Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

lundi 31 août 2026

 

 


Qualités de forme  

 

 

 

Jean-Maurice Monnoyer 

 

 

 

   Les « qualités de forme » (Gestaltqualitäten, selon von Ehrenfels, 1890) ont été définies à partir d’ensembles définis de qualités tactiles, visuelles, auditives, graphiques, mais elles ont été d’emblée discutées pour ce qu’elles sont constitutivement (en tant qu’elles sont des qualités et des formes.) On a vivement contesté leur pertinence qualitative (comment sont-elles appréhendées pour leur identité qualitative ?) et leur identité formelle (ces formes sont-elles des relations ou des structures ?). Mais je laisse ici de côté les critiques de Stumpf qui mériteraient un examen séparé.

 

    On devrait dire en commençant que le terme de « qualité de forme », désigne un genre de qualité rapportée à un complexe donné ou attribuée à un complexe donné — car elle n’est pas prédiquée de ce complexe et n’est pas attribuable à tous les complexes. Ces qualités ne sont pas extraites, perçues ou reconnus de façon stéréotypée. Il faut aussi distinguer ces configurations des totalités organiques et des formes naturelles, tout autant que des « sommes » d’éléments – prises en elles-mêmes pour des collections de parties interconnectées, mais dépourvues d’une unité essentielle –, ce qui vaut au principal pour les continuants ordinaires : la forme d’un bâtiment, la forme d’un outil, la forme végétalisée d’une plante, la forme organique d’un coquillage (P. Simons, Parts, ch. IX). La Gestaltqualität – selon son pedigree d’origine – n’a pourtant rien d’une variation décorative, même si l’on peut l’étudier et décrire avec soin dans cette fonction (ce qu’a fait E. Gombrich dans The Sense of Order, 1979, qui reste une bible sur le sujet). Dès le départ une interprétation esthétique et musicologique a été dominante : dans un premier temps, elle est fondée sur la transposabilité d’un thème motivique et sur la supra-sommativité de ses éléments (je me permets de rapporter parmi d’autres études à celles d’Albert Bregman (1990), sur un plan strictement acoustique dont les formants sont les lointains héritiers de cette tradition viennoise).



    Une définition plus spéculative permet de l’expliquer. De façon très générale, il serait possible de supposer que les qualités de forme sont aussi, en dehors de tout système de coordonnées restreint, ce qui caractérise une application symplectique : celle-ci est propre, dans son concept même, à la géométrie d’Hermann Weyl et au calcul vectoriel qui la supporte, de la façon dont on en parle dans la théorie des groupes. Weyl a inventé le terme symplectique pour rendre compte de la relative conformation autonome d’un complexe de vecteurs (pour faire simple, le passage d’un rectangle à un trapèze demeurant identique dans la variété de ses transformations). Cette forme qualifiée ou cette qualité structurale « conformée » comme disent encore aujourd’hui les topologues – qui va de la perception humaine aux morphismes les mieux définis –, n’appartient pas au domaine ordinaire de la « morphologie » classique : celle-ci peut classer des formes naturelles ou des espèces parentes. Il ne parle pas à ce titre d’un difféomorphisme où une variété est projetée dans une autre par une bijection différenciable réciproque entre deux ensembles ouverts. Il faut peut-être préciser en quoi cette « simplexité » du complexe est intéressante, hors de l’assignation de ses valeurs à des points. En ce sens spéculatif, apparemment très abstrait mais tout réel et pour prendre un exemple apparemment indirect, si l’on veut industriel mais puissant, ce serait celui des turbulences caractéristiques créées par le propulseur d’un avion, sous les ailes et dessus les ailes, pour lui assurer une portance ou celui d’autres entités communes à l’hydrodynamique n’appartenant pas à la physique des champs (J-M. Souriau, Onera, 1964). La portance de l’aéronef se définit à partir d’un type de qualité de forme qualifiée selon des gradients de vitesse et de pression dans le milieu atmosphérique ou stratosphérique à proportion de la poussée des moteurs. Elle ne peut s’expliquer autrement que par un tourbillon des molécules d’air qui se déplacent et se reforment sous une forme contrainte garantissant la monter vers le haut et la direction de l’aéronef. Dans ce cas extrême, les « qualités de forme » de ce type ne sont pas des entités abstractives et ne relèvent pas d’une assomption mathématique extérieure à ce complexe qui serait décrite ex nihilo. Mais je fais une digression quelque peu saugrenue (les domaines ne sont pas les mêmes) : Weyl était préoccupé par des applications à la physique quantique, alors que dans la dernière partie de sa vie Jean-Marie Souriau s’intéressait plutôt à la « grammaire de la nature » (2001) et donc aussi à la forme des galets, à celle des insectes et d’autres formes qualifiées, notamment pour faire un exemple moins saugrenu à la famille des fullerènes construites en hexagones et en pentagone. On en a retenu cette fameuse « footballène » qui caractérise la structure du ballon rond, par ses coutures en hexagones. L’objet fondamental du travail de Jean-Marie Souriau était ce qu’il appelait le « groupe de Poincaré », survenant dans un programme relativiste pour organiser les turbulences quantiques. Dans ce dernier cas, la Gestalt n’est pas purement phénoménale, mais elle n’est pas non plus platement géométrique.   

