La métaphysique du sens commun
et le conservatisme phénoménal
(Version préparatoire)
Guillaume Bucchioni
Introduction
Notre expérience ordinaire nous présente un monde peuplé de tables, de chaises, d’arbres, d’ordinateurs, de personnes et d’institutions. Pourtant, une partie importante de la métaphysique contemporaine soutient que cette image manifeste du monde doit être corrigée. Selon l’éliminativisme, les objets ordinaires n’existent tout simplement pas, tandis que selon le réductionnisme, ils existent mais ne sont rien de plus que des agrégats de particules ou des portions de matière. Contre ces deux orientations, cet article défend une métaphysique du sens commun (MSC), une ontologie selon laquelle les objets ordinaires existent réellement et ne sont pas réductibles à leurs constituants matériels.
La thèse centrale de l’article est la suivante : l’apparence ordinaire du monde possède une force justificative prima facie. Si le monde nous apparaît comme contenant des objets ordinaires, alors, en l’absence de raisons suffisantes de penser le contraire, nous sommes prima facie justifiés à croire qu’il contient effectivement de tels objets. Cette défense de MSC s’appuie sur le conservatisme phénoménal de Michael Huemer, selon lequel les choses sont telles qu’elles nous apparaissent, sauf en présence de facteurs « défaisants ». L’argument ne consiste donc pas à déduire l’existence des objets ordinaires à partir d’une théorie métaphysique préalable, mais à montrer que les métaphysiques révisionnistes portent la charge de défaire une justification initiale déjà fournie par l’expérience ordinaire.
Pour rendre cette position ontologiquement intelligible, nous mobiliserons la théorie de la constitution développée par Lynne Rudder Baker. La constitution permet de penser une dépendance sans réduction : une statue dépend du morceau d’argile qui la constitue, un ordinateur dépend de ses composants matériels, une personne dépend d’un organisme, sans pour autant leur être identique. Les objets ordinaires peuvent ainsi être matériellement dépendants tout en possédant leurs propres conditions d’existence, de persistance et d’identité. MSC, défendue ici, de cette façon, est donc une théorie réaliste, puisqu’elle affirme l’existence des objets ordinaires, et elle est non réductionniste, puisqu’elle refuse de les identifier à leurs constituants plus fondamentaux.
L’article procède en trois temps. La première section définit MSC et la situe par rapport à la distinction strawsonienne entre métaphysique descriptive et métaphysique révisionniste, ainsi qu’aux deux positions rivales que sont l’éliminativisme et le réductionnisme. La deuxième section présente la notion de constitution et montre comment elle permet d’articuler : dépendance, irréductibilité, sortes primaires, propriétés dérivées et niveaux ontologiques. La troisième section développe l’argument en faveur de MSC : si l’apparence ordinaire d’un monde peuplé d’objets ordinaires justifie prima facie la croyance en leur existence, et si les objections éliminativistes ou réductionnistes ne constituent pas des facteurs défaisants suffisants, alors nous avons une raison épistémique sérieuse de préférer MSC aux métaphysiques révisionnistes qui prétendent éliminer ou réduire les objets du monde ordinaire.
1/ La métaphysique du sens commun
La métaphysique du sens commun (MSC) est une conception de la métaphysique selon laquelle une ontologie adéquate doit prendre au sérieux l’existence des objets du monde ordinaire comme les tables, les chaises, les arbres, les montagnes, les livres, les animaux, les personnes, les institutions, les artefacts techniques et plus généralement les entités que notre expérience quotidienne et notre pratique ordinaire nous présentent comme réelles[1].
1.1 MSC est une thèse à la fois réaliste et non réductionniste
Elle est réaliste en ce qu’elle affirme que les objets ordinaires existent effectivement et ne sont pas de simples façons de parler, des fictions utiles ou des projections conceptuelles. Elle est non réductionniste en ce qu’elle refuse de les identifier purement et simplement à des entités plus fondamentales, comme des agrégats de particules, des portions de matière ou des configurations physiques décrites par la science fondamentale. Dire qu’il y a des tables, des chats ou des ordinateurs, ce n’est pas seulement dire qu’il y a des particules arrangées d’une certaine manière mais c’est reconnaître l’existence d’objets de niveau ordinaire ayant leurs propres conditions d’existence, de persistance et d’identité. Une telle orientation a été développée notamment par Lynne Rudder Baker sous le nom de réalisme pratique[2]. Elle l’exprime en ces termes :
« De plus, je considère que le discours ordinaire portant sur les choses ordinaires est non seulement largement vrai, mais qu’il signifie également ce que les locuteurs pensent qu’il signifie. À moins qu’il n’y ait une raison de faire autrement, je prends au pied de la lettre ce que nous disons communément (...). Je ne réinterprète pas systématiquement le discours ordinaire dans des termes inhabituels et je ne suppose pas non plus que le discours ordinaire est défectueux ou inférieur à quelque autre langage (imaginaire) formellement régimenté. Les énoncés portant sur des choses ordinaires signifient ce que les locuteurs ordinaires pensent qu’ils signifient et de tels énoncés sont souvent vrais. Si j’ai raison, alors les choses ordinaires dont nous parlons habituellement sont irréductiblement réelles et un inventaire complet de ce qui existe devra inclure les personnes, les artefacts, les œuvres d’art et d’autres objets de taille intermédiaire, au même titre que les particules physiques. » (Baker, 2007, p. 4)
MSC, que nous allons défendre ici, s’inscrit directement dans la lignée de ce réalisme pratique, entre métaphysique descriptive et métaphysique révisionniste On peut d’abord situer MSC par rapport à une distinction classique, proposée par Peter Strawson, entre métaphysique descriptive et métaphysique révisionniste. Strawson écrit : « La métaphysique de description se contente de décrire la structure effective de notre pensée au sujet du monde, tandis que la métaphysique de révision vise à produire une meilleure structure. » (Strawson, 1973, p. 9)
La métaphysique descriptive cherche à expliciter la structure ontologique implicite de notre rapport commun au monde, tandis que la métaphysique révisionniste entend corriger, amender, voire remplacer cette image ordinaire au profit d’une image jugée ontologiquement supérieure. MSC se situe clairement du côté descriptif, du moins par son point de départ. En effet, MSC prend au sérieux l’ontologie ordinaire et considère que celle-ci constitue une donnée métaphysique fondamentale et non un tissu d’illusions qu’il faudrait dissoudre d’emblée. Cependant, MSC ne se confond pas purement et simplement avec toute métaphysique descriptive. D’une part, elle n’a pas seulement une ambition de description conceptuelle. Elle défend aussi une thèse ontologique substantielle, à savoir que les objets ordinaires existent réellement. D’autre part, elle n’exclut pas par principe toute révision. Elle admet qu’une analyse métaphysique rigoureuse puisse conduire à préciser, affiner ou reformuler certaines de nos croyances ordinaires. Cependant, une telle révision doit rester modérée, elle ne doit ni éliminer le monde ordinaire lui-même, ni en dégrader systématiquement le statut ontologique. En ce sens, MSC peut être comprise comme une forme de descriptivisme réaliste contraint[3]: elle accepte le travail critique de la métaphysique tout en refusant que ce travail se paie par la disparition des objets du sens commun.
