Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

vendredi 18 septembre 2026

Traduction de Barry Smith, La philosophie autrichienne, Préface et Introduction (1994), par Jean-François Rosecchi


 


La philosophie autrichienne

 

 

 

Barry Smith 

 


Préface

Cet ouvrage propose un panorama des développements les plus importants de la philosophie autrichienne durant sa période classique, depuis les années 1870 jusqu'à l'Anschluss, en 1938. Mais je souhaite également que ce volume soit considéré comme une authentique contribution philosophique, comme une tentative de philosopher dans l'esprit de ceux qui — au premier rang desquels Roderick Chisholm, Rudolf Haller, Kevin Mulligan et Peter Simons — ont tant fait pour montrer la fécondité, toujours actuelle, des idées et des méthodes des philosophes autrichiens.

Ce présent travail a été rendu possible grâce à des subventions du Bundesministerium für Wissenschaft und Forschung autrichien, de l'Alexander von Humboldt-Stiftung et de la British Academy. Il a été influencé, à divers moments de son élaboration, par Mitchell Ash, Wilhelm Baumgartner, Johannes Brandl, Axel Bühler, Hans Burkhardt, Roberto Casati, Wolfgang Degen, Reinhard Fabian, Kit Fine, Barry Gower, Wolfgang Grassl, Marjorie Grene, Audoenius LeBlanc, Czeslaw Lejewski, Johannes Marek, Edgar Morscher, Dieter Münch, Robin Rollinger, Heiner Rutte, Werner Sauer, John Searle, Jeremy Shearmur, Paolo Spinicci, Graham White, Dallas Willard, Jan Woleński et Wojciech Żełaniec. Je tiens à leur exprimer, à tous, ma reconnaissance. Je remercie tout particulièrement J. C. Nyíri et Karl Schuhmann dont l'inspiration et l'exemple, je l'espère, transparaîtront dans l'ensemble de cet ouvrage.

Ma reconnaissance va également aux éditeurs des articles suivants, dont certaines parties ont été reprises dans ce volume : « The Substitution Theory of Art », Grazer Philosophische Studien, 25/26 (1986) ; « The Theory of Value of Christian von Ehrenfels », dans R. Fabian (dir.), Christian von Ehrenfels, Amsterdam, Rodopi (1986) ; « Austrian Origins of Logical Positivism », dans B. Gower (dir.), Logical Positivism in Perspective, Londres, Croom Helm (1987) ; « The Substance of Brentano's Ontology », Topoi, 6 (1987) ; « Gestalt Theory: An Essay in Philosophy », dans B. Smith (dir.), Foundations of Gestalt Theory, Munich, Philosophia (1988) ; « The Soul and Its Parts », Brentano-Studien, 1 (1989) ; « Kasimir Twardowski », dans K. Szaniawski (dir.), The Vienna Circle and the Philosophy of the Lvov-Warsaw School, Dordrecht/Boston/Lancaster, Kluwer (1989) ; « Brentano and Marty », dans K. Mulligan (dir.), Mind, Meaning and Metaphysics, Dordrecht/Boston/Lancaster, Kluwer (1990) ; « On the Phases of Reism », dans J. Woleński (dir.), Kotarbiński: Logic, Semantics and Ontology, Dordrecht/Boston/Londres, Kluwer (1990) ; « On the Austrianness of Austrian Economics », Critical Review, 4 (1990) ; « Aristotle, Menger, Mises », dans B. Caldwell (dir.), Carl Menger and His Economic Legacy, Durham et Londres, Duke University Press (1990).

 

 

Introduction

Les historiens de la philosophie ont peu à peu, et depuis quelques temps déjà, été amenés à reconnaître que la philosophie postkantienne, dans l'espace germanophone, doit être séparée en deux traditions distinctes, à savoir la tradition allemande et la tradition autrichienne. La lignée principale de la première tradition comprend une série de figures qui débute avec Kant, Fichte, Hegel et Schelling, et s'achève avec Heidegger, Adorno et Bloch. La lignée principale de la seconde peut être pareillement établie en dressant une liste commençant avec Bolzano, Mach et Meinong, et se terminant avec Wittgenstein, Neurath et Popper.