 

   S’il y a des « qualités de forme » au sens de la perception que nous en avons, elles ne peuvent tout à fait ignorer ce genre de réalité. Dans les deux cas (dans son acception ontologique et mathématique), il s’agit donc d’une qualité déterminée de cette forme et non d’une propriété « possédée » ou « obtenue » par un état de choses qui lui serait injecté pour en épouser ensuite la conformité). Sous ce rapport, la dénomination confusionnelle des qualités de forme en tant que propriétés formelles est courante, mais trompeuse. Il faut remonter à Guillaume d’Ockham pour trouver une définition correcte de ce qu’est une « qualité », ce dont je ne peux rendre compte ici. Pour Ockham, toute qualité rend compte des universaux en termes d’« intentions » qui ne sont pas phénoménologiques. Leibniz a repris la même appréciation pour désigner la blancheur des eaux de cascade, sorte de crise de la couleur. – Les propriétés « formelles » sont bien modélisées par le calcul vectoriel, ou encore elles sont définies par le développement extensionnel de la syntaxe où des fonctions sont reconnues. Mais pour ce qui est des qualités elles-mêmes, et il en va des nombres eux-mêmes (on pense aux nombres triangulaires de Pascal), des dots, des objets, des figures, des pixels, des lettres, des sons, des sensations, peuvent être des éléments de ce complexe, comme les gradients de vitesse et de dispersion le sont pour le physicien. Il peut également y avoir des situations où sont auto-organisées des données essentiellement quantifiables, si ce n’est pas des éléments vivants : ainsi les gênes qui se voient dotés de cette même qualité dans leur distribution réplicative et apériodique. Crick lui-même se réfère à Schrödinger qui parlait d’une « extraction d’ordre » spontanée pour qualifier cette configuration des gênes résistants à la mutation. Mais le point de départ, plus simple, pour appréhender cette configuration est qu’il ne s’agit pas d’une propriété supplémentaire, ajoutée à cet ensemble ou à ce complexe, ni réellement d’une propriété émergente. Au niveau le plus fondamental, une telle qualité de structure semble bien échapper à la réalité mathématique de la structure (on mettra par conséquent entre parenthèses l’expression « qualité de structure », qui n’a pas de réalité, dans ce qui suit, au sens mathématique) : il faut plutôt ranger, parmi ces qualités de forme dans son acception la moins douteuse et pour donner un autre exemple concret, la forme du squelette humain (à cause du groupe des mouvements de rotation qui lui sont associés, partes extra partes, de l’omoplate au métatarse), couplées avec celle des mouvements du globe oculaire ce qui est vrai évidemment de tout animal, ou au niveau encore plus fondamental encore, celle de l’hélicité de la protéine ou d’une particule (en complément de sa chiralité). Les qualités de forme sont essentiellement dynamiques dans une multitude de complexions diverses. 

 

    J’abandonne pour l’instant les exemples d’une détermination scientifique incontestable des Gestaltqualitäten qui exigerait une meilleure démonstration et une plus grande compétence que la mienne.

 

   Au sens le plus facile à saisir, le mot de « qualité de forme » a une origine « anthropologique » comme Max Planck le reprochait à Ernst Mach : il revient historiquement dans ses premiers emplois à son Analyse des sensations et à propos des sensations de temps, donc au thème d’une mélodie qui les qualifient ; elle fonctionne tel un invariant justifiant des possibles transpositions d’un thème, et ce à la faveur de la soustraction incomplète des sons partiels (les harmoniques) au thème d’une mélodie qu’on reconnaît dans sa Gestalt de par la reconformation de ses éléments. C’est dire la grande plasticité de cette expression employée pour cerner plus ou moins étroitement le type de complexité permettant de stabiliser son acception. L’extraction et l’abstraction d’une forme seraient, sous ce rapport, des relations entre elles asymétriques, mais la relation d’ordre reste déterminante. Si l’on a pu disputer d’une abstraction de la ressemblance (une dispute qui opposa Hans Cornelius et Theodor Lipps à Munich au début du siècle vingtième), ce n’est pas pour autant que les ressemblances dépendent d’un acte psychique qui les reconnaît. A cet égard, tout se ressemblerait dès qu’une structure en transpose une autre : je verrais un visage dans une mandoline de Picasso et un autoportrait dans le grand cheval blanc de Géricault. C’est contre cette idée que Gibson a voulu retenir l’idée d’une « construction » de la Gestalt, puisque chaque plan de la scène visuelle est paramétré en faisceaux qui ne dépendent pas de l’environnement ou de sa référence dans l’environnement, mais selon lui d’une représentation primant sur l’information optique.

 

 

   Il faut ajouter toutefois que l’extension du terme de propriété, et celle du terme de qualité ne se superposent pas. Ce qui demeure, cette fois philosophiquement (et non plus physiquement) problématique. Si l’on parle de « propriété de forme », ce n’est peut-être qu’une spécification de cette question qui porte sur la généralité des propriétés ; alors que, à l’inverse de cette idée, les qualités de forme sont individuantes et ne peuvent pas être complétées par l’esprit ou le calcul. Il n’est pas exclu non plus que des configurations de qualités puissent produire des qualités de forme « d’ordre supérieur » (comme la molécule, la forme sonate, ou la formation typique d’un banc de poissons). Comme la première apparition du terme, au sens technique et non plus romantique, se trouve bien explicitement chez E. Mach, on peut rappeler les expériences qu’il a faites à Trieste sur des torpilles, à Prague avec des armes de poing, pour démontrer que la propagation du son, fixe en quelque sorte une onde matérielle et sa pénétration dans l’air ou dans l’eau, indépendamment de la nature du projectile, c’est-à-dire sous une forme qualitativement combinée et constante. On peut distinguer des qualités de forme primitives, et d’autres dérivées. Cependant, je prendrai ci-dessous le parti de défendre les premières dont on a tendance à penser qu’elles ne sont pas autre chose que de pures fictions ou des « exploits » du vocabulaire poétique.

 

    Les propriétés sont définies, du moins habituellement, comme des propriétés d’objet ou sont dites d’un objet par commodité. Or, les qualités de forme ne sont pas d’objet ; elles sont définies seulement à partir de complexions relativement isolables et non pas forcément reconnaissables sur le mode d’une configuration arrêtée. L’élément dynamique est ainsi essentiel à sa notion (on l’a vu ci-dessus), aussi les symétries peuvent-elles servir à comprendre de quoi il retourne, ainsi quand on fait tourner un cube sur ses arêtes. C’est qu’en réalité, les qualités de forme ne sont pas référables ou « référençables », au sens habituel. J’en donnerai quelques illustrations ci-dessous. Il ne serait donc pas correct de dire que l’Einsicht (la saisie d’une unité visuelle, par ex.) — selon le mot fameux de Köhler, repris par Koffka —, corresponde à une identification préalable de son objet ou dépende d’une genidentité plus ou moins typique qui serait telle que peut l’être la persistance relative d’un objet continuant (avoir la forme d’une table n’a rien de qualitatif). En ce sens, la Gestaltqualität relève dès l’origine d’une dépendance non-causale à l’endroit des stimuli sensoriels ou autres éléments discrets enveloppés dans cette complexité qui paraissent être ses fondements objectifs. Il est justement bien connu des théoriciens de la perception que l’erreur du stimulus corrobore l’effet d’illusion optique ou auditive dans de très nombreux cas. L’idée d’un contenu fondé chère à Meinong n’implique pas que les particularités sensorielles ou les individus perçus soient fusionnés artificiellement, mais tout au contraire que la « production » de la complexion commande à leur individuation, comme la tierce, la quarte, la quinte, mais aussi la mesure ou le glissando. Il est justement bien connu des théoriciens de la perception que l’erreur du stimulus corrobore l’effet d’illusion optique ou auditive dans de nombreux cas. Le point ressort nettement déjà des études de Benussi, de celles de Metelli, son successeur, puis de leur continuateur Paolo Bozzi, sur la base de l’inadéquation représentative que le jugement peut contester ou renverser (pour Bozzi néanmoins, les Gestalten devraient être assimilées à ces « objets d’ordre supérieur » de Meinong dont l’existence n’est pas factuelle).

 


     Dans la littérature sur le sujet, dispersée et inégale, on a pris l’habitude de considérer que les qualités de forme sont synthétisées par l’esprit : elles ne seraient donc que des entités représentationnelles d’un genre décadent (ou imaginaire) ou bien seraient platement iconiques (des entités-images). J’en excepte la représentation au sens de Gibson parce que c’est une entité physico-motrice. On soutient qu’elles sont produites en tant qu’« objets d’ordre supérieur », dans l’esprit de l’École de Graz. Puisque l’acte de saisie de ce « tout » ne lui confère pas de facto une unité toute faite ou statique, qui serait contingente et artificielle, il n’est pas une condition suffisante de la perception de ce « tout » qu’on réduirait à une appréhension subjective ou transcendantale. Pourtant, c’est justement cet aspect du problème que nous devons prendre au sérieux, puisque ce « tout » – s’il n’est pas aléatoire – est privé d’aucune information pré-existante (il n’y a pas de préformation du complexe) dont il serait le produit. La forme d’un champignon nucléaire, la structure phonématique d’un mot, l’étoile à 5 branches que l’on voit de l’ovaire de la pomme avec ses pépins (quand on coupe une pomme en deux latéralement), permettent d « évidentialiser » en quelque façon, c’est une manière de dire ici, la diversité de ces qualités qui ne résultent pas d’un processus intellectuel indépendant – ni d’une sorte de recollection – (l’acte synthétique de colliger), ainsi que l’avait indiqué Ehrenfels en son temps contre l’école néo-kantienne (1890). Une conception que reprendra Husserl cependant pour les renommer joliment « qualités figurales ». Elle ne plaide pas en faveur d’une multiplication rhapsodique d’aspects, comme si l’on voyait des formes projetées dans les nuages, dans un bois flotté, sur une pierre etc.



    Pour accuser ce contraste, on peut considérer que la forme apparente d’une voiture automobile (sa carrosserie) n’a que peu à voir, du moins directement, avec la signature gestaltique du véhicule roulant. Cette dernière est celle que l’ingénieur remarque sur l’écran : la forme de sa pénétration dans l’air dans une soufflerie propose bien plutôt, en effet, une qualité distincte du mobile qui l’a engendrée (sur le même modèle de l’analyse spectrale du son en rapport avec l’analyse harmonique). L’analyse spectrale du son ne nous dit rien, à son tour, de la capacité harmonique des glissements, sons paradoxaux et autres mélismes computérisés (J.-Claude Risset, 2001). Cette remarque permet dès lors de mettre à part ce que la Gestalt n’est pas : un air de famille, la forme d’une ville, la formation d’un oignon, une ogive en architecture ou même la reconstitution infographique des trous noirs. Ces exemples ne correspondent pas à des qualités de forme pertinentes au regard de cette dénomination. Un tel ensemble analogique n’est aucunement de son ressort, du moins empiriquement. Du reste, toute structure n’est pas qualitativement conformée parce que numérisable, car inversement les logiciels peuvent induire eux aussi des qualités de forme sui generis, aujourd’hui très largement banalisées dont l’œil n’a plus réellement conscience, ce qui est le cas mutadis mutandis des objets virtuels incrustés dans un décor mouvant ou des obstacles qu’il s’agit d’éviter. Les expressions nominalisées que je viens de mentionner répondent du disparate apparent inscrit dans le registre indéfini de la métaphysique naïve : savoir comment les choses nous apparaissent et comment nous les faisons apparaître, ce qui est bien différent (Kit Fine, 2015). Sur ce plan cependant, pour les départager, on peut indiquer que les Gestalten quand elles sont « qualitativement réelles » – s’il est possible de parler d’un « réalisme » de ces qualités – sont encodées et non-isolables des éléments qu’elles soutiennent entre eux, ce qui les rend naturellement fort suspectes. Remarque : les robots et les capteurs n’enregistrent pas ces qualités gestaltiques, ils sont aveugles à leur égard et le constat en est paradoxalement troublant. Le point ressort nettement aux origines déjà, dans les études de Benussi (on ne voit pas en même temps l’échiquier et les pièces, parce qu’une configuration mouvante se reproduit ou disparaît), de celles de Metelli, son successeur, puis de leur continuateur Paolo Bozzi, sur la base de l’inadéquation représentative que le jugement peut constater ou annuler. La ressemblance ne suffit pas à qualifier une Gestalt dans sa dynamique présentationnelle ou « méréologique », car un « tout » qualifié peut devenir un autre « tout » qualifié, être transposé dans le même registre visuel et avec le même pattern, mais indépendamment de ce que Goodman appelle une stricture de similarité, dès lors que l’articulation même très fine des détails dans la syntaxe du symbole-image ne peut pas servir à la définir ; encore moins pour la réduire à un schéma d’image. L’art de la caricature est là pour le prouver.