1.2. MSC contre l’éliminativisme
La différence entre MSC et l’éliminativisme est radicale. Selon l’éliminativiste, les objets ordinaires n’existent pas réellement : il n’y a, au sens strict, ni tables, ni chaises, ni de statues, ni arbres, ni ordinateurs. Il existe seulement, selon les versions, des simples, des particules, des champs ou des arrangements de particules[4]. L’ontologie ordinaire est alors tenue pour trompeuse. Ce que nous appelons une table n’est pas une entité réelle mais tout au plus une manière commode de parler d’un certain arrangement d’éléments plus fondamentaux.
MSC rejette ce diagnostic. Elle soutient qu’une telle conclusion est profondément contre-intuitive et repose sur une exigence ontologique trop sévère. Que les objets ordinaires soient matériellement constitués par des entités plus fondamentales n’implique nullement qu’ils n’existent pas. Le fait qu’une table soit faite de particules ne montre pas qu’il n’y a pas de table, cela montre seulement qu’une table n’est pas une entité ontologiquement fondamentale. Or il ne paraît, à première vue, nullement nécessaire, pour être réel, d’être fondamental.
J’écris en ce moment sur un ordinateur posé sur un bureau. L’éliminativiste dira qu’en réalité il n’y a là ni bureau ni ordinateur, mais seulement des particules arrangées d’une certaine manière. Pour reprendre la terminologie de Peter van Inwagen, il dira qu’il y a des particules-arrangés-à-la-façon-d’-un-ordinateur posées sur des particules-arrangées-à-la-façon-d’-un-bureau[5]. MSC soutient au contraire qu’il y a bien un bureau et un ordinateur. Ces objets ont des propriétés, des pouvoirs causaux et des conditions de persistance propres : l’ordinateur peut cesser de fonctionner tout en conservant la plupart de ses constituants matériels, le bureau peut être déplacé, verni, réparé, vendu. Notre pratique ordinaire les traite comme des entités à par entière et cette pratique n’est pas, en tant que telle, ontologiquement illusoire.
1.3. MSC contre le réductionnisme
La différence entre MSC et le réductionnisme est plus subtile. Le réductionniste admet volontiers qu’il y a des objets ordinaires, mais il soutient que ces objets ne sont rien de plus que les objets plus fondamentaux comme par exemple des agrégats de particules[6]. Une table, par exemple, ne serait au fond qu’un agrégat de particules ou une portion de matière. Parler de table reviendrait alors à désigner cet agrégat sous une description plus pratique. Dans cette perspective, l’objet ordinaire n’est pas éliminé mais il est ontologiquement réduit.
MSC s’oppose à cette identification. Elle soutient qu’un objet ordinaire n’est pas identique à l’agrégat matériel qui le constitue. La raison générale en est que l’objet ordinaire et son constituant matériel n’ont pas toujours les mêmes propriétés modales, temporelles ni les mêmes conditions de persistance. Une statue, par exemple, peut cesser d’exister lorsqu’elle est écrasée, alors que la matière qui la constituait continue d’exister sous une autre forme. De même, un ordinateur peut survivre au remplacement de certaines pièces tandis que l’agrégat matériel initial, lui, ne survit pas à la modification de ses constituants[7]. Si deux entités ont des conditions de persistance différentes, il est par conséquent difficile de les identifier purement et simplement.
On peut résumer la différence ainsi. L’éliminativiste dit : « Il n’y a pas de tables. » Le réductionniste dit : « Il y a une table, mais la table n’est rien d’autre qu’un agrégat matériel. » Le métaphysicien du sens commun dit : « Il y a une table et la table n’est pas identique à l’agrégat matériel qui la constitue. » Autrement dit, MSC défend à la fois l’existence des objets ordinaires et leur irréductibilité.
2/ MSC : la constitution et les niveaux ontologiques
Dans cette section, nous allons proposer une caractérisation positive de MSC à partir de deux idées étroitement liées : la relation de constitution et la notion de niveau ontologique.
2.1. MSC et la constitution
Telle que nous la concevons, MSC repose sur une notion centrale, celle de constitution[8]. Le concept a été largement développé par Lynne Rudder Baker (2000, 2007)[9], qui le formule ainsi :
« L’idée fondamentale de la constitution est la suivante : lorsqu’une chose d’une sorte primaire se trouve dans certaines circonstances, une chose d’une autre sorte primaire, une nouvelle chose, dotée de nouveaux pouvoirs causaux, vient à l’existence » (Baker, 2007, p. 32).
Cette idée fait intervenir plusieurs éléments conceptuels qui permettent de comprendre comment un objet ordinaire peut dépendre d’une base matérielle sans s’y réduire. Le premier de ces éléments est la notion de sorte primaire. La sorte primaire d’une chose est ce qui détermine le plus fondamentalement ce qu’elle est et c’est aussi ce en vertu de quoi elle possède ses conditions de persistance. Selon Baker, ma sorte primaire est personne, parce que ce que je suis le plus fondamentalement n’est pas un animal ou un être vivant, mais une personne[10]. De même, ce que l’appareil sur lequel je suis en train d’écrire est le plus fondamentalement est un ordinateur et non un objet en général, un artefact ou un ordinateur noir. Parmi les sortes primaires, on peut compter, par exemple, les sortes voiture, arbre, pierre, carte d’identité, statue, quark ou agrégat de simples.
La sorte primaire détermine les conditions de persistance d’une chose. Toute chose possède essentiellement sa sorte primaire : elle ne peut en changer sans cesser d’exister. Si je suis fondamentalement une personne, alors personne est ma sorte primaire, puisque si je cesse d’être une personne, je cesse d’exister. En revanche, joueur d’échecs ou professeur de philosophie ne sont pas mes sortes primaires, puisque je peux continuer d’exister tout en cessant de jouer aux échecs ou d’enseigner la philosophie.
Le second élément essentiel est celui des circonstances favorables. La constitution n’est pas une relation automatique, elle ne se produit que lorsque certaines conditions sont réunies. Dans le cas d’une statue, ces conditions comprennent non seulement certaines propriétés physiques du morceau d’argile ou de marbre, mais aussi l’intention de l’artiste ainsi qu’un contexte social, culturel et institutionnel approprié. Plus généralement, certaines constitutions reposent sur des circonstances purement physiques, tandis que d’autres exigent des conditions intentionnelles. Cette idée est particulièrement importante pour les artéfacts, les objets sociaux ou culturels et elle permet de comprendre pourquoi une large part des objets ordinaires sont aussi, au moins en partie, des objets intentionnellement dépendants[11].
Le troisième point fondamental est que la constitution fait apparaître de nouveaux pouvoirs causaux. Le constitué n’est pas un simple doublon du constituant. Il possède des pouvoirs qui découlent de sa sorte primaire. Des objets de sortes primaires différentes n’ont pas les mêmes pouvoirs causaux. Une statue peut susciter une expérience esthétique en tant que statue, c’est-à-dire en vertu du fait d’avoir la sorte primaire statue. Un panneau stop peut contraindre les conducteurs à s’arrêter en tant que panneau. Une carte d’identité peut servir à établir une identité civile en tant qu’objet institutionnel. Ces pouvoirs ne sont pas ceux du morceau de marbre, du morceau de métal ou du morceau de plastique qui constituent respectivement ces objets. Il faut donc distinguer l’agrégat et l’objet ordinaire : le premier constitue le second, sans lui être identique[12].
Cette thèse peut être précisée au moyen de la distinction entre propriétés dérivées et propriétés non dérivées. Le constitué et son constituant sont des entités différentes, puisqu’ils n’ont pas la même sorte primaire, mais ils entretiennent néanmoins un lien particulièrement étroit. Une chose possède une propriété de façon non dérivée lorsqu’elle la possède en vertu de ce qu’elle est fondamentalement et elle possède une propriété de façon dérivée lorsqu’elle la possède en vertu de sa relation de constitution avec une autre chose. Cette distinction ne vaut pas seulement pour les propriétés de sorte primaire, mais plus généralement pour l’ensemble des propriétés que constitué et constituant sont susceptibles de partager. Ainsi, la statue possède de façon non dérivée la propriété de sorte primaire statue, puisqu’elle est essentiellement une statue et a les conditions de persistance d’une statue. Cependant elle possède de façon dérivée certaines propriétés de son constituant, par exemple une certaine masse, une certaine forme spatiale ou une certaine composition matérielle, en vertu du fait qu’elle est constituée par un morceau d’argile ou de marbre. Symétriquement, le morceau d’argile possède de façon non dérivée la propriété de sorte primaire morceau d’argile, mais il possède de façon dérivée certaines propriétés du constitué, par exemple le fait d’être une statue ou d’avoir une certaine valeur esthétique, en vertu du fait qu’il constitue une statue.
Cette distinction permet précisément de mieux comprendre le partage de propriétés entre le constitué et son constituant. La statue et le morceau d’argile sont bien deux entités distinctes, mais elles partagent néanmoins un grand nombre de propriétés. Plus exactement, elles peuvent avoir les mêmes propriétés sans les posséder de la même manière. Le constitué possède de façon dérivée certaines propriétés du constituant, tandis que le constituant possède de façon dérivée certaines propriétés du constitué. Ainsi, la statue et le morceau d’argile ont la même masse, la même forme spatiale ou la même localisation, tout en demeurant numériquement distincts. Le partage de propriétés n’implique donc pas l’identité. Il montre au contraire comment deux entités non identiques peuvent coïncider étroitement et former une unité réelle. C’est en ce sens que Baker parle d’unité sans identité[13] : la constitution n’est ni une relation d’identité, ni une relation de séparation radicale, mais une relation dans laquelle deux entités distinctes sont unies par un rapport ontologique suffisamment étroit pour partager de nombreuses propriétés sans se confondre.
La relation de constitution permet donc de reconnaître l’existence des objets ordinaires, les objets constitués, sans les identifier aux agrégats ou aux bases matérielles qui les constituent. C’est précisément ce point qui ouvre sur la notion de niveau ontologique.
2.2. MSC et les niveaux ontologiques
La notion de constitution conduit naturellement à celle de niveau ontologique. Si une entité d’une certaine sorte primaire peut, dans certaines circonstances, constituer une entité d’une autre sorte primaire, alors les différences entre ces entités ne peuvent pas être purement descriptives ou épistémiques. Elles doivent être, au moins en partie, ontologiques. L’idée générale est simple : lorsqu’une entité d’une certaine sorte primaire constitue une entité d’une autre sorte primaire, l’objet constitué occupe un niveau ontologique distinct et, en ce sens, supérieur à celui de son constituant. Les niveaux sont donc ancrés dans la relation de constitution elle-même.
Une telle conception permet de penser la nouveauté ontologique. Le monde ne contient pas seulement davantage d’individus à différents moments mais il peut aussi contenir des individus de nouvelles sortes primaires. Un monde où apparaissent des organismes, puis des personnes, puis des artefacts comme des microscopes, des passeports ou des instruments techniques, est ontologiquement plus riche qu’un monde où n’existeraient que des particules ou des agrégats de particules. L’apparition de nouvelles sortes primaires constitue une véritable nouveauté ontologique, et non une simple recombinaison d’éléments déjà présents.
La notion de niveau ontologique permet également de penser une forme robuste d’émergence. Si les objets constitués possèdent des propriétés et des pouvoirs que ne possèdent pas leurs constituants, alors certaines propriétés de niveau supérieur émergent en un sens ontologique. Cela ne veut pas dire qu’elles seraient miraculeuses ou déconnectées de toute base matérielle. Cela signifie simplement qu’elles ne sont pas réductibles à la seule description des propriétés des parties ou des constituants inférieurs. Ainsi être un employé, être une œuvre d’art, être une personne ou être un objet virtuel sont des propriétés qui ne peuvent être pleinement comprises au seul niveau des constituants inférieurs.
