Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

mercredi 8 mai 2013

Lequel est le quale?

Jean-Maurice Monnoyer (2011)[1]




 C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus

Felix Fénéon, Nouvelles en trois lignes



1/ La dénomination des qualités

La publication en langue française de La structure de l’apparence est une réussite et un exploit éditorial qu’on ne peut que saluer sans réserve, tant les obstacles étaient nombreux pour une restitution convenable[2]. Venant deux ans après la traduction de l’Aufbau, les risques d’un télescopage dans la réception de l’un et de l’autre livre ont pu être heureusement écartés. Nous disposons maintenant des versions françaises de deux ouvrages importants (1928 et 1951), qui sont offerts à une confrontation mutuelle historiquement fructueuse. Sous quelque rapport, elle est ironiquement « inactuelle » : les lecteurs intéressés par la question se souviennent du Quining qualia de D. Dennett (1988) qui les « disqualifiaient » complètement[3]. Et de fait, la dispute est toujours vive autour du statut de ces entités clandestinement conscientes — absent qualia ou fading qualia, comme le suggère Chalmers avec son insolence habituelle. Ces « apparences » ont maintenant une base phénoméniste qui serait quasi synonyme d’événements ou de faits mentaux. Par ailleurs, le livre de Goodman se trouve systématiquement écarté des récents développements de la méréologie extensionnelle et « nihiliste » : autrement dit de celle qui refuse de considérer que les simples pris en tant qu’« individus » soient des sommes déguisées — pour ne plus considérer que des « atomes » dépourvus de parties propres [4]. Néanmoins, c’est bien le mot même d‘atomes que retient Goodman pour ébaucher un système qu’il déclare « réaliste », même si l’on verra qu’il est difficile de prendre à la lettre cet emploi du terme (ch. V). La réception de Goodman n’est plus ce qu’elle était, ni ce qu’elle pouvait être encore dans les années Soixante-dix quand a paru le grand livre de J. Vuillemin : La logique et le monde sensible (Flammarion, 1971).

Depuis lors en effet, le débat entre Carnap et Goodman a été très documenté. Nous ne voudrions pas refaire ce débat, bien que nous l’évoquions quand même dans ce qui suit[5]. Pour le dire de façon sommaire, les individus de Goodman correctement interprétés occupent comme des noms la place des variables d’individus, mais leur individualité ne correspond pas à leur séparabilité (p. 58). Il ne faudrait pas non plus faire de confusions avec « l’identité partielle » de ressemblance telle que la supposait Carnap dans l’Aufbau. Si l’on suppose que ces individus sont les composants d’un concret le fait est ici que l’on peut reconstruire indifféremment le concret tantôt en tant qu’une « somme » (fusion), tantôt en tant qu’une « classe » de qualia. Mais ce sont deux choses bien différentes. La différence qu’il y a entre le concretum et le complexe (qui reste décisive) ne dépend pas de cette liberté qu’on se donne. C’est plutôt avec les prédicats que se posera le problème d’une intelligibilité correcte, malgré l’enchevêtrement des termes extralogiques (avec W, Wh, K et M, pp. 88 et 109). Goodman entend discuter du nombre de places de ces prédicats en faisant porter le soupçon sur les variables de classes qui les interprètent normalement. Chaque fois que possible, il ramène à la fixation de la « place » du prédicat — ou plutôt au nombre de places de celui-ci, donc à son « adicité » — la propriété formelle qui lui revient syntaxiquement, comme étant un attribut relationnel de ce prédicat : par ex., symétrique, transitif ou irréflexif. On peut reconnaître une très grande force dans cette recherche économique de la « simplicité » qui passe par une complexité syntaxique accrue. Mais d’autres ont pu comprendre, en sens contraire, qu’il y a un présupposé beaucoup trop filandreux dans cette complexité des fusions supposées praticables entre classes « distinctes » d’individus. Rappelons que le vrai primitif du système est dans son cas « chevauche » ; les autres prédicats définis par lui sont : « est discret relativement à », « est partie de », « est partie propre de », « est identique à » ; ensuite viennent les prédicats extra-systémiques, qu’ils soient « monadiques » (dissectif, expansif, nucléatif), ou moins divertissants (diffusif et agglomératif).

On notera également pour entrer en matière que l’overlapping est une relation dyadique, réflexive, symétrique et non transitive (si deux individus se recouvrent x et y, il existe un individu z, contenu entièrement dans x et y, tel que tout w qui recouvre z, recouvre aussi x et y). Il est remarquable que ce ne soit pas « x est une partie de y », ou bien comme le demandait Lesniewski : A b ( « chaque A est b, donc un objet au plus est b », ou « A est l’unique objet étant b »)[6], qui sont ici mis en avant. Le fait de prendre comme primitive la relation de recouvrement (chevauchement) évite à devoir postuler la transitivité de la relation « partie-tout ». On intègre l’overlapping derrière les connecteurs, et après les quantificateurs universels (que l’on supprime). Plus finement encore, comme Goodman le signale lui-même en note (p.59) le recouvrement prendra comme complémentaire la relation de discrétion, qui « individualise » logiquement des régions spatiales :

     D.2041  xJy = ¬ x o y

Ce qui signifie que « deux individus quelconques qui n’ont pas de contenu commun sont discrets, par exemple si deux régions spatiales sont entièrement séparées, elles sont discrètes » (p.60). Le prédicat « est partie de » en dérive directement : la non-symétricité qui le caractérise permettra de poser cette pierre de touche indispensable au dispositif : « tout individu est (une) partie de lui-même ». Puisque la somme de deux individus se chevauchant exactement est un individu, mais non pas l’inverse, quand y chevauche x, c’est qu’une partie de x chevauche y, appelons-là z, de sorte que nous obtenons : x < y = Def (z) (z o x z o y), ou « x < y » signifie : x est une partie de y, quand pour toute espèce de z un tout est formé et un seul par recouvrement des deux régions. La transitivité et la réflexivité sont effectivement « contrôlées » par l’opérateur, si l’on admet d’abord « chevauche » (o est saisi, de fait, à l’intérieur de l’implication). Par contre, aucune « partie propre » de ce tout ne pourra bénéficier de la réflexivité. La paraphrase des termes primitifs s’arrête là, quand on définit le produit, la somme et l’identité par anti-symétrie.

