Frédéric NEF, L’esprit vivant de la nature, l’âme et la matière, le Cerf, Paris, 2025, 20 euros, 218 pages.
Jean-Maurice Monnoyer
Le livre s’occupe du panpsychisme et commence par une affirmation formidable : « tout a un esprit et non tout est esprit ») (p.9) ; mais il traite aussi de ses problèmes apparentés (la conscience, l’âme du monde, le beau naturel) en eux-mêmes difficiles et embrouillés qu’il propose d’examiner avec une clarté d’expression bienvenue. Loin d’être un genre d’exploration bibliophilique, l’ouvrage se présente aussi telle une affirmation personnelle et un détachement d’avec la sémantique dualiste (voir l’interlude émouvant et troublant des pages 69-72 sur lequel je reviendrai). Cette ode à la contemplation prône en réalité une réflexion sérieuse qui n’est pas œcuménique, plutôt documentée et instructive au contraire. Court, conçu en forme de petits chapitres résumant chacun par un croquis de phrases des positions divergentes ou extrémistes, le livre propose d’abord dans la section « Idées » d’envisager systématiquement ce que recouvre la dénomination du panpsychisme (pp.19-67), sans complication inutile, mais avec un souci taxinomique habituel chez cet auteur. Il met de côté le panthéisme, l’animisme, le panexperiencialisme, le protopanpsychisme, le panenthéisme, le panbiotisme et le cosmopsychisme, souvent confondus pour centