discussion bavarde sur la phénoménologie de l’amour ou encore sur le « déclin » irréversible de l’homo sapiens sapiens. Le SEMa ne travaille pas dans cette double direction, bien représentée dans d’autres écoles.

 Et de fait, parce qu’elle est d’abord concernée par les sciences de la nature (physique et biologie, au moins depuis Aristote et Theophraste), la métaphysique quant à elle ne vise pas à produire des sujets d’investigation inédits et encore moins transcendants. Le mot d’ordre discuté des réalistes : Metaphysics rules ne veut pas dire qu’elle est aux commandes, qu’elle va de l’avant. Au premier chef, elle est intéressée par les structures d’émergence ou de composition : elle se qualifie donc, dans notre cas, par sa très grande généralité et ne recouvre aucune de ces sciences particulières qu’elle prend néanmoins à partie (voir à ce sujet la recension du Traité d’ontologie de F. Nef, infra où nous revenons sur ce point). Quels résultats peut-elle en escompter ? Sa confrontation avec l’épistémologie est toujours compétitive : les résultats, les méthodes, les signifiés des concepts ne sont pas identifiés dans l’une et l’autre pratique avec le même vocabulaire, quoique la confrontation doive toujours en principe rester exigible[8]. Admettons que la métaphysique soit le cœur du métier de philosophe, sa difficulté la range aussitôt dans le soupçon d’être une « discipline » par défaut, comme eût dit Kant en traitant de son usage canonique. La revendication d’une « science métaphysique » (à la différence d’une métaphysique de la science ou d’une metascience) peut du même coup paraître hétérologique — elle peut nous sembler paradoxale de dicto. Quand elle s’approprie un objet de science, elle le modifie dans son epistémé, autrement dit dans le genre de connaissance qu’elle particularise – et cependant, par définition, si elle se veut métaphysique, alors il faut qu’elle se distancie également de toute réduction empirique. C’est ainsi que l’entend Russell, mais aussi D. C. Williams dans ses Elements of Being.

Comprenons-nous bien, en se voulant « de part en part empirique » dans son objet, elle n’est pas – elle ne peut pas être – empiriquement réalisée. James Ladyman parle selon nous par antiphrase quand il parle d’une « métaphysique naturalisée ». A le penser ainsi, l’anti-réalisme nous guette et pour peu ne referait-on pas l’erreur des nietzchéens de la conscience allant égrener leurs pathophanies tout en invoquant la fable du réel ? Il y a évidemment une tension expressive associée à l’idée d’une « science métaphysique » – mais dont on pourrait justement se dispenser, si c’était nécessaire. O. Külpe affirmait déjà qu’une induction métaphysique bien pratiquée conduit à justifier le réalisme du sens commun, comme si cette spéculation pouvait aussi nous immerger en lui (une position que reprendrait peut-être à son compte Roger Pouivet). Mais cela est fort douteux : n’en déplaise aux défenseurs d’une « métaphysique des choses ordinaires » comme celle de Amie Thomasson, je défendrai plutôt le travail très sérieux de S. Yablo et M. Rea, ceux de D. Zimmerman et Jonathan Schaffer, ceux de Heller et de Hawthorne (dans la littérature anglo-saxonne et américaine) : tout indique chez ces techniciens aguerris que le sens commun et le réalisme scientifique sont pratiquement inconciliables. Il est ainsi très naturel que de très nombreux philosophes aient combattu les « prétentions » de la métaphysique à se considérer comme science, et que d’autres aient pu déplorer qu’elle nous éloigne du pragmatisme confortable du sens commun. 