Quelques remarques historiques s’imposent peut-être à cet endroit. On peut ignorer la sorte de rejet de l’ensemble-vide de Schröder qui inspire la méréologie à ses débuts, tant ce système est remarquablement efficace : Goodman a ruiné une interprétation naïve de l’individu et de la fusion méréologique, montrant que les réserves sémantiques étaient infondées. L’analogie spatiale est cependant fourvoyante, puisque l’ingrédience d’un concret n’a par soi « rien de spatial ». Pourtant à chaque fois on pourra repérer le même symptôme gênant qui hantera le chapitre III : inventorier les « places » du prédicat, tout en supplantant la connexion que pourrait faire une qualité in rebus avec ses instances, si jamais ces places étaient des lieux véritables. C’était déjà la position de C. I. Lewis sur laquelle nous reviendrons. Autant que Carnap et Lewis pourtant, c’est Russell qui avait déjà posé des tropes atomiques dans Analysis of Matter en 1927, les désignant en tant qu’occurrences d’une qualité, c’est-à-dire comme événements, mais qui n’ont ni partie spatiale, ni partie temporelle. Russell se réfère lui-même également d’ailleurs à Clarence Irving Lewis. Tel est par la suite de nouveau ce que K. Campbell appelle plus tard en 1991 : a chunk of field trope, dans la structure du champ magnétique. En survenant sur les apparences, ces morceaux (chunks) sont co-localisés en même temps que connectés (Russel parlait lui de « co-ponctualité »)[7]. Goodman concède, il est vrai, dans quelques considérations, qu’il ne s’attache plus à considérer ni l’endroit ni le moment comme de vrais « ingrédients », surtout dans le chapitre VII. Il leur substitue des concreta associés : chacun d’entre eux duplique le complexe du « tout » fortuit mais à condition qu’il demeure bien non-répétable (pp. 222-224). Pour cela, il lui faut admettre des complexes subsistants et d’abord les prédicats W et Wh, qui sont sans doute les plus intéressants. Le prédicat W (whithness) n’est pas une vraie « conjonction », ainsi que le soutiennent les traducteurs, mais un être-avec (qui peut se lire ou comme une condensation ou une fusion) ; en revanche, la non-transitivité de la togetherness (Wh) consiste réellement en une forme de contiguité, qui s’avère décisive. Plus compliqués encore les prédicats K et Z renforceront l’affiliation ou la coïncidence dans un raffinement des sommes associées. Il n’en demeure pas moins qu’en suspendant toute connexion réelle pour cartographier un tel espace, Goodman « engendre » selon ses propres termes les entités individus produites par le système formel, ce qui revient aussi à produire systématiquement la déflation d’une classe d’objets « réels » correspondants aux prédicats du morcellement, de la contiguité et de la condensation (il considère même qu’il y aurait là une erreur principielle, liant frauduleusement une qualité à une typification homogène d’ « objets »). Vuillemin sur ce même plan montrera son opposition la plus ferme en indiquant que W suppose une sorte de symétrie « sémantique » douteuse par rapport aux qualia d’espace et de temps, qui ne sont jamais des « parties » universelles d’un concretum[8].

Indifférentes à la connexité des vécus, chez Goodman, les parties prennent exactement la place de la « place » du prédicat (au sens d’abord syntaxique et au sens normal du terme), ce qui émancipe d’une certaine manière la topologie de Goodman du système méréologique et constructionnel que l’on a peu de raisons de juger discutable. Ces individus, que sont-ils en eux-mêmes s’ils ne sont jamais rien que des relata ? « Est un individu » dit Goodman est un universel « inutile », et il en dira de même de : « est une qualité », ce qui ne signifie pourtant pas la même chose. Ils servent éventuellement de constantes du calcul du prédicat du premier ordre (points ou volumes ou lignes, par exemple) mais ils reçoivent par la suite une dignité bien plus considérable que celle que leur confère l’appareil technique, puisque tous les prédicats ajoutés (indéfinis) sont ramenés, eux aussi, à une traduction nominaliste stricte. Goodman voudrait exclure les classes qui ne peuvent servir que de « classes de valeurs » intensionnelles, fictionnelles ou éliminables : elles n’existeraient pas plus que n’existent à ses yeux les « variables de classe » (p. 49), honnies par les nominalistes — mais c’est un pléonasme, car elles peuvent toujours être dénommées individuellement (on n’admet ici, répétons-le une nouvelle fois, que les « prédicats d’individu », en préservant fonctionnellement les classes d’équivalence). La définition est technique, et cependant aussi relativement « libérale », de telle sorte que sans se confondre strictement avec des particuliers ontologiques, le domaine d’assignation de ces individus s’élargit généreusement à des « sommes » plus ou moins pertinentes, tantôt agrégées ou agglomérées ou coïncidentes. C’est la principale audace de l’auteur et la nouveauté incontestable de l’ouvrage. On peut ainsi s’intéresser aux trois premiers chapitres seulement, qui sont un modèle du genre — Goodman rappelle que, à l’origine, son système n’était pas nominaliste (p.18) — : pour lui, « l’analogon le plus proche d’une classe d’individus est le tout qui en est la somme », de sorte que « a peut remplacer la somme d’individus de b et de c, et aussi bien, être remplacé par elle » (p. 44). Le cœur du sujet est exposé lumineusement en II, 4 (pp. 56-62), nous venons de le voir, en ce qui concerne les relations de chevauchement et de partie propre, mais ce n’est pas par hasard si l’overlapping est mis en avant, car selon nous le statut de l’ingrédience est directement affecté par le choix des primitifs. Plus exactement, Goodman parle d’une identité de contenu qui lui fait privilégier l’équivalence entre des classes de classes, entre la classe distributive et la classe collective, la classe unité (le singleton) et son unique membre (pp. 50 et 62). Il ne distingue pas non plus — on l’a déjà dit également — entre une somme et une collection : voir son exemple des comtés de l’Utah et des acres de l ‘Utah, p. 50 : « une classe, celle des comtés de l’Utah ne diffère ni de l’individu singulier (l’Utah comme état entier), ni de n’importe quelle autre classe (par exemple celle des acres de l’Utah) dont les membres épuisent exactement ce même tout ». Nous rappelons ces points bien connus pour essayer de ne pas caricaturer.

Certes, la différence qu’il y a entre « catégoriser » et « ordonner » ces mêmes individus qu’il va désigner en tant que qualia, est constamment différée : elle n’est exposée qu’au chapitre IX. Deux qualia non-identiques, dit-il, non seulement peuvent « s’apparier », mais ils le doivent, p. 243 : il leur suffit de s’apparier à un troisième quale. La similitude relative s’assimile alors tout normalement à une sorte de proximité. Ces individus « phénoménaux » sont interprétés par le Calcul des individus que l’on a pu évoquer très succinctement ci-dessus, mais, à l’origine, en 1916 — soit avant la constitution et la formalisation de ce calcul—, ils étaient pour Lesniewski, parmi d’autres candidats éventuels, des objets physiques à peine différents de ceux du sens commun — un de ses disciples évoque l’idée d’en extraire une stéréologie, nous indiquant leurs volumes tran-sitoires, quand ils ne sont pas des continuants rigides. Dans le cas de Goodman, il s’agit d’ « individus phénoménaux » et néanmoins, ils ne sont pas non plus « fondés » dans une expérience vécue. Tout au plus peuvent-ils être « coordonnés » avec des objets physiques (p. 249) ou avec des séquences de stimuli, quoique cette coordination se fasse par décret, ajoute aussitôt Goodman, dès que nous avons besoin d’opérer un découpage (p.129-130). L’expérience vécue étant en principe révisable et suspensive, mais jamais « directe », nous renverrait à « l’image mémorielle » (ou au « rappel de ressemblance ») de Carnap, expression qui est sévèrement raturée dans ce livre. Goodman estime que cette idée de fondation (Grundrelation) est hautement suspecte[9], et n’admet seulement que la « relation de ressemblance », enfermée par un prédicat dyadique, comme inexplicable et première. Les deux difficultés « celle du compagnonnage » et celle de « la communauté imparfaite » seraient issues d’une erreur dans la dépendance one-sided des deux relations dénommées par Carnap : la dépendance de Er (du rappel mémoriel) sur Ae (la sensation de ressemblance). On semble contraint de nouveau de rappeler le contexte pour comprendre les allusions précises de Goodman. Retenons simplement que la proximité et la contiguité se disent l’une pour l’autre.

 A la différence de Carnap qui cherche une « base » pour ces éléments de l’expérience, s’attachant à justifier l’espace ordonné de l’intuition (Ans-chauungsraum) — car on sait que Carnap s’est employé très tôt à forger des triplets ou des quadruplets fixés dans le domaine depuis Der Raum[10] —, Goodman quant à lui préfère réduire jusque la « base de réduction » elle-même : le flux de l’expérience qui est traduit en « classes » d’items ou erlebs. K et M seront aussi réduits (les classes de qualité et les classes de coïncidence) : c’est pourquoi les individus goodmaniens sont bien neutralisés ontologiquement. De là vient l’indécision finale de l’auteur à choisir entre une position « phénoméniste » ou « physicaliste », qui lui est plus ou moins indifférente. Nous savons de nos jours que cette opposition est relativement « stérile », si l’on se veut charitable et compréhensif à l’égard de Goodman — et cela dans la mesure où les arguments de la science tendent constamment à montrer que les qualités ne sont pas physiquement explicitables ni non plus justement réductibles à ce qu’elles ne sont pas, mais qu’elles sont révélées dans l’expérience (ce que Goodman appelle à la manière autrichienne des présentations). Après avoir montré l’insuffisance des deux options, il laisse ensuite plus ou moins supposer qu’on ne l’a pas bien compris, ou plutôt qu’on devrait éviter de le comprendre mal. Il n’est pourtant pas tout à fait sûr que le programme ambitieux qu’il affiche ait été tenu. On peut ici se référer à Quine lui-même dans son exposé sur le Nominalisme de 1941, qui assimile les classes à des universaux, comme le faisait Russell dans Inquiry into Meaning and Truth (1940). Je cite cet extrait de Nominalism où Quine reconnaît que Goodman s’est bien posé le problème de savoir comment « trouver des particuliers tels qu’on puisse y faire référence pour leur faire jouer des rôles différents dans lesquels d’ordinaire nous faisons référence aux universaux. Dans le cas de ces universaux, de tels particuliers de substitution (proxy particulars) sont pratiques, notamment ceux que Goodman dans sa thèse a appelés selon sa terminologie les fusions des universaux en question. La fusion d’une classe de particuliers est ainsi le plus petit particulier qui a tous les particuliers originaux comme ses parties »[11]. Il n’est donc pas insensé de dire que ces qualités individuées sont des « substituts » de ces ressemblances objectives que Quine assimile alors à de « purs agrégats » de quanta, ou encore mentalement à des événements mentaux (id. p.7), les uns et les autres se comportant comme de « vraies parties spatio-temporelles ». Quine, à cet endroit, se sépare de Russell et de Mach. Il affiche déjà clairement son physicalisme.

 Mais la question centrale qui importe aux yeux de Goodman est de savoir si l’on peut fournir systématiquement une définition des qualités à l’aide d’une relation de similarité entre observables ou entre items phénoménaux (il est malaisé de trancher dans cette seconde part de alternative : supposons que ceux-ci sont des sections « les plus petites du flux de l’expérience », comme le demandait Carnap, p. 171). Carnap s’était appuyé sur l’affinité chromatique (Verwandschaft) pour extraire sa relation, et avec elle les « classes de relation » abstractives. Mais Goodman de son côté appelle « particulariste » un système comme le sien qui procède en prenant les expériences élémentaires comme primitives, ce qui le fait pourtant incliner de suite vers un autre système (le réalisme). Comment échapper du même coup aux « classes de ressemblance », aux K-qualities ?

Il préfère de beaucoup en effet nommer son propre système « réaliste », puisque ces primitives à lui sont en effet des qualités, mais que ces qualités sont irréductibles aux vécus. Précisons : il ne reconnaît comme individus aucune de ces « parties propres » qui composent les erlebs de Carnap. En somme, au lieu de faire face au problème le plus rude, mais certainement insoluble, consistant à abstraire « par comparaison », ou par « séparation » des qualités (Aussonderung), et donc ce faisant à partir d’individus distincts que l’on compare « paire à paire », il tente plutôt de définir d’emblée les individus en termes de qualités ou en classes de qualité : c’est plus aisé qu’une procédure ensembliste, même s’il radicalise la visée de Carnap dans une lecture méréologique. L’« ensemble » des éléments « communs » se chevauchant (même accidentellement) constitue un individu supplétif qui n’a plus qu’à offrir la forme d’une « fusion » entre une qualité et une place-temps : cet ensemble peut apparaître comme un singleton, ou une « classe de qualité » à lui tout seul. Seulement un complexe n’est nullement par soi un concretum, et les Brentaniens réistes penseraient justement l’inverse, mais au moins il n’y a pas de connexion nécessaire entre qualités, et le problème de la « communauté imparfaite » s’évanouit. Remarquons contre l’avis de Vuillemin cette fois qui estime que la difficulté se retrouve, qu’on ne devrait jamais faire cette opération qu’à partir des « complexes », ainsi que l’ont soutenu les penseurs de tradition autrichienne. Je ne peux développer ici l’origine de cette question expliquant chez Carnap le terme de quasi-analyse, qui remonte au débat entre Cornelius et Meinong (il suffit de mentionner de ce dernier son Abstrahieren und Vergleichen, ainsi que le texte fondateur de Hans Cornelius sur l’analyse) : un problème que Carnap dans l’Aufbau ne sous-estime en rien (cf. le § 67). Si l’on voulait forcer l’opposition, et mettre l’accent sur l’identité desdits complexes, il faudrait dire que — dans la réflexion de Meinong — les abstracta « existent » ou subsistent avant la procédure d’abstraction et dans la constitution même de la complexion, ce qui fait toute la différence.

Il y a là pourtant un choix déterminant pour le sens même du mot éligible dans ce débat, celui de qualité de l’expérience : C.I. Lewis avait désigné dans Mind and the World Order les qualia — ainsi rebaptisés par lui — comme étant des universaux (des qualités catégoriques). Goodman parlera bien à son tour de répétables, et ne délaisse pas tout à fait sa vision cognitive et réaliste des choses (p.236), mais sans jamais se prononcer sur ce qu’ils sont. Ainsi que le signale l’autre Lewis, David Lewis, Goodman voudrait pour ainsi dire avoir des « universaux sans structure »[12]. A différents moments clefs, Goodman s’oppose à cette confusion entre qualités et propriétés, qu’il impute au premier : Clarence Irving Lewis toujours. Mais cette confusion (si elle n’est pas terminologique) est, selon nous, le complémentaire logique de la fusion méréologique.