Nous pouvons alors résumer la logique de MSC de la manière suivante. Un objet ordinaire vient à l’existence lorsqu’un constituant approprié se trouve dans des circonstances favorables. Il possède alors une sorte primaire propre, des conditions de persistance propres et des pouvoirs causaux propres. Dès lors, il occupe un niveau ontologique distinct de celui de son constituant. En ce sens, la constitution fournit à MSC le schème général qui lui permet d’articuler réalisme et non-réductionnisme.
3/ Les arguments en faveur de la métaphysique du sens commun
Après avoir défini MSC, il nous faut expliquer pourquoi une telle position devrait être préférée à ses rivales éliminativistes ou réductionnistes. Pour répondre à cette question, nous allons mobiliser la thèse du conservatisme phénoménal (CP) défendu par Michael Huemer[14]. Notre stratégie va consister à montrer que le monde ordinaire ne nous apparaît pas d’abord comme un ensemble d’entités microphysiques ou de sommes arbitraires, mais comme un monde peuplé d’objets ordinaires comme des tables, des arbres, des chats, des personnes, etc. Puis nous allons montrer que cette apparence possède, en tant que telle, une portée justificative prima facie. De ce fait la charge de la preuve se déplace : ce n’est plus au défenseur de MSC de démontrer que les objets ordinaires existent, mais au partisan d’une métaphysique révisionniste de fournir des raisons suffisamment fortes pour défaire cette justification initiale.
CP est, au départ, un principe épistémologique général concernant la justification de nos croyances. Dans sa formulation canonique, il affirme que si, pour un sujet S, il semble que p, alors, en l’absence de facteurs « défaisants », S possède par là même une justification prima facie de croire que p. Ce principe ne soutient pas que toute apparence est véridique, ni que toute croyance fondée sur l’apparence est indubitable. Il affirme seulement que les apparences confèrent, par défaut, une justification prima facie de leurs contenus. Cette justification est une justification initiale, réelle, mais révisable.
Pour comprendre la portée CP il faut préciser ce que Huemer entend par apparence [seeming]. Une apparence n’est ni une croyance, ni une simple disposition à croire. Il s’agit d’un état propositionnel distinct en vertu duquel une proposition se présente au sujet comme vraie. Ainsi, il peut sembler à un sujet que p sans qu’il croie effectivement que p. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il soupçonne une illusion perceptive, lorsqu’il doute de sa mémoire, ou lorsqu’une proposition lui paraît intuitive tout en étant, pour d’autres raisons, rejetée. Les apparences peuvent être de nature perceptive, mémorielle, introspective ou intellectuelle. CP affirme que toutes ces formes d’apparence possèdent, en tant que telles, une signification justificative initiale.
Cependant cette justification n’est pas absolue. Elle vaut seulement en l’absence de facteurs « défaisants » [defeaters][15]. Un facteur défaisant est une considération qui retire ou annule la force justificative d’une apparence. Il peut prendre deux formes.
D’une part, il peut s’agir d’un « défaisant » réfutant [rebutting defeater], c’est-à-dire d’une considération qui fournit une raison positive de croire que le contenu de l’apparence est faux. Dans ce cas, c’est directement la proposition suggérée par l’apparence qui est contredite. Ainsi, si un bâton plongé dans l’eau me paraît brisé mais que je sais que cet effet est dû à la réfraction de la lumière, alors j’ai une raison positive de croire que le bâton n’est pas réellement brisé. L’apparence initiale est ici défaite par une raison qui en contredit directement le contenu.
D’autre part, il peut s’agir d’un « défaisant » neutralisant [undercutting defeater], c’est-à-dire d’une considération qui ne fournit pas directement une raison de croire que le contenu de l’apparence est faux, mais une raison de penser que, dans le cas considéré, cette apparence ne constitue pas une source fiable ou pertinente de justification. Dans ce cas, ce n’est pas d’abord la proposition p qui est attaquée, mais le fait que l’apparence de pjustifie la croyance en p. Ainsi, si je regarde une horloge qui indique trois heures et que j’apprends ensuite qu’elle est arrêtée, je n’acquiers pas pour autant une raison positive de croire qu’il n’est pas trois heures. J’acquiers plutôt une raison de penser que l’apparence fournie par cette horloge ne justifie pas ma croyance. De même, si je me trouve dans un environnement rempli de façades de granges indiscernables de vraies granges, le fait de l’apprendre ne me donne pas encore une raison positive de croire que l’objet devant moi n’est pas une grange. Cela retire plutôt à mon apparence visuelle sa force justificative ordinaire. Le « défaisant » réfutant contredit donc le contenu de l’apparence, tandis que le « défaisant » neutralisant en suspend ou en annule l’autorité épistémique.
Pris en lui-même, CP n’est pas une thèse métaphysique. Il ne dit pas ce qui existe mais dit ce que nous sommes, au moins prima facie, rationnellement autorisés à croire. Cependant il peut être mobilisé en faveur de MSC. On peut alors formuler l’argument suivant :
Argument du conservatisme phénoménal :
(CP1) S’il nous semble que le monde contient des objets ordinaires, alors, en l’absence de facteurs « défaisants », nous avons une justification prima facie de croire que le monde contient des objets ordinaires.
(CP2) Il nous semble que le monde contient des objets ordinaires.
(CP3) Il n’y a pas de facteurs « défaisants » à l’égard de l’apparence selon laquelle le monde contient des objets ordinaires.
(CPC) Donc, nous avons une justification prima facie de croire que le monde contient des objets ordinaires.
Cet argument est valide. – Si CP1 est vraie, c’est-à-dire si l’apparence d’un monde contenant des objets ordinaires confère, en l’absence de « défaisants », une justification prima facie à la croyance correspondante, – si CP2 montre que cette apparence est effectivement la nôtre, – et si CP3 établit qu’aucun facteur défaisant n’en neutralise la portée justificative, alors CPC s’ensuit. Il nous faut donc maintenant justifier successivement ces trois prémisses pour établir la conclusion.
3.1 Défense de CP1
La première prémisse de l’argument affirme que, s’il nous semble que le monde contient des objets ordinaires, alors, en l’absence de facteurs « défaisants », nous avons par là même une justification prima facie de croire que le monde contient des objets ordinaires. La défense de cette prémisse comporte deux étapes. Il faut d’abord justifier le principe général de CP et ensuite montrer que CP s’applique légitimement au cas des objets ordinaires.