A cela, nous ajouterons in fine quelques remarques constructives, tant la « science » métaphysique et la science dont traite l’épistémologie ne sont pas condamnées à s’exclure, comme le laisse croire le § précédent. Quand la première demande quelles sont les caractéristiques saillantes de ce qui « est » par ce qu’il est en tant que « tel » (une exigence qui la distingue de l’ontologie spontanée, puisque c’est une exigence sortale) ; la seconde répond qu’il s’agit de ce que sommes rationnellement portés à croire, ou de ce que nous sommes justifiés à révéler « cartes sur table » quand nous ne sommes pas en mesure de l’inférer. Personne ne niera qu’il y a des vertus épistémiques intransigeantes. – Mais on peut aussi penser, selon une discussion récente entre Maurizio Ferraris et Achille Varzi dans Il mondo messo a fuoco (Laterza, 2010), que si nous avions une ontologie mieux établie nous aurions une épistémologie élargie qui ne se réduirait pas à celle de la physique théorique. En ce sens, l’épistémologie ni ne produit, ni ne construit ses objets, comme on nous a appris à le répéter. Reste le monde social, et dans ce cas – si l’existence des objets sociaux dépend des acteurs ou des agents qui les réalisent en partie – alors l’épistémologie que l’on obtient ensuite est justement constructive (le débat est ouvert sur ce point entre Barry Smith et John Searle). Le SEMa a organisé une journée (le 9 février 2006) sur le thème, et il a discuté avec Ferraris ainsi qu’avec Carola Barbero, en introduisant à l’idée, assez saugrenue en apparence, que les objets fictifs de type meinongien pouvaient être – ou même tenir lieu – des objets sociaux sous quelque rapport. Le centre du problème est de savoir si le clivage entre objets naturels et objets sociaux est justement pertinent. J’ajouterai aujourd’hui : si le temps social n’est pas produit lui aussi, et si l’espace est encore occupé par des entités locales. Ces questions sont lourdes. Peut-on opter pour une théorie où la seule épistémologie « constructive » serait celle des objets sociaux considérés comme des objets meinongiens (en tant qu’objets subsistants, et non physiques) ? Il ne le semble pas. Ou bien dans ce cas, à l’inverse, il ne conviendrait plus vraiment de parler de « construction », mais d’une reconstruction des objets physiques naturels. Ils deviendraient comme le soutient hardiment Michael Jubien dans Possibility (2010), des objets intentionnels « en tant que continuants rigides et visés comme tels », bien que selon les circonstances plus ou moins vagues en réalité. Pour le dire comme Varzi et Ferraris, le « focus » change : il y a le monde des myopes (celui que décrit le sens commun) et il y a le monde des hypermétropes (qui est celui de la science). Supposons que, métaphysiquement, il n’y ait qu’un seul monde actuel : ces deux mondes en vérité ne sont probablement pas superposables dans une même image. Ils ne sont pas non plus dérivables l’un par rapport à l’autre, comme le pensent Putnam ou les nostalgiques de la « diplopie » intellectuelle de Sellars. Par là se justifie la part qu’on réserve d’ordinaire, pour se sortir de la difficulté, à la posture de l’herméneute et du phénoménologue. Souvenons nous pourtant de ce que Russell disait admirablement dans Human Knowledge : le sens commun devrait nous reconduire à la physique, or la physique nous montre que le sens commun nous contraint à produire des énoncés qui sont faux, donc les lois du sens commun si elles sont vraies, sont fausses ; donc elles sont fausses. Par conséquent la perception des objets du sens commun ou dudit « sens commun » est bien métaphysiquement soupçonnable : elle n’est pas irrésistible comme le montre ci-dessous Olivier Massin, sauf à supposer que la volonté puisse se donner un contenu d’expérience métaphysiquement intéressant.