L’innovation de Goodman est frappante : les défenseurs des particuliers abstraits ne s’y retrouvent pas. Pour eux Structure de l’apparence est comme une usine à désaliniser l’eau de mer : selon les tropistes les plus enragés ces qualités comprésentes dans un individu (38 g de sel dans un litre d’eau de mer) ou entre plusieurs individus (différents décilitres d’eau de mer) ne sont nullement relativement similaires par « degrés » : elles sont stric-tement identiques d’un individu à l’autre, et ne forment pas de classes imparfaites. Elles se substituent aux universaux, mais elles peuvent appar-tenir simultanément à plusieurs groupes « disjoints » d’individus. Tel est bien ce que dans le principe Goodman va vouloir exclure, puisque à ses yeux « l’être-avec » seul est en mesure de préserver le nominalisme ontologique. Il préférera reconstruire la « concrétisation » des particuliers abstraits à partir d’une conjonction et d’un habillage relationnel sophis-tiqué. Pour être exact, Goodman défendra sans doute une forme de dissectivité pour quelques prédicats monadiques, mais son principe qui est de traiter les individus en termes de qualités gouverne toujours à la dénomination des qualités ainsi reconnues (même s’il se refuse obstiné-ment à donner des noms aux classes). On ne saurait mieux volatiliser les qualia ainsi capturés en dehors de toute expérience de reconnaissance, comme le déplore Vuillemin — et cette disqualification consciente est due au déficit que nous réservent le langage ordinaire et la perception commune. Dans la plupart des cas, nous ne parvenons pas à en faire une ségrégation correcte dans l’appréhension des « touts » où ces qualités sont prises. L’individuation des qualités ne se fait pour Goodman qu’à partir d’une raison intra-systémique forte : les « particuliers » en question sont singularisés à l’aide des relations. C’est donc soutenir que ne deviennent individus que ceux d’entre eux dont on peut traiter à partir des « états » qui les caractérisent, mais dans leurs différences de « position », c’est-à-dire de nouveau en fonction de l’ordre qui est requis — que cet ordre soit linéaire ou pas.

On veut aussi penser avec Goodman que les qualités ressenties, dites intrinsèques, privatives, « phénoménales », ou « transparentes » dans leur contenu, etc. — même enrégimentées dans un cadre fonctionnaliste ou représentationnel —, demeurent des entités « incompréhensibles ». Goodman est resté éminemment actuel en ce sens. Elles restent en effet insaisissables en tant que propriétés phénoménales si elles sont des propriétés « de » l’expérience, produites en elles ou avec elles, celles que nous serions enclins à reconnaître comme étant pré-conceptuelles, et cela afin de les séparer de l’expérience des propriétés, dont beaucoup pensent qu’elles nous sont « révélées » par les premières. Il n’y a du reste — même s’il caractérise fort bien ces présentations pour les différencier des propriétés que nous croyons physiquement pertinentes — aucun « acte de présentation » des contenus qualitatifs, du moins tels qu’ils nous sont exposés dans le système de Goodman. Cette démarcation, chez lui fort méthodique, entre le statut « ontologique » de l’entité et son statut « constructif » (ou normatif) est une contestation de jure de tous les usages défectueux que nous faisons par allusion à une « expérience toute pure … avant l’analyse » (p.133). En résumé et par analogie avec le point, l’intersection, la proximité, tout en sollicitant de plus nombre d’autres concepts spatiaux, indépendamment même des « classes de places », comme l’intercalarité, ces sortes de qualia structurels qu’il nous propose n’obtiennent pas de caractéristique « expériencielle » positive dans l’es-pace : ce n’est jamais que là où le dispositif le leur permet qu’on peut s’y référer, ici ce sont les « places du champ visuel » que Goodman privilégie dans ce rôle : des places qui peuvent s’évanouir, se superposer, changer de couleur, se combiner, puis s’apparier, enfin se côtoyer etc. 

Il y a là une difficulté immense, qui ne concerne pas justement les qualia temporels en eux-mêmes assez facilement substituables à l’identité des continuants : là ce sont des candidats très plausibles. Mais ces « places » ne sont pas au sens littéral des « places-temps », surtout si l’on se réfère au sens physique strict, comme l’indiquait déjà Carnap. Ce ne sont rien que des prête-noms de « places » qu’on a débaptisées. James Ladyman rappelle de nos jours dans Every Thing Must Go, que pour un physicien ces « places-temps » sont de pures fictions, si l’on pose qu’il y aurait des points de l’espace-temps. Chez Goodman, c’est une convention abusive. Pas plus que les objets physiques ne sont réellement expérimentés quand ils sont perçus (et donc réductibles à des concepts phénoménaux), pas plus ne le sont d’après nous les positions présumées à l’intérieur du champ visuel. En conséquence, comme elles ne sont pas épistémologiquement fondées dans l’observation (serait-ce matériellement parce qu’on se réfère à des chips ou des pastilles, ou même comme pixels, si l’on se passait des spots) pourquoi paraissent-elles néanmoins « adéquates » à ses yeux pour lui servir de bases phénoménales ? Goodman présente une manière d’ « expérimentation philosophique » comme a dit justement Vuillemin, en cherchant à éviter la circularité, et il se sert — dit-il — d’un matériau neutre (p. 135). Bien entendu, on peut se demander si cet obstacle de la circularité a été écarté, et ce que veut dire matériau neutre (un terme qui me semble déjà emprunté à C. I. Lewis).

Si neutre signifie tout bonnement « intersubjectif », c’est un sens faible. Le sens fort serait très différent ; on devrait l’exprimer sous cette forme : « qui est déconnecté d’une présentation associée à un objet physique ou à un stimulus ». Peut-être devrait-on ainsi comprendre que « l’area de la connexion » comme disait Meinong dans Über Annahmen, n’a plus aucun sens dans le projet de Goodman. Meinong propose (§§ 40 et 41) une distinction — qui n’est pas « trop » subtile selon nous — entre une connexion naturelle (perceptuelle) et une connexion relativement artificielle produite par l’activité intellectuelle, donc entre une Zusammensetzung et une Zusammenstellung. Dans le premier cas, il y a composition entre les éléments du contenu ou de la complexion ; dans le second cas, il n’y a qu’une juxtaposition. Meinong pose bien que ce lien peut être contre-intuitif entre une couleur, une place et un temps, tels qu’ils nous sont en effet présentés (dans une perception) et différemment, tels qu’ils peuvent être juxtaposés dans un complexe donné, par une présupposition. Mais le lieu de la connexion entre places et qualia « authentiques » est hors du propos de Goodman. Ce sont plutôt chez lui les relations de voisinage devenant qualitativement structurantes. Il ne tiendrait pas compte de l’exemple de la « croix rouge » que prend Meinong pour l’opposer au drapeau suisse. Pourtant la « connexion » n’est pas non plus un contenu fondé dans la représentation qu’on s’en fait. Une tache rouge là maintenant n’est pas un objet, au sens où elle n’« occupe » pas cet endroit au sens strict. Et pas plus un rouge-gorge temporairement entrevu en traversant le champ de vision depuis l’endroit où je suis placé (dans l’exemple de Goodman). Objectivement, néanmoins il n’en va pas du tout ainsi : les qualia ne sont de fait nullement indifférents à la place qu’ils occupent[13]. C’est même pour cette raison qu’on a pu parler d’espaces de qualia, qui reconstituent le mapping projectif. Pour que la « couleur-moment » soit neutre de tout ancrage phénoménique, il faudrait qu’elle soit radicalement ex situ, et c’est par excellence tout ce que rejette Goodman, qui a toujours besoin d’un composant « indexé » dans la structure pour traiter du complexe qualitatif. Ce composant est alors indexé par une « classe de ressemblance qualitative » entre des points virtuels colorés, et pour cette raison, tout en rejetant le vague de cette définition, il se garantit contre l’objection de circularité que j’évoquais, en revenant « à la (nécessaire) connexion entre les qualités et les classes » (c’est moi qui souligne, p. 140) — sans quoi le système s’effondre.

Où cette connexion se ferait-elle ? De quelle connexion s’agit-il ? La première approche de Goodman (ch. IV) suppose en fait déjà cette togetherness — autrement dit cette « contiguité » ou cette conjonctivité mal nommée qui reste une propriété relationnelle sous-jacente aux lieux d’apparition des qualia. La conclusion semble s’imposer plus que nous le supposions : le matériau n’est pas « neutre » de tout ancrage phénoménique. Ou bien, il faudrait mieux dire, il n’a pas du tout d’ancrage en réalité. Pourtant, rappelle Goodman, nous devons bien nous référer à deux présentations dans le champ (ou à « deux caractères présentés », p 126), qui exigent une donnée spatiale moins éthérée, et donc il faut supposer que ces mêmes entités « emplissent » sans autre reste ce même champ visuel. Dans ce cas, il nous faut alors admettre qu’il y a un champ visuel — c’est-à-dire admettre l’existence de ce champ visuel (psycho-physiologique) — en plus d’une « rencontre spatiale », qui ne dépend d’aucune stipulation sur l’existence du premier. Goodman se défend fortement et admirablement dans son argument, de ne rien stipuler du tout à cet égard. C’est encore l’époque où Gibson et les gestaltistes américains ont acquis, croient-ils, quelques certitudes pragmatiques sur la courbure de ce champ visuel. Goodman soutient seulement qu’un quale-couleur a besoin d’un quale-place, en sorte que deux places qui ne se ressembleraient pas en extension, aient du moins deux localisations distinctes.

Mais il semble qu’il s’agisse alors d’une dépendance formelle du quale-couleur par rapport au quale-place, ou d’une localisation de l’un sur l’autre : or (on vient de le dire) cette dépendance formelle est « infondée » (c’est un postulat). L’objection qui vient à l’esprit est que l’intransitivité phénoménologique ne peut pas valoir pour la couleur (deux couleurs ne peuvent occuper la même place dans le champ visuel), et ne pas valoir pour la place. Comme il est indiqué à plusieurs endroits du livre, et par un rappel de ressemblance « terminologique » avec Carnap lui-même, l’ordre de conjonction entre des paires soumet la localisation aux propriétés logico-formelles par lesquelles l’identité de place doit nécessairement se distinguer de l’identité couleur. Reste à prouver que deux localités, qui ne sont pas des lieux de couleur (ou des lieux olfactifs par exemple) ne soient pas identifiables l’une à l’autre ou au contraire incompatibles.

Mais cette distinction transversale n’est jamais tranchée vraiment. Si on admet la pluralité des qualia, peu nous importe au fond de savoir lequel est lequel : nous n’avons pas à le savoir, leur individuation discrète et conjointe (ou en d’autres termes deux fois discrète) commande au principe de leur existence. De même que l’analysabilité de la couleur entre ses diverses composantes chromatiques n’offre à ses yeux que peu d’intérêt, l’incom-patibilité de la forme logique de deux attributions de couleur au même endroit lui paraît simplement futile. Le fond de l’affaire — avons-nous dit — est que Goodman sépare qualité et présentation d’une qualité ; il évite l’auto-présentation psychique de ce qui aurait pu causalement induire, pour l’expliquer, un type de réponse appropriée. Il pourrait s’agir d’un acte attentionnel dirigé vers une donnée non-intentionnelle qui est liée à la configuration chromatique ou tonale. Mais l’abstention de Goodman est si nette à cet égard qu’il devient compréhensible qu’Austin Clark n’ait pas trouvé de difficulté à reconstruire le système de Goodman dans un espace métrique de différenciation linéaire, tout en admettant des stimuli extérieurs (ceux-ci bien réels) et l’indiscriminabilité relative de paires apparemment semblables. L’ordre est construit et suppose, pour chaque sens, un espace de qualité indépendant — plus une « location », ou une localisation dans cet espace (Sensory Qualities, pp. 78-101). Ce n’est pourtant pas cet ordonnancement psychologique, où l’on a des couleurs adjacentes indiscriminables et des couleurs non-adjacentes discriminables qui intéresse le moins du monde Goodman[14].



2/ Similarité et ressemblance


Afin d’aller plus avant, laissons d’abord de côté pour l’instant ce que Goodman nomme des concreta, lesquels sont « assimilés » littéralement à des individus composites sous certaines conditions. La conformation ou la disposition des « sommes » en fiefs dépasse l’assignation technique ou frankly technical comme a pu dire P. Simons[15], et elle pose nombre de questions, puisque l’identité consisterait en une communauté de parties. Seul David Lewis lui a donné une postérité véritable, mais là encore la libido nominandi de Goodman révèle une richesse insoupçonnée, qui heurte les usages grammaticaux de la librairie française (withness, togetherness, betweenness, betwixtness). La relation de similarité qu’elle soit « reconnue » ou « rappelée » partage ces dénominations et suscite des commentaires de toute nature. Mais cette même relation de similarité n’implique la comparabilité des expériences qu’en seconde intention et pour ainsi dire a posteriori. On peut s’accorder avec Goodman sur ce refus d’une métaphysique a priori à cet endroit. De fait, elle paraît d’abord tout aussi cognitivement « vierge » qu’elle n’est ontologiquement déchargée de tout engagement (nous avons essayé de l’expliquer). Même si Goodman parle d’une recognition of similarities, ce n’est pas de la façon habituelle qu’il pratique, comme pour s’émanciper d’une distinction de raison qu’avait stigmatisée Hume, et telle que nous la pratiquons nous aussi au sein du continuum sensoriel. Ainsi que l’a indiqué fort sobrement J. Vuillemin que je mets une nouvelle fois à contribution : « dans un système particulariste, il faut à partir de particuliers donnés, définir des qualités qui sont com-munes à plusieurs d’entre eux ; dans un système réaliste, il faut à partir de qualia, définir des particuliers dont plusieurs soient des instances de la même qualité » (id. 295).