 

    En physique, la différence notable du train d’onde (indépendant de la fonction) est bien qu’il possède une qualité de forme reconnaissable, et, entre autres curiosités, beaucoup de ces propriétés du signal telles qu’on les étudie, définissent des seuils de propagation, de déperdition, d’absorption ou de collision que l’on peut considérer comme des qualités de forme ou des signatures appartenant à une phase temporelle ou spatiale, d’un événement ou d’un état. Ce sont des états d’appariement possibles et évanescents qui ne sont pas orthochrones (dans un même temps divisible). Ainsi de même, pour la formation d’une goutte d’eau à partir du noyau de molécules aériennes, dotés parfois de très fines particules de sel de potassium ou chimiquement dépendantes de la présence du deuterium, qui les empêchent de crever. De même encore, pour élargir le cadre, quand une distorsion se produit, donnant une fracture ou d’autres dégâts, elle engendre une qualité de forme sui generis, qui ne « dépend » pas non plus de sa cause prochaine (comme l’a montré H. Petrovski, 1985, pour les accidents de construction des grands ponts américains), mais d’une erreur de design : ce qui nous ramène à la nature du complexe et au point de départ de notre sujet. Quand cette Gestalt négative apparaît, semblable à une « mauvaise » forme, c’est qu’un défaut préalable de la complexion est décelable dans le design qui ne dépend vraiment des matériaux eux-mêmes. Il y a bien dans ce sens une hiérarchie des qualités de formes supérieures ou une architecture des qualités auditives, des textures, des saveurs, des phrases, des migraines et autres fantasmagories neurologiques, etc.

 

    En résumé, les propriétés formelles sont, par définition, indifférentes au contenu empirique qu’elles recrutent, alors que les qualités de forme sont intéressées par leur implémentation matérielle ou par le caractère catégorique de leur statut.

 

    L’exemple le plus palpable et aussi le plus communément galvaudé qu’on peut citer à cet endroit est celui des qualités de forme graphiques. Le logo de la Chase Manhattan Bank (Chermayeff & Geismar, 1961) propose par ex. une qualité gestatique qui ne doit rien à la réalité « imprimée » de ses quatre trapèzes rectangulaires séparés par des lignes blanches, mais elle fait apparaître une inclusion : un carré blanc présent dans un octogone. On pourrait se passer de cette illustration, mais elle demeure pertinente sur le plan technique pour les affichistes, les infographes et les opérateurs. Kanizsa a parlé d’une « complétion » gestaltique, disputant le point, sauf qu’ici la forme est évidée et non point remplie, tout en demeurant en effet une partie propre de la disposition géométrique telle qu’illustrée par l’impression et dépendante exclusivement d’elle (A.Varzi, 2023, a traité de ces absences avec un brio particulier : elles absistent sans exister, sans subsister par un engagement ontologico-neurologique). Il s’agit là uniquement d’une dépendance formelle pour l’ontologie perceptive. Sous ce rapport, parce qu’elles ne sont jamais éidétiques, ni prototypiques, les qualités de forme qu’on peut révéler dans des cas semblables, sinon comparables dans leur disposition, sont apparentées en raison du genre de multiplicité qu’elles engendrent avec la structure de nombreux isomères, notamment en chimie (c’est leur forme classique aujourd’hui). Par conséquent, sans exclusive, les Gestalten sont toujours présentes plus ou moins clandestinement dans le modus operandi des designers et autres créateurs industriels qui se servent de ces matériaux. On soutiendra ici derrière la variété de ces exemples que rien n’interdit d’étendre ou de distendre la notion de qualité de forme, que pour ma part je réserve à son essence non-causale et non-objectuelle pour la soustraire à la tyrannie des data. Reste que la question de savoir en quoi les Gestalten sont des entités de bon droit, et non pas des Ersatz de la fonction est encore à l’ordre du jour. La conclusion qui s’impose est qu’une théorie des qualités reste à construire en parallèle des apports de la science.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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