On fera aisément le constat que c'est la tradition autrichienne qui a le plus contribué au courant dominant de la réflexion philosophique contemporaine dans le monde anglo-saxon. Car, s'il existe bien entendu des penseurs allemands qui ont apporté des contributions décisives au développement d'une philosophie exacte ou analytique, ils furent, du point de vue de la culture philosophique proprement allemande, des penseurs marginaux. D’ailleurs, comme nous le verrons, Vienne fut la véritable patrie philosophique de plusieurs d’entre eux. Mais si nous examinons en revanche l'influence de la lignée autrichienne, nous constatons qu’existe toute une série de liens, tantôt familiers, tantôt moins connus, avec les préoccupations caractéristiques de la philosophie analytique la plus récente. Comme le remarque Michael Dummett dans Les origines de la philosophie analytique, l'habitude récemment devenue à la mode de qualifier la philosophie analytique d'« anglo-américaine » constitue, à la lumière de ce que nous venons de dire, une « grave distorsion historique ». Si nous tenons compte, suggère Dummett, du contexte historique dans lequel la philosophie analytique s'est développée, alors une telle philosophie « pourrait tout aussi bien être appelée “anglo-autrichienne” ».

Des travaux érudits et importants ont été consacrés à la pensée de Husserl et de Wittgenstein, à celle de Mach et au Cercle de Vienne. Néanmoins, le pivot central de la philosophie autrichienne qui, comme j'espère le montrer dans les pages qui suivent, est constitué par l'œuvre de Brentano et de son école, demeure encore assez mal compris. Les travaux contemporains de philosophes portant sur Meinong ou Twardowski reposent encore beaucoup sur des exposés simplifiés et souvent confus de quelques thèses privilégiées, extraites de leur contexte. Peu d'attention est accordée aux sources originales et peu d'efforts sont consacrés à exposer des problèmes qui, de manière générale, occupaient les philosophes autrichiens - cela en dépit du fait que nombre de ces mêmes problèmes sont redevenus importants en raison du regain d'intérêt des philosophes actuels pour les questions relevant du domaine des sciences cognitives.

Il est possible de définir le concept de « philosophie autrichienne » en termes purement géographiques, en dressant la liste des philosophes importants qui sont nés, ou qui se sont établis, à l'intérieur des frontières de l'Empire des Habsbourg dont l'Autriche moderne est issue. Cette liste - englobant les philosophes de Prague, de Cracovie et de Lvov/Lemberg ainsi que ceux de Vienne, de Graz et d'Innsbruck - comprendrait au minimum Bolzano, Mach, Brentano, Twardowski, Meinong, Ehrenfels, Husserl, Mally, Wittgenstein, Neurath, Carnap, Schlick, Waismann, Gustav Bergmann, Gödel et Popper. On pourrait cependant être plus ambitieux et chercher à déterminer les caractéristiques ou les traits d'une certaine manière de philosopher, manière que l'on pourrait admettre comme typique des penseurs figurant sur cette liste ; et c’est ainsi qu’a justement procédé une grande partie de la littérature historiographique sérieuse. 

La philosophie autrichienne se caractérise donc par :

(1) La tentative de pratiquer la philosophie d'une manière inspirée par la science empirique (psychologie comprise) ou étroitement liée à elle. Cette tentative s'accompagne également d'un souci de l'unité de la science. Dans les travaux de certains positivistes viennois, elle se présente sous la forme extrême d'un réductionnisme physicaliste ou phénoménaliste. Chez Brentano et ses disciples, elle relève plutôt d'une unité de méthode entre la philosophie et les autres disciplines.

(2) Une sympathie à l'égard de la philosophie empiriste britannique (voire, dans bien des cas, un véritable enracinement en celle-ci) ainsi qu'un souci de développer une philosophie « en partant du bas », c’est-à-dire à partir de l'examen détaillé d'exemples particuliers.