Commençons par la justification de CP. Huemer avance au moins trois arguments en sa faveur[16]. Le premier repose sur l’intuition internaliste. Si la justification dépend de la position cognitive du sujet, alors elle doit dépendre, au moins en partie, de la manière dont les choses lui apparaissent. Il semble en effet difficilement acceptable que deux situations épistémiquement indiscernables du point de vue du sujet puissent néanmoins différer quant à la justification. Si tout paraît identique sous les aspects épistémiquement pertinents, il semble irrationnel de soutenir qu’une croyance serait justifiée dans un cas, mais non dans l’autre. CP formalise cette intuition : l’apparence n’est pas un simple corrélat psychologique de la croyance mais elle constitue une source prima facie de justification.
Le deuxième argument vise les théories restrictives de la justification. Huemer conteste les conceptions qui réservent la force justificative à certaines apparences seulement, par exemple à l’introspection ou à l’intuition, tout en l’excluant pour la perception ordinaire. Une telle restriction n’est défendable que si l’on peut identifier une différence épistémiquement pertinente entre les apparences admises et celles qui sont exclues. Or une telle différence n’a pas été établie de manière convaincante. Si des apparences introspectives ou intuitives peuvent justifier prima facie malgré leur faillibilité, rien ne permet de refuser par principe ce même statut aux apparences perceptives. CP a ainsi l’avantage d’éviter cette asymétrie théorique : il attribue une force justificative initiale à toute apparence, sauf intervention d’un défaisant.
Le troisième argument est l’argument le plus fort, l’argument de l’auto-défaite. Son idée directrice est qu’une théorie concurrente de CP ne doit pas seulement proposer un critère externe de justification mais elle doit encore expliquer comment les croyances formées en sa faveur peuvent elles-mêmes être justifiées. Or c’est précisément sur ce point que, selon Huemer, les théories qui refusent toute force justificative aux apparences rencontrent une difficulté décisive.
Supposons qu’aucune apparence ne confère en tant que telle une justification prima facie. Il faut alors soutenir que la justification provient exclusivement d’autre chose : d’une relation d’acquaintance, de la fiabilité d’un processus, ou d’une condition externe supplémentaire. Cependant cela laisse ouverte une question centrale : qu’est-ce qui explique alors la formation effective de nos croyances non inférentielles ? La réponse la plus plausible est que nous croyons que p parce qu’il nous semble que p. Autrement dit, les apparences jouent un rôle constitutif dans l’économie ordinaire de la croyance. Si elles ne possèdent aucune portée justificative, il devient difficile de comprendre comment nos croyances pourraient être justifiées, y compris les croyances épistémologiques mobilisées contre CP.
Cette difficulté apparaît nettement dans les cas que Huemer oppose aux théories externalistes. Imaginons un sujet pour qui deux expériences paraissent également crédibles et également fiables, alors même que l’une procède d’un mécanisme fiable et l’autre non. Une théorie externaliste peut certes déclarer, du point de vue du théoricien, que l’une des deux croyances est justifiée et l’autre ne l’est pas. Mais, du point de vue du sujet, une telle dissymétrie semble irrationnelle. Elle exigerait qu’il accepte l’une et rejette l’autre alors même que, pour lui, rien ne les distingue épistémiquement. Si deux états cognitifs paraissent équivalents au sujet sous les paramètres pertinents, il est absurde de soutenir qu’il serait rationnel d’en approuver un plutôt que l’autre sans raison apparente. L’apparence n’est donc pas seulement ce qui accompagne la justification, elle contribue déjà à la constituer.
Une difficulté analogue vaut pour les théories plus restrictives. Même si l’on admettait qu’une seule sous-classe d’apparences possède une force justificative, encore faudrait-il montrer que ce sont bien ces propriétés additionnelles qui expliquent effectivement nos croyances. Or, dans la plupart des cas, nous croyons qu’une proposition est vraie parce qu’elle nous paraîtvraie et non parce qu’elle satisferait, à nos yeux, une condition métathéorique supplémentaire. Le rejet global, ou fortement restrictif, de CP tend ainsi à se miner lui-même : il retire toute portée justificative à ce sur quoi reposent pourtant nos croyances théoriques les plus fondamentales, y compris celles par lesquelles nous prétendons rejeter CP.
L’argument d’auto-défaite ne montre donc pas seulement que CP est intuitivement plausible. Il montre plus profondément qu’une théorie qui refuserait en principe toute force justificative aux apparences compromettrait la possibilité même d’une pratique justificative cohérente.
Ces considérations justifient l’adoption de CP comme principe général de justification prima facie. Mais cela ne suffit pas encore à établir CP1. Il faut en outre montrer que ce principe peut être appliqué au cas particulier des objets ordinaires. Ce point est essentiel, car on pourrait concéder la plausibilité générale de CP tout en contestant qu’il vaille dans un domaine métaphysiquement controversé. Cette objection ne paraît toutefois pas décisive. CP ne vaut pas seulement pour les apparences introspectives, mémorielle ou logiques mais pour les contenus qui appartiennent à ce que l’expérience présente effectivement au sujet. Or les objets ordinaires ne sont pas des entités théoriques ni des postulats spéculatifs étrangers à notre vie cognitive. Ils appartiennent au contenu même du monde manifeste : celui des tables, des arbres, des maisons, des livres, des voitures, des animaux et des personnes avec lesquels nous interagissons quotidiennement. Dès lors, si le monde nous apparaît comme contenant de tels objets, il n’existe aucune raison de principe pour exclure cette apparence du champ d’application de CP.
On peut donc conclure que CP1 est justifiée. Si les apparences confèrent, en général, une justification prima facie à leurs contenus et si l’apparence d’un monde peuplé d’objets ordinaires appartient pleinement au registre des apparences auxquelles ce principe s’applique, alors il s’ensuit que, s’il nous semble que le monde contient des objets ordinaires, nous avons, en l’absence de facteurs « défaisants », une justification prima facie de croire qu’il en contient effectivement.
3.2 Défense de CP2
CP2 affirme que le monde nous semble contenir des objets ordinaires. Cette thèse n’énonce pas une proposition métaphysique sur ce qui existe réellement mais énonce simplement une proposition phénoménologique sur la manière dont le monde se présente à nous dans l’expérience ordinaire. En d’autres termes, CP2 n’affirme pas qu’il y a effectivement des objets ordinaires mais simplement que dans notre rapport ordinaire au monde, celui-ci apparaît comme étant peuplé de tels objets.