Il y a deux motifs techniques qu’on peut invoquer pour illustrer cette situation nouvelle que nous vivons aujourd’hui. 1/ Si cette pratique de la métaphysique peut être « disciplinaire », elle ne l’est pas nécessairement : des métaphysiques appliquées sont à l’ordre du jour qui en principe n’ont rien à devoir de l’enseignement et la divulgation de la métaphysique telle que l’ont « inventée » Parménide et Gorgias, selon le mot de J. Barnes. La métaphysique sera orientée aujourd’hui vers l’économie et la génétique, vers l’esthétique et les sciences de la cognition, mais dans des conditions qu’elle fixe elle-même. 2/ Ensuite, la métaphysique doit rendre raison ou s’excuser de sa préséance sur l’ontologie, pourtant bien plus récente qu’elle. Elle a ainsi été définie par Peter Van Inwagen comme une « méta-ontologie » (à l’encontre de G. Bergmann et D. Armstrong). Pierre Livet en a justement fourni un bel exemple en étudiant avec F. Nef la nature des « objets sociaux » subsumée sous un enregimentement spécifique. Notamment en se donnant des « processus » et des nœuds virtuels. Il n’en va pas de la sorte pour ce qui regarde depuis peu l’expression assez pataude de métamétaphysique que l’on trouve dans la littérature analytique. On y soutient là quelque chose de différent : on interroge alors ce que sont les énoncés métaphysiques ou « métaphysicistes » dans leurs conditions de vérité. Quand certains préfèrent parler de métascience (comme J. Ladyman en effet), d’autres se contentent d’un idiome métalogique (P. Van Inwagen). Si on conserve une distinction entre « métamétaphysique », métascience et métalogique, on peut ainsi neutraliser les querelles, et parfois se dispenser d’entrer comme un éléphant dans un magasin de porcelaines.

La métaphysique n’est pourtant pas une « spécialité » exclusive : sa place dans l’histoire de philosophie est assez marquée pour qu’on accompagne le renouveau qui est le sien depuis une vingtaine d’années. Notre principe de travail a été de ne pas prétendre calquer l’histoire de la philosophie sur l’histoire de la métaphysique, ni non plus il va de soi d’opposer les déterminants épistémologiques et les options métaphysiques. C’est à travers un numéro de la Revue de Métaphysique et de morale (paru en 2002, en collaboration avec F. Nef) que s’est précisé cet enjeu ; nous espérons que ce n° 9-10 des Etudes de Philosophie apporte une contribution satisfaisante à la poursuite de la discussion.  


 12/2010



[1] : Il est piquant de lire le Sketch for a Systematic Metaphysics (2010), où Armstrong s’objecte à lui-même la première loi de Newton (si un corps est mû par un mouvement uniforme et qu’il ne subit pas l’action d’une force extérieure, cela garantit que le même mouvement est maintenu). Il faudrait alors écrire N(F, F), et ce serait dit-il absurde (p.38).Mais il corrige cette imperfection en revenant à, l’intuition de départ qui est que (1) ­— R — (2), (1) étant F cause (2) étant G, les indices (1) et (2) indiquant deux types de particuliers différents, du genre — (1) se tient dans une relation (spatiale) R avec (2) —, pour la raison que un type d’état de choses (1) cause un type d’état de choses (2). Les particuliers sont saisis dans le nexus avec l’universel pour former l’état de choses. Mais dans ce cas on peut écrire N(F, F) entre deux tranches temporelles ou deux moments. Arm-strong ajoute même : il est possible que les lois de conservation ne soient pas causales, mais ne fassent que garantir d’autres lois causales. La nécessité nomique pourrait ne concerner en effet que des universaux structuraux ou des causations probabilistes, mais c’est une autre histoire (pp. 38-42).
[2] : Je me permets de renvoyer ici à l’introduction du volume collectif, La Structure du Monde : objets, propriétés, états de choses, Renouveau de la métaphysique dans l’école australienne de philosophie, Vrin, 2004. Pour les lois, pp. 50-73, pour les vérifacteurs, p.650-655.