(3) Un intérêt pour le langage de la philosophie. Se manifestant tantôt dans une approche critique du langage, comme instrument ou comme méthode ; tantôt dans des tentatives de construction d'un langage logique idéal. Cet intérêt se manifeste la plupart du temps par l'emploi délibéré d'une langue claire et concise à des fins d'expression philosophique, ainsi que par une sensibilité pointilleuse aux spécificités des usages et mésusages du langage que l’on rencontre dans certains types de philosophie.

(4) Un rejet de la révolution kantienne et des diverses formes de relativisme et d'historicisme qui sont apparues dans son sillage. On trouve à leur place différents types de réalisme et d'« objectivisme » - en logique, en théorie des valeurs et dans d’autres domaines - représentés, par exemple, par le concept bolzanien de proposition en soi et dans la doctrine poppérienne du « troisième monde ».

(5) Un rapport particulier à la notion d’a priori, non pas conçue en termes kantiens, mais comme propension à admettre des disciplines telles que la phénoménologie et la théorie de la Gestalt, qui sont, selon l'expression de Wittgenstein, « à mi-chemin entre la logique et la physique ». (Nous aborderons plus bas la question de savoir comment un tel apriorisme peut être compatible avec le respect de la science empirique.) 

(6) Une attention portée à la structure ontologique et, plus particulièrement, à la question de savoir comment les parties des choses s'ajustent pour former des totalités structurées. Dans certains cas, cela implique la reconnaissance de différences de niveau ontologique entre les entités dont les diverses sciences nous révèlent l’existence et, par conséquent, une propension à admettre une certaine stratification du réel.

(7) Un fort intérêt pour les relations qu’entretiennent des macro-phénomènes - par exemple en sciences sociales ou en éthique – avec des expériences mentales, ou avec d'autres microphénomènes, qui les sous-tendent ou leur sont associés. Cela n'implique nullement une réduction des touts complexes à leurs parties ou moments constitutifs. Un réductionnisme de ce type se rencontre certes chez Mach et chez certains positivistes viennois, mais il est explicitement rejeté par presque tous les autres penseurs mentionnés. 

Ce rapide exposé est très précieux, mais ce serait trahir la vérité que d’affirmer que tous les traits énumérés sont communs à tous les penseurs mentionnés. Certains philosophes présents dans cette liste se caractérisent précisément par la manière dont ils ont réagi contre l'une ou l'autre des caractéristiques mentionnées, et certains - par exemple Wittgenstein et Husserl - ont vu peu à peu évoluer leur rapport à ces mêmes caractéristiques. En outre, nombre des prétendues spécificités de la « philosophie autrichienne » se trouvent également présentes chez des penseurs qui n'ont absolument rien à voir avec l'Autriche appréhendée comme entité bien identifiable c’est-à-dire géographique.

En quel sens, dès lors, peut-il être philosophiquement utile et historiquement légitime de parler d'une « philosophie autrichienne » - définie, en gros, par les caractéristiques énumérées - comme d'un mouvement intellectuel unique et cohérent ? Pour répondre à cette question, il faut se référer une fois encore à la philosophie allemande, qui servit à la philosophie autrichienne de sparring-partner permanent et plus ou moins occulte tout au long de son développement. Et ce qui vient alors à l'esprit, c'est le fait que les caractéristiques mentionnées n'ont, dans la philosophie allemande, joué quasiment aucun rôle - fait d'autant plus remarquable quand on songe à la grande diversité, dans les générations successives, de philosophes allemands. En simplifiant grandement, on pourrait dire que la philosophie allemande est déterminée avant tout par son orientation épistémologique : l'attention n'y est pas dirigée vers le monde, mais vers notre connaissance du monde. De plus, cette connaissance est conçue le plus souvent en faisant abstraction des connaissances effectivement acquises et des pratiques scientifiques ; ce qui a manifestement entravé l'émergence d’une tradition philosophique proprement allemande en philosophie des sciences. Cela s’explique aussi parfois par ce que l'on pourrait appeler l'élément romantique de la philosophie allemande : un mode de pensée qui, en insistant sur l'inintelligibilité foncière du monde, se montre souvent hostile à la théorie scientifique.