 Les qualia sont des instances, mais de quelle réalité sont-ils les instances ? Comment s’opère cette reconnaissance ? Est-elle celle de « types » cognitifs ou de determinables free-floating que nous ne pourrions jamais fixer en tel ou tel endroit ? En insistant dans l’exposé du dispositif général qu’il n’admettait que des variables d’individus, Goodman se situe en retrait par rapport à cette question ; il ignore superbement la question de la recognition. On peut estimer que la recognition de la ressemblance est un danger de type gnostique. Mais il suffit à Goodman de traiter comme des individus ce qu’on voudra ou de retenir des entités peu importe lesquelles, pourvu qu’elles soient « traitées comme des individus ». Il affirme ainsi : « Le nominalisme est défini, non par des normes indépendantes de ce qui constitue un individu, mais par des normes indépendantes de ce qui constitue le fait de considérer des entités comme des individus » (p.52, je souligne).

 Le mot fait taire toutes les questions. Pas toutes cependant. Quelles sont ces normes indépendantes ? Ce point de vue, qui adopte le refus de Quine d’intégrer des variables qui seraient quantifiées sur des prédicats, implique en réalité chez Goodman que les classes (sur lesquelles ne porte en effet aucune attribution de contenu : ce ne sont pas des classes qui auraient des parties propres « substantives ») seront traitées en tant que des « touts » quelconques. Cette divergence est importante, dans la mesure où Quine n’a jamais été obsédé par cette distinction entre objets physiques et « parties de classes », comme il s’en défend dans une brève recension de Parts of Classes de David Lewis, « Structure and Nature » en 1992[16].

Commençons par interroger la possibilité de considérer que des « moments » d’une expérience soient repérables ou saillants — de préférence à d’autres qui nous seraient méconnaissables ou incongrus. Goodman exclut qu’aucun quale ne puisse jamais être intronisé dans un isolement attentionnel, comme ce reflet rose sur cette facette du diamant, ou le goût de ce verre de vin et de cet autre verre de la même bouteille (pour reprendre un exemple judicieux pris par Austin Clark). Sa thèse est que la base particulariste serait trop étroite logiquement, mais aussi exubérante ou proliférante dans le langage commun — elle serait inutile en somme. « Est une qualité est le prédicat d’une classe » nous indique Goodman, presque comme pour nous faire la leçon : ce prédicat recouvre toutes les choses qui ont au moins une qualité en commun, chacune étant réflexivement en effet d’abord « partie d’elle-même », mais aucune n’étant jamais « partie propre d’elle-même ». Or le prédicat basique est justement un prédicat « à deux places » : il doit être défini à l’intérieur du système par le moyen de la ressemblance plus ou moins proche. Sauf qu’il faut attendre le chapitre IX pour que ce sens convenu de l’appariement (matching) soit enfin dégagé. La dénomination des qualia est donc exploitée, sous ce biais explicite de l’abstraction par ressemblance, avant que ne soient mis à contribution les prédicats correspondant à des données observationnelles.

Si nous nous mettions à l’extérieur du système, il faudrait noter ici que des expériences qualitatives similaires, ou qui sont relativement semblables ne sont pas forcément comparables (ou ressemblantes), comme le montrent un grand nombre d’expériences de laboratoire : elles ne sont pas subjectivement équivalentes, ni sujettes au matching, encore que nous puissions « par décret » une nouvelle fois les considérer comme non-discriminables entre paires ou substituables d’un point de vue standard. On peut isoler une petite différence, mais cette différence remarquable est finalement un autre moyen de réintroduire de l’ordre, sans du tout répondre au problème. Nombre d’expériences communes dans l’écoute des sons font place à des illusions de ressemblance, sinon à des ressemblances qui ne sont pas perceptibles. Ensuite, de façon prononcée, il n’y a pas de raison de penser que les qualia soient l’objet d’une référence assignable et ici se trouve sans doute la raison du questionnement sémantique le plus aigu pour la physique d’une philosophie de l’esprit. La sémantique des théories physiques, pour parler le langage de Carnap, ne nous dira rien de la sémantique des termes usités à l’avantage des fonctions qui ressortissent de l’ontologie de la vie psychique. Mais laissons là ce crux métaphysique.

Pour résoudre la difficulté, Goodman ajoute (nous y avons insisté) la place, comme un index fortement plausible (du moins le croit-il) d’identification du quale, avant même le temps ou ayant priorité sur lui. L’unité du couleur-spot-moment repose de cette façon sur un type d’individuation « souple » d’une qualité locale (d’une qualité de localité, ou d’une classe-place, obtenue par abstraction et Aussonderung) ; ce choix relève d’une option atomistique entièrement stipulée pour les besoins de l’explication. Cette « place » n’est alors qu’une extrapolation de l’abstraction logique de l’individu numérique et géométrique (« point » ou « région ») : elle se trouve indirectement agrégée au sein même de l’individu qualitatif complexe : mais pour le coup, cette proposition paraît alors très audacieuse et sophistiquée[17]. Si le problème de l’abstraction et le problème de la concrétion sont effectivement duals l’un de l’autre, cela vient selon nous de cette conception des simples, qu’on a atomisés par discrétion, en se donnant une expérience apte à les discriminer, mais dont a proscrit qu’elle s’applique pour de bon. Le quale est donc toujours « pris ensemble » avec ce qui le distingue de l’arrière-plan et du voisinage. Mais on a le droit de se demander si cette composante de la qualité (étrangère à la grandeur et à la forme) n’est pas trop fragile. Comme l’a noté acidement Gustav Bergmann dès réception du livre : « on n’a jamais vu un spot lumineux dans le champ visuel ». Ce que veut dire Bergmann[18] non sans ironie est qu’on ne voit justement pas la tache aveugle de Mariotte, qui est bien pourtant localisée sur la rétine : c’est elle qui structure in abstentia le champ visuel. Pour cette raison, le prédicat : se trouver « dans » le champ visuel recouvre une relation ontico-fantomatique ou fantologique selon le mot de B. Smith. I. Hacking peut certes se moquer de Bergmann dans Concevoir et expérimenter, mais de même que le microscope sur l’image ne « fixe » aucune place, de même cette hallucination du spot lumineux est plus ou moins identique aux procédés des chambres de simulation. De nos jours, certains vous affirment sans sourciller « voir le visible », ce qui est plus miraculeux encore que de voir l’invisible, puisqu’une propriété serait vue en dehors de tout événement phénoménal. Il est déjà assez difficile de déterminer ce qui a lieu simultanément au niveau proximal sur les deux yeux, quand on y rapporte l’expérience de la profondeur, et c’est encore plus le cas « entre » la fovéa et la macula, comme l’a étudié S. Dehaene. Comment penser le système cartographique des apparences dans une construction a priorique de cette sorte. Bref, cette dispute sur le nominalisme des places est rien moins que secondaire : elle ne se comprend en réalité qu’en fonction du nominalisme des classes, dont Goodman restera bien contre son gré le représentant historique le plus éminent (je me permets là de citer la désignation d’Armstrong dans son Sketch for a Systematic Metaphysics, p.99). C’est d’ailleurs en rapport étroit avec ce terme délicat du lieu occupé — ou « inhabité » par une entité abstraite, et non pas extraite comme une information empirique — que les débats tout récents de la méréologie extensionnelle lui ont donné une importance considérable. Goodman a apporté ses lettres de noblesse au renouveau de la méréologie — et il est certain qu’un grand nombre de ses intuitions ont gagné une actualité déconcertante qui l’aurait peut-être fortement irrité. La raison n’est donc pas que son réalisme soit si difficile à identifier (car rien ne prédispose la méréologie à se confondre avec le nominalisme) : elle est que son dispositif porte à se défaire des qualia au sens où il l’entendait en tant que positions syntaxiques libres et réfractaires à toute partition qui sont des prête-noms (des proxies) pour autre chose. On qualifie les individus relationnels ; on disqualifie les qualia expérienciels. Certes, s’il ne s’agissait que de noter des écarts de distance ou de proximité dans un échantillonnage optique ou un arrangement (array), il aurait pleinement raison, mais la grande discussion sur le statut neurologique des qualia a bouleversé cette analyse qui semble ne plus relever que d’un « espace de qualia », fortement circonscrit et balisé en descente, au regard duquel les spécialistes peuvent adresser des objections sérieuses. Par contre, on doit penser qu’en envisageant les œuvres d’art comme des systèmes de qualités, il a lui-même montré que l’emphase mise sur la densité des symboles l’emporte souvent à raison sur l’exemplification des propriétés.