Cette thèse peut être étayée par plusieurs considérations convergentes.
Premièrement, la perception ordinaire possède une structure spontanément objectuelle. Lorsque nous regardons autour de nous, il nous semble voir des objets distincts, spatialement localisés, relativement stables et dotés de propriétés reconnaissables : une lampe sur un bureau, un arbre devant une maison, un livre posé sur une table, un chien dans un jardin. Le contenu manifeste de l’expérience perceptive ordinaire est donc d’emblée organisé autour d’objets familiers. Comme le note Baker (2007), les objets qui peuplent le monde quotidien sont précisément les objets manifestes de la vie ordinaire, par contraste avec les entités sous-jacentes dont traite la physique.
Deuxièmement, nos pratiques ordinaires manifestent elles aussi une appréhension du monde en termes d’objets ordinaires. Nous ouvrons des portes, rangeons des livres, déplaçons des chaises, évitons des voitures, nourrissons des chats, reconnaissons des personnes, réparons des ordinateurs. Ces actions ne sont pas simplement accompagnées d’un vocabulaire commode, elles sont structurées par un rapport pratique à des entités individualisées, persistantes et ré-identifiables. Baker insiste justement sur le fait que nos attitudes et nos pratiques rationnelles portent d’abord sur les objets manifestes du monde ordinaire et non sur des collections de particules[17]. Son exemple de la chaise empruntée est instructif : lorsqu’une personne emprunte une chaise, c’est cette chaise qu’elle doit rendre et non une simple collection de particules approximativement coïncidente avec elle.
Troisièmement, le langage ordinaire fournit un indice supplémentaire de la vérité de CP2. Nos énoncés quotidiens prennent spontanément la forme d’assertions portant sur des objets ordinaires : « il y a un chat sur le canapé », « passe-moi le livre », « la voiture est dehors », « cette maison est ancienne ». Là encore, il ne s’agit pas encore d’inférer immédiatement une ontologie complète à partir du langage ordinaire, mais de constater que ce langage exprime fidèlement la manière dont le monde nous apparaît dans l’expérience commune.
Enfin, la causalité du sens commun confirme la même idée. Nos explications quotidiennes invoquent constamment des objets ordinaires et leurs propriétés : la tasse est tombée parce que la table a été heurtée, la voiture a bloqué la route, le marteau a cassé la vitre, le chien a renversé la chaise. Ce type d’explication est indispensable dans la vie ordinaire et dans de nombreuses sciences spéciales et il serait artificiel de prétendre que notre rapport ordinaire au monde ne nous présente jamais de tels objets.
On pourrait objecter que le contenu apparent de l’expérience ne concerne pas réellement des objets ordinaires, mais seulement des données sensibles, des profils perceptifs, ou des arrangements de propriétés. Cependant une telle objection est déjà le produit d’une reconstruction philosophique de l’expérience, non d’une simple description de son contenu manifeste. Or CP2 porte précisément sur ce contenu manifeste. La question ici n’est pas de savoir quelle est la meilleure théorie métaphysique de ce qui nous apparaît, mais de savoir comment le monde nous apparaît ordinairement. Sous ce rapport, il est difficile de nier qu’il nous apparaît comme peuplé d’objets ordinaires.
Il faut enfin préciser que CP2 demeure compatible avec l’existence d’illusions, d’erreurs perceptives ou de cas limites. La prémisse n’affirme pas que toute expérience singulière est véridique, ni que le concept d’objet ordinaire possède des frontières parfaitement nettes. La notion d’objet ordinaire est à la fois vague et évidente : ses contours exacts peuvent être difficiles à fixer théoriquement, alors même que ses cas paradigmatiques sont immédiatement reconnaissables dans l’expérience ordinaire. La prémisse ne prétend pas que nous possédons une analyse conceptuelle complète des objets ordinaires, mais seulement que notre expérience ordinaire se présente comme un rapport à un monde contenant de tels objets.
En somme, la perception ordinaire, l’action pratique, le langage commun et les explications causales quotidiennes convergent tous vers la même conclusion : il nous semble bien que le monde contient des objets ordinaires.
3.3. Défense de CP3
Défendre cette prémisse revient à montrer que les principales objections éliminativistes et réductionnistes à l’encontre des objets ordinaires ne constituent pas des facteurs « défaisants » au sens pertinent du mot. Tel est, selon nous, le cas. Ces objections mettent au jour de réelles difficultés théoriques pour MSC, mais elles n’ont pas, en l’état, la force épistémique requise pour annuler la justification prima facie issue de l’apparence ordinaire. Pour produire un tel effet, l’éliminativisme ou le réductionnisme devraient soit fournir une raison positive de croire que les objets ordinaires n’existent pas, auquel cas nous aurions affaire à un facteur « défaisant » réfutant, soit montrer que l’apparence ordinaire selon laquelle le monde contient de tels objets n’est pas une source justificative légitime, auquel cas nous aurions affaire à un facteur défaisant neutralisant. Faute de satisfaire l’une ou l’autre de ces exigences, leurs objections ne sont pas « défaisantes » au sens requis.
Commençons par les objections susceptibles de jouer le rôle de défaisants réfutants. Elles sont nombreuses : problème de la constitution matérielle, problème de l’arbitraire, problème du trop grand nombre de choses, problème du vague, ou encore appel à une ontologie fondamentale plus parcimonieuse[18]. Nous nous concentrerons ici sur l’une des plus importantes : le problème de la surdétermination causale[19].
Supposons qu’une balle de baseball brise une vitre. L’éliminativiste (et le réductionniste) soutient que le bris est entièrement causé par les particules, ou par les particules-arrangées-à-la-façon-d’une-balle, qui constituent la balle. Si tel est le cas, la balle elle-même semble causalement superflue. Et si l’on maintient malgré tout que la balle cause aussi le bris, on paraît alors s’engager envers une surdétermination causale systématique : un même effet aurait deux causes complètes et distinctes, l’objet ordinaire et son constituant matériel. Si cet argument réussissait, il fournirait un véritable défaisant réfutant contre MSC. Nous pensons toutefois qu’il repose sur une conception erronée de la relation entre le constitué et son constituant.