Dans la philosophie allemande postkantienne, le rapport de la philosophie aux faits établis scientifiquement n'est donc pas, habituellement, un objet de recherche : le monde du philosophe y est présenté comme coupé du monde empirique, donc du monde de ce qui arrive et de ce qui est. Il existe certes des exceptions, par exemple Bauch, Natorp ou Cassirer mais ce sont — là encore et ce de manière flagrante — des penseurs situés en dehors du courant principal de la philosophie allemande. À cet égard, le fait que les contributions de mathématiciens philosophiquement inspirés comme Frege et Hilbert aient été prises en considération, non par des philosophes allemands, mais par des philosophes anglais ou polonais est particulièrement significatif.

De plus, les grands courants de la philosophie allemande n’ont pas accordé beaucoup d’intérêt au rôle du langage en philosophie. La tendance fut plutôt celle d’une recherche de la profondeur philosophique, souvent au détriment de la clarté associée selon eux à une pensée superficielle. Kant lui-même peut être tenu pour partiellement responsable, à cet égard, de certains excès stylistiques de ses successeurs ; et des néo-kantiens comme Rickert ou Cohen, qui s'efforcèrent de développer une philosophie orientée scientifiquement dans l'esprit de Kant, n'atteignirent jamais, dans leurs écrits, ce degré de clarté expressive et de précision argumentative que nous trouvons chez Bolzano ou chez Brentano.

La philosophie allemande du XIXe siècle fut, pour une part non négligeable, une philosophie idéaliste, plus précisément une philosophie idéaliste dans ses variantes immanentistes – l’immanentisme étant une doctrine selon laquelle le sens, la vérité, la valeur et parfois même le monde dans son ensemble sont tenus pour immanents à l'esprit ou au moi, c'est-à-dire comme constituant des parties réelles ou des « contenus » de ce moi. Au tournant du XXème siècle, des attaques contre ce mode immanentiste de philosopher survinrent de deux côtés : du monde anglo-saxon, du Cambridge de Russell et de Moore principalement, et d’Autriche de la part des philosophes de l'école de Brentano. Voilà ce qui justifie notre thèse selon laquelle Brentano et ses disciples constituent le pivot de la philosophie autrichienne. Cette thèse ne repose pas seulement sur l’importance de Brentano lui-même, et de celle ses élèves, au sein des universités de l'ensemble de l'Empire des Habsbourg, ni seulement sur le fait que ce sont Brentano et ses disciples qui se sont le plus approchés de la réalisation effective des caractéristiques que la littérature a identifiées comme typiques de la philosophie autrichienne dans son ensemble. Elle repose également - et surtout - sur le rôle joué par les philosophes brentaniens dans la mise au jour des limites de l'immanentisme en philosophie, ce problème des limites qui affectait d'ailleurs aussi la propre philosophie de Brentano.

Les philosophes brentaniens ont montré comment accorder un traitement scientifique et rigoureux à l’idée de référence mentale à des objets transcendants, d'une façon s’étant révélée extraordinairement fructueuse pour les premiers développements d'une philosophie exacte ou analytique sur le continent européen. Elle a pu démonter également sa fécondité en donnant naissance à des mouvements de pensée tels que la phénoménologie et la psychologie de la Gestalt. Car, en élaborant leurs « théories des objets », les philosophes brentaniens - à la différence de Frege et de ses successeurs - n'abandonnèrent pas les préoccupations psychologiques. Bien au contraire, leur travail en ontologie a toujours été accompagné de recherches sur les processus cognitifs permettant de faire l’expérience des objets en question ; et c'est précisément parce qu’ils ont franchi, dans une perspective non réductionniste, le fossé entre ontologie et psychologie que les membres de l’école de Brentano peuvent être considérés comme anticipant certains développements cruciaux des sciences cognitives contemporaines. 

 

(Traduction Jean-François Rosecchi)

 

.

.

Pièces mécaniques en chocolat - Lucca

..

..