[3] : Il le soutient encore dans « Four Disputes about Properties » (2005). Ce texte est désormais traduit en annexe dans le volume Les Universaux, paru aux Editions d’Ithaque (Paris, 2010).
[4] : La force de la théorie des dispositions est qu’elle ouvre au débat sur l’existence et la nature des pouvoirs. Pour le dire en jargon le risque du « quidditisme » est parallèle à l’abandon du « catégoricalisme ». Mais le débat reste d’une très grande complexité. D’un coté on peut soutenir que toutes les propriétés « rares », celles de la physique, sont intrinsèquement des pouvoirs. On peut aussi adopter un modèle plus souple que le pandispositionalisme ou lui opposer une théorie dite du « double aspect » (ou de l’identité), selon les auteurs, d’après laquelle d’une part tout caractère dispositionnel ne serait rien qu’une caractéristique modale impliquant sa manifestation ; mais de l’autre que toute propriété possède une caractéristique qualitative responsable de son identité ou de son essence. Sur le plan métaphysique, on peut adopter un monisme neutre au sujet de cette opposition et ne pas l’accepter. On peut aussi invoquer Aristote (Metaphysique 1032a2-4) pour bloquer toute régression vers des essences chimériques (une chose étant identique avec son instanciation essentielle, une position que reprend encore Spinoza). La dispute autour des pouvoirs reste très aiguë parce que les théories causales ne peuvent pas faire l’impasse sur leur réalité présomptive, même si on peut en effet demander en quoi des pouvoirs exigent (dans ce cas) d’autres pouvoirs pour acquérir une efficacité réelle. Je renvoie au livre de Charlie B. Martin pour les théories de l’identité entre les deux aspects (ch.5), The Mind in Nature (Oxford, 2008), ainsi qu’a Brian Ellis, The Metaphysics of Scientific Realism (Acumen, 2009).
[5] : On remarquera que nous n’avons complètement traité la question des exceptions aux lois de la nature (dites lois CP, « toutes choses égales d’ailleurs). Le sujet est compliqué parce que normalement les dispositions sont ou bien prédicables de genres naturels, ou d’objets particuliers qui les instancient. Peter Lipton est celui qui a le mieux identifié ce point : d’après lui, on réintroduit par la bande le scepticisme de Hume. Si elles relèvent des observables, elles ont été souvent perçues comme relevant de situations de test (quand un système concret est soumis à des contraintes et résiste à ces dernières). En ce sens étroit les lois de la nature concerneraient des propriétés et des généralisations sur ces dernières, non sur des comportements ou sur des manifestation des objets. La défense des genres selon Ellis paraît justifiée de ce point de vue. On a pu soutenir en pareil cas que les dispositions ne réglaient pas le problème des exceptions, ni même des lois de la nature comportant des exceptions (M. Schrenk et M. Kistler se sont ainsi opposés à N. Cartwright),  et qu’alors elles embrouilleraient plutôt les choses. Mais je ne le pense pas. Ces épistémologues sont convaincus qu’on voudrait leur subtiliser la causalité de Papa, la bonne vieille causalité déterministe de Hempel. Or la question n’est pas de cet ordre : elle ne peut pas être d’opposer des observables « naïfs » et des propriétés quantiques. Elle porte justement sur l’identité des genres naturels (natural kinds), qui peuvent avoir des dispositions à se comporter que n’ont pas séparément les particuliers ou les systèmes concrets. Les bosons et les fermions seraient caractérisés en termes de structures symétriques par rapport aux sous-espèces de hadrons et des leptons. Ces natural kinds sont aussi bien présentes au niveau corpusculaire que biologique. Dans ce cas, les dispositions à se comporter ou à réagir à une stimulation « constituent » les genres, et il peut même exister d’infimic species de tropes pour les propriétés quantiques. Ainsi que le suppose ici Mumford, on cherchera quelles sont les « dispositions génériques » qui fondent les exceptions dans leur manifestation essentielle ou celles qui poussent une autre disposition à se déclencher (sans la fonder pourtant) ; dans cette optique, les clauses ceteris paribus ne sont donc pas des exceptions ou des infractions, mais des « circonstances de test » favorables ou défavorables.

[6] : Je ne fais là que reprendre, on l’aura compris, la formulation de Heidegger.
[7] : Selon Penelope Maddy, ce « réalisme fin » peut se transformer en une sorte d’aréalisme dont elle voit en Gödel le défenseur tutélaire.
[8] : Nous ne partageons pas entièrement le point de vue de Roger Pouivet dans sa récente Philosophie du rock (PUF, 2010), p. 72, selon qui l’épistémologie « dépend de la métaphysique ». (Voir la recension de l’ouvrage ci-dessous). Mais il faut dire que Pouivet relie ce qu’il appelle métaphysique dans cet ouvrage à une « métaphysique »  du sens commun qui regarde principalement la « métaphysique des choses ordinaires » ou « of everyday life »), qu’avait critiquée Peter Unger, et que Pouivet réfute assez rudement. 

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