L’argument suppose en effet que, si l’objet ordinaire n’est pas identique à sa base matérielle, il doit lui être causalement extérieur. Attribuer un même effet à la balle et à son constituant reviendrait alors nécessairement à postuler deux causes distinctes en concurrence. Mais c’est précisément ce que rejette la théorie de la constitution. Le constitué et son constituant forment une unité sans identité : ils ne sont pas identiques, puisqu’ils diffèrent par leur sorte primaire, leurs conditions de persistance et certaines de leurs propriétés modales, mais ils ne sont pas non plus deux entités séparées engagées dans des chaînes causales indépendantes. Le constitué n’est ni un doublon du constituant ni une entité additionnelle qui viendrait s’y ajouter.
Cette structure se comprend à partir du partage des propriétés et de la distinction entre propriétés dérivées et non dérivées. Le constitué et le constituant partagent de nombreuses propriétés, mais ne les possèdent pas de la même manière. Chacun possède de façon non dérivée les propriétés qui relèvent de sa propre sorte primaire, et de façon dérivée certaines propriétés de l’autre. Il en résulte que l’attribution causale au constitué et l’attribution causale au constituant ne renvoient pas à deux causes complètes et disjointes, mais à un seul et même processus causal décrit à deux niveaux ontologiques. En d’autres termes, la causalité de la balle n’est pas une causalité additionnelle par rapport à celle de sa base matérielle. Elle est la causalité de cette base matérielle sous une sorte primaire déterminée, dans des circonstances où elle constitue une balle. L’attribution causale à la balle et l’attribution causale à ses constituants ne désignent pas deux producteurs indépendants du même effet, mais deux niveaux d’individuation d’un même complexe causal.
L’objection de surdétermination ne vaut ainsi qu’à supposer qu’à toute différence ontologique doive correspondre une indépendance causale. Or c’est précisément ce que nie l’idée d’unité sans identité. Si la balle et sa base matérielle sont constitutionnellement unies, alors attribuer le bris de la vitre à l’une et à l’autre ne revient pas à postuler deux chaînes causales concurrentes. La causalité du constitué n’est pas une causalité rivale de celle du constituant. Elle est la causalité de l’objet ordinaire en tant qu’objet ordinaire, fondée sur les propriétés qu’il possède de façon non dérivée en vertu de sa sorte primaire, tandis que la base matérielle est causalement impliquée en vertu des propriétés qu’elle possède de façon non dérivée comme constituant.
Le problème de la surdétermination montre, au mieux, qu’une ontologie des objets ordinaires doit expliquer comment les objets constitués peuvent exercer une efficacité causale propre sans entrer en concurrence avec leurs constituants. Mais il ne montre ni qu’une telle explication est incohérente ni qu’elle est fausse. Il ne constitue donc pas un « défaisant » réfutant.
Les autres objections classiques contre les objets ordinaires peuvent être traitées de manière analogue. Pour des raisons évidentes de place nous ne pouvons pas traiter ces cas de manière exhaustive. Cependant voici les idées générales concernant ces différents problèmes.
Le problème de la constitution matérielle montre qu’un objet ordinaire et son constituant matériel peuvent coïncider spatialement tout en différant par leurs propriétés modales ou leurs conditions de persistance. Cependant cette difficulté ne constitue pas un défaisant réfutant dès lors que la relation de constitution permet précisément de penser une distinction réelle sans identité numérique.
Le problème du trop grand nombre de choses soutient qu’une telle ontologie multiplie indûment les entités coïncidentes. Cependant cette multiplication n’est pas absurde si les entités en question possèdent des sortes primaires différentes et ne partagent leurs propriétés que selon des modes distincts, dérivés ou non dérivés.
L’objection de l’arbitraire affirme que nos critères de composition ou d’individuation semblent parfois dépendre de découpages conventionnels. Cependant l’existence de frontières partiellement arbitraires ne suffit pas à établir l’inexistence des objets concernés, pas plus que l’arbitraire relatif de certaines classifications biologiques, sociales ou géographiques ne suffit à éliminer les organismes, les institutions ou les montagnes.
L’objection du vague soutient enfin que les objets ordinaires ont des frontières imprécises et des cas limites. Cependant le vague, qu’il soit sémantique ou ontologique, ne défait pas l’existence des cas paradigmatiques : qu’il soit difficile de déterminer exactement quand une collection de grains devient un tas ne montre pas qu’il n’existe aucun tas.
Quant à l’appel à la parcimonie, il ne fournit pas davantage un défaisant décisif. La simplicité ontologique est certes une vertu théorique, mais elle n’est pas absolue : elle doit être pondérée par d’autres vertus, notamment l’adéquation au monde manifeste, la capacité à rendre compte de nos pratiques explicatives ordinaires et la continuité avec les sciences spéciales. Une ontologie plus pauvre n’est préférable que si elle explique au moins aussi bien les phénomènes qu’elle prétend remplacer. Or l’éliminativisme et le réductionnisme paient souvent leur économie ontologique par une reconstruction coûteuse de l’expérience, du langage, de l’action et de la causalité ordinaires. Ces objections imposent donc à MSC un travail d’élaboration conceptuelle, mais elles ne suffisent pas à annuler la justification prima facie conférée par l’apparence ordinaire.
Passons maintenant aux défaisants neutralisants. L’éliminativiste ou le réductionniste peut adopter une stratégie plus modeste. Il peut admettre qu’il ne dispose pas d’une preuve directe de l’inexistence des objets ordinaires, tout en soutenant que l’apparence ordinaire selon laquelle le monde en contient n’a, en réalité, aucune force justificative. Cette stratégie échoue elle aussi selon nous. Pour qu’une considération constitue un défaisant neutralisant, elle doit montrer que l’apparence concernée est analogue à une apparence dont nous avons déjà des raisons indépendantes de douter, comme par exemple une illusion locale, une hallucination, un témoignage discrédité ou encore un dispositif trompeur. Apprendre que l’on se trouve dans un environnement rempli de façades de granges, indiscernables de vraies granges, neutralise par exemple la portée justificative ordinaire de l’apparence visuelle correspondante. Ce n’est pas encore une raison positive de croire que l’objet aperçu n’est pas une grange mais c’est une raison de penser que, dans ce contexte, son apparence ne constitue plus une base légitime pour la croyance. Or l’apparence selon laquelle le monde contient des objets ordinaires ne présente aucun de ces traits. Elle n’est ni locale, ni exceptionnelle, ni pathologique. Elle fait partie de la structure la plus générale de notre expérience. Elle organise notre perception, notre langage, nos pratiques et nos explications causales.