 Il est possible en conclusion de considérer que ce nominalisme des relata (s’il fallait forger une catégorie à part) remplace la dénomination des qualia, dans la version que lui donne la philosophie de l’esprit. C’est ainsi que la relation primaire de discrétion — ou de discrétude comme a écrit Jacques Morizot — rend possible la traduction syntaxique des relations comme « être une partie de » ou « être apparié à ». Mais en fait : « être une qualité de », nous rappelle Goodman, reste encore un prédicat de la même farine que le précédent (qu’il nomme K). Son dispositif méta-prédicatif devient progressivement si subtil et si bien ficelé qu’on peut évidemment traduire dans son système d’autres prédicats du langage ordinaire sans l’ébranler le moins du monde. David Lewis a ainsi montré — en ne se plaçant que sur le plan de la déductibilité — que les individus de Goodman pouvaient remplir tout l’univers (sans du tout se limiter à une perspective finitaire, ce que demande sa topologie). Ils pourraient jouer le rôle de V : la somme de tous les ensembles. Pour un ontologiste normalement constitué néanmoins, la question de savoir si des lieux particuliers sont occupés par des simples ou (notamment) par des particuliers simples ou complexes, est réellement turlupinante, et si M. André a été terrassé « au cochonnet », comme le dit Fénéon, pour chacun l’information est claire. Le lieu dit ne permet pas de construire M. André et le cochonnet dans une place qu’ils « co-occupent », puisque la localisation de l’apoplexie ou de l’accident cérébral est indifférente à cette distribution de l’espace du terrain de jeu où se trouve le joueur de pétanque. Ainsi l’indique l’auteur de ce haiku, à la française : la trajectoire de la boule dans l’espace-temps est « disjointe » de ce qui arrive à M. André.











[1] : Je me permets de livrer ci-dessous un ensemble de notes qui auraient dû servir à un projet de recension du livre de N. Goodman dont je me suis rendu compte assez tard que j’étais incapable de l’achever à temps. D’où ces considérations désenchantées et décousues qu’on a eu l’imprudence de croire publiables.
[2] : La composition de La structure de l’apparence offre cette particularité assez rare que les déterminants constructifs du livre sont posés par de longs préalables et sont tout de même intégralement revus en cours de route.  En plus du chapitre consacré aux primitifs extralogiques (le ch. III), dans lequel au §11, les « unités de base » minimales du système sont identifiées – ou sélectionnées – comme « atomes », une « première approche des problèmes » est donnée au ch. IV. Avec l’éviction du « critère de priorité épistémologique » commence à se dessiner la carte que l’auteur entend dresser du monde des apparences. Ce critère avait plus ou moins été admis par Carnap dans un mouvement double : fournir une « explication » phénoméniste, mais la rapporter à la façon dont nous interprétons l’expérience directe telle que l’avait critiquée Avenarius et Mach (pour eux les observables étant fonctionnels). Les précautions terminologiques sont donc par soi constitutives du projet même de la Structure et ne sont nullement des hors d’œuvre. Ce n’est d’ailleurs qu’ensuite, après avoir présenté une sorte de correction minutieuse du système de l’Aufbau, que Goodman livre le cœur philosophique de l’ouvrage, aux chapitres V et VI. Le  dispositif, qu’il faut entendre comme un moyen perfectionné pour construire un monde — et non pas du tout pour décrire « comment » apparaissent les apparences —, est donc exposé avec précision. Il est par nature rigoureusement limitatif : Goodman ne cesse pas de se rétracter devant toute forme    d’ affirmation « substantielle » qui porterait sur la nature de ces qualités. Ses « révisions » très scrupuleuses (les autres approches possibles) sont d’ailleurs renouvelées ensuite, selon les besoins au ch. VIII (§ 4), et au ch. IX (§ 3). La troisième partie du livre propose une quasi-analyse ordinale — sur le modèle initié par Carnap — qui révèle l’apparence topologique en forme de « réseaux », « domaines » et « fiefs »  : le lecteur se trouve alors absorbé dans la structure même, devenue une sorte de schéma ésotérique des lieux de l’apparence. Cette structure d’ordre est pourtant « réduite » — elle aussi, et à son tour— à son expression mathématique : celle des graphes homogènes finis. Un dernier chapitre consacré aux indicateurs temporels est l’un des plus captivants. Mais nous essayerons de nous concentrer sur le noyau philosophique central et sur les questions originales qu’il a posées, sans qu’on ne puisse espérer épuiser en quelques remarques l’intérêt d’un livre aussi ingénieux et aussi influent. 
[3] : Voir Daniel C. Dennett, La Conscience expliquée, trad. P. Engel, Odile Jacob, Paris, 2001.
[4] : La dispute autour des qualia a d’abord rebondi  avec le débat opposant J. Kim et F. Dretske. Mais ce sont les transformations de la méréologie extensionnelle, (cf. les travaux de P. Simons et A. Varzi), puis par la suite ceux de P. Van Inwagen, N. Markosian et K. McDaniel, qui ont le plus transformé l’héritage topologique de Goodman en peau de chagrin. La métaphysique des lieux intrinsèquement spatiaux ou des « localités » demanderait une longue présentation que je ne peux ébaucher ici. Par contre, ce que Lewis appelle « megethologie » en est plus proche, mais elle suppose bien que les fusions et les classes soient des entités entre elles inconciliables.

[5] : Voir A.W. Richardson, Carnap’s  Construction of the World, Cambridge UP 1997 ; Carnap et la construction logique du monde, S. Laugier (ed.), Vrin, Paris, 2001, A. Hausman & F. Wilson, Carnap and Goodman : two formalists, Iowa City, University of Iowa Press, 1968 ;  F. Lepage, M. Paquette, F. Rivenc, Carnap aujourd’hui, Bellarmin, Vrin, 2002. Sans oublier là encore le court texte D. Lewis, Policing the Aufbau (1969), repris in Papers in philosophical logic, Cambridge UP, 1998, pp.174-179.
[6] : S. Lesniewski : « Sur les fondements de la mathématique », p 109, trad. C. Kalinowki, Hermès, Paris, 1989.
[7] : K. Campbell, Abstract Particulars, p. 153, Blackwell, 1990.
[8] : La logique et le monde sensible, op. cit., p.315.
[9] : Goodman écrit (p.101 de la trad.fr.) : « bien que la reconnaissance d’un quale ne puisse pas strictement être soumise à une épreuve, elle est fondée et révocable ». On peut noter que c’est ainsi sur le terrain de la reconnaissance possible, donc arbitraire, qu’est reportée l’idée de fondation.
[10] : R. Carnap, Der Raum, Kant-Studien, n°56, 1922. Dans l’Aufbau, la clarification est encore plus nette. 

[11] : On admettra que cette conception des « fusions » comme  surrogates for universals  est assez différente de celle que présente Goodman. Même si Quine affirme son soutien au nominalisme particulariste, son particularisme est toujours physique. A l’instar de Goodman, il pense que ces « fusions » sont, « doivent être admises, à la différence des classes, comme des valeurs de variables liées ». « Nominalism », in Oxford Studies in Metaphysics, vol. 4, ed. by D.W. Zimmerman, 2008, p.17.
[12] : David Lewis, Papers in Metaphysics and Ontology, Cambridge University Press, 1999, p. 109.
[13] : Il faut renvoyer ici à un article de Jean-Baptiste Rauzy, « Les illusions représentationnelles, Sur l’héritage de la notion leibnizienne d’expression dans la philosophie d’aujourd’hui », Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, n°18, 2004, pp. 177-208. Les cartes fallacieuses de Goodman y sont considérées comme des artefacts constructionnels et/ou représentationnels. Les exemples classiques qui justifient l’isomorphisme goodmanien sont les points pris comme « classes de volumes », ou comme identiques et entre eux substituables, mais sur une base qui n’est pas set-theoretic. La structuration se fait par le remplacement des structures, et J-B. Rauzy invoque l’intensionalisme de C. Swoyer pour faire valoir que l’extensionalisme (logique) de SA ne tient pas compte des « grandeurs extensives » (physiques), algébriquement exploitables. Cela confine sans doute à une idéalisation du monde matériel par reconstruction. Mais l’artefact du mapping goodmanien n’est pas représentationnel en ce sens, et Rauzy donne une excellente clarification de l’appariement (le prédicat M), puisque les « couleur-spot-moment » sont supposés systématiquement liés, d’abord par des relations de cotoîement puis de voisinage immédiat. « Goodman  (…) pose que l’intervalle (span) entre deux qualia appariés quelconque est moindre que l’intervalle entre deux qualia non appariés » : stipulation du chapitre IX, qui conduit à produire des entités nouvelles comme les « fiefs » (« sommes » de qualia appariés). L’avantage de l’explication de Rauzy est de reconstituer le principe cartographique de la relation d’ordre comme « authentiquement » fallacieux, dans la mesure où la représentation de l’espace phénoménal se trouve internalisée comme une « illusion » du pouvoir conventionnel de la représentation.
[14] : Pour Clark,  si l’identité qualitative est transitive, l’appariement (matching) ne l’est pas, et ne fournit pas une condition d’identité suffisante pour l’identité qualitative (Sensory Qualities, p. 59). Dans un système où un quale est un répétable reconnaissable dans diverses présentations (ce qui dit bien Goodman, p. 97), si on invoque des présentations comme atomes, l’appariement des qualia n’aurait pas besoin d’être construit comme il le fait pour référer à quelque chose comme des classes indiscriminables de présentations. Pour Clark, le paradoxe des qualia identiques mais objectivement distincts n’existe pas, ou plutôt, ce serait aller au-delà des apparences que de vouloir lever le paradoxe s’il existait. Les stimuli sont en tant classes-places « indiscriminables » ; nous n’avons que des propriétés qualitatives qui portent de l’information sur des ensembles de stimulis discriminés (69), de sorte qu’une propriété phénoménale « is a location within a quality space ». A la limite évidemment, reconnaît-il, contre ceux qui pensent que la construction de Goodman est « purement » conventionnelle, des arguments empiriques pourraient y correspondre si on abandonnait le nominalisme de l’auteur.
[15] : P. Simons, Parts, Clarendon Press, Oxford, 1987, p.108-112,
[16] : On peut rendre raison de certaines difficultés que nous exposons en comparant les deux  systèmes de Goodman, le premier avec H.S.Leonard (The calculus of individuals and its uses, juin 1940) prend comme base du système la relation primitive de discrétude, qui remplace la fonction booléenne « x.y = 0». La relation de fusion ou de somme est définie par une relation d’appartenance à la classe a, où x est la fusion de la classe a avec elle-même (x Fu a). J’emprunte à Guillaume Bucchioni sa définition « Cette relation de somme est une relation hétérogène entre un individu et une classe. Un individu est dans cette relation avec une classe si toute chose qui est discrète de lui est aussi discrète de tous les membres de la classe, et si toute chose qui est discrète de tous les membres de la classe est aussi discrète de lui ». Il en va de même pour le nucleus ou produit. Donc, le premier postulat de ce système est que la classe ne soit pas nulle : ($x).x e a. É. $y. y Fu a. Dans la Structure, pp. 48 -51, Goodman élimine les classes en tant que sont éliminées les entités sans distinction de contenu. Ce contenu correspond aux parties propres discrètes dans la fusion, et du coup le fait d’avoir des variables de prédicats n’engage pas ontologiquement à l’existence des classes. L’individu ne peut être séparé du prédicat, et de même nous ne pouvons extraire la classe du prédicat particulier. Comme le montre bien Bucchioni, on peut utiliser le terme de « classe » sans s’engager à l’existence des classes. On peut aussi substituer aux classes des touts discontinus.
[17] : Nous acceptons ce que souligne J.-B. Rauzy dans son avertissement : « Une « place-class » n’est pas une classe dont les membres seraient des places (…). Les « place-classes » sont des classes grâce auxquelles on obtient les places du champ visuel par une procédé d’abstraction, analogue — et postérieur — à celui par lequel on obtient les qualités (…). Une « classe de classes de place » est ainsi une classe dont les membres sont des classes d’abstraction selon la relation de séparation » (p.10). Mais il reste que les places du champ visuel n’en sont pas moins - en elles-mêmes - déjà des abstractions, et si on les obtient analogiquement par un processus d’abstraction séparatrice, cela paraît faire une abstraction de trop.
[18] : « Particularity and the new nominalism », (1954) in Meaning and Existence 1959, The University of Wisconsin Press.

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