L’éliminativiste ne se trouve donc pas ici dans la situation de celui qui découvre qu’il est devant une façade de grange. Il se trouve dans celle de quelqu’un qui propose une reconstruction théorique hautement révisionniste d’une structure expérientielle massive et systématique. Or le simple fait qu’une telle reconstruction soit concevable ne suffit pas à disqualifier épistémiquement l’apparence ordinaire elle-même. Le réductionniste ou l’éliminativiste ne montre pas que cette apparence est analogue à une illusion, il propose seulement une théorie concurrente de ce qu’elle révèle. Cependant, proposer une métaphysique rivale ne suffit pas encore à neutraliser la force justificative prima facie de l’apparence initiale.
Il en résulte que les arguments éliminativistes et réductionnistes ne fonctionnent ni comme défaisants réfutants, ni comme défaisants neutralisants. Ils peuvent imposer une clarification conceptuelle, un raffinement ontologique ou une élaboration théorique plus rigoureuse, mais ils ne montrent ni que le contenu de l’apparence ordinaire est trompeur, ni que cette apparence est épistémiquement disqualifiée. Dès lors, ils ne retirent pas à l’apparence selon laquelle le monde contient des objets ordinaires la justification prima facie que lui confère CP.
Il s’ensuit que la conclusion de l’argument peut être maintenue : nous avons une justification prima facie de croire que le monde contient des objets ordinaires. Cette conclusion n’établit pas à elle seule toute l’ontologie de la MSC, mais elle lui confère un avantage dialectique décisif sur ses rivales révisionnistes. L’éliminativisme et le réductionnisme n’ont pas montré que le monde manifeste devait être abandonné. Ils ont seulement montré qu’il devait être pensé métaphysiquement avec davantage de rigueur. C’est précisément à cette tâche que MSC entend répondre.
Conclusion
Cet article avait pour objectif de définir et de défendre la métaphysique du sens commun (MSC). Nous avons soutenu que MSC se caractérise par une double thèse : les objets ordinaires existent réellement et ne sont pas réductibles à leurs constituants plus fondamentaux. La notion de constitution permet précisément de rendre intelligible cette position en montrant comment des objets ordinaires peuvent dépendre d’une base matérielle sans lui être identiques. L’argument central de notre défense de MSC repose sur le conservatisme phénoménal. Si le monde nous apparaît comme peuplé d’objets ordinaires, alors, en l’absence de facteurs défaisants, nous avons une justification prima facie de croire qu’il contient effectivement de tels objets. Nous avons soutenu, d’une part, que ce principe épistémologique est défendable et, d’autre part, que ni l’éliminativisme ni le réductionnisme ne fournissent de facteurs défaisants suffisants contre l’apparence ordinaire du monde. Leurs objections révèlent des difficultés théoriques réelles, mais elles n’imposent ni l’abandon ni la disqualification épistémique du monde manifeste.
MSC bénéficie donc d’un avantage dialectique initial sur ses rivales révisionnistes. Il ne s’ensuit pas que toute question métaphysique soit close, mais qu’une ontologie adéquate doit partir du monde ordinaire comme d’une donnée sérieuse. La tâche n’est pas d’éliminer les objets du sens commun, mais d’en proposer une métaphysique suffisamment rigoureuse.
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[1] Pour une définition des objets ordinaires voir entre autres Baker (2007, 2019), Byrne (2019), Elder (2004), Heil (2019), Korman (2015, 2020), ou encore Satting (2015).
[2] Voir Baker (2000, 2007, 2014).
[3] Jean Baptiste Guillon défend une thèse similaire qu’il nomme « révisionnisme prudent », voir Guillon (2020).
[4] Il existe plusieurs formes d’éliminativisme, voir Heller (1990), Horgan et Potrc (2000), van Inwagen (1990), Sider (2011, 2013), Unger (1979a, 1979b). Ce qui nous intéresse ici est leur point commun, à savoir le fait que toutes ces formes rejettent l’existence des objets ordinaires.
[5] C’est ce que van Inwagen nomme une paraphrase : voir van Inwagen (1990)
[6] Parmi les partisans du réductionnisme nous trouvons Jubien (1993), Schaffer (2009, 2012) ou encore Sidelle (1998, 2002). Là encore ces auteurs défendent des versions différentes de réductionnisme. Ce qui nous intéresse est encore une fois leur point commun à savoir le fait qu’ils identifient ou réduisent les objets ordinaires à des objets plus fondamentaux.
[7] C’est la différence classique entre une substance ou un tout intégral et un agrégat. L’agrégat est soumis au principe d’essentialisme méréologique alors que le tout intégral ne l’est pas. Voir Bucchioni (2015).
[8] Bien évidemment MSC ne dépend pas logiquement de la relation de constitution. Il est possible de construire une métaphysique de sens commun sans utiliser cette relation. Pour une telle construction voir par exemple Elder (2004), Markosian (1998) ou Kosliski (2008). La justification de MSC que nous proposons dans la suite de notre analyse n’est pas dépendante de cette relation et peut s’appliquer à toutes les versions de MSC.
[9] Nous ne reprenons ici pas le concept de Baker tel quel mais en proposons une version légèrement modifiée. Pour un aperçu de cette version voir Bucchioni et Declos (2024).
[10] C’est le cas car Baker accepte une théorie personnaliste de l’identité, voir Baker (2000). Si, comme le pensent van Inwagen (1990) ou Olson (2007), l’animalisme est vraie alors ma sorte primaire est animal.
[11] Baker nomme les objets intentionnellement dépendants des « ID objets ». Pour une analyse des ID objets, voir Baker (2007). Pour une analyse de la façon dont les objets ordinaires dépendent de l’esprit voir Bucchioni (2022) et Bucchioni et Declos (2024).
[12] Pour une analyse du lien entre agrégat et objet voir Bucchioni (2025)
[13] Baker développe la notion d’unité sans identité dans Baker (2007).
[14] Pour une analyse précise et développée de CP voir Huemer (2005, 2006, 2022).
[15] Pour une analyse de la notion de facteur défaisant voir Huemer (2022, pp. 96-97).
[16] Voir Huemer (2022)
[17] Voir Baker (2007, pp. xx-xx).
[18] Pour une analyse des différents problèmes concernant les objets ordinaires voir Korman (2015).
[19] Pour une analyse détaillée du problème de la surdétermination causale voir Merricks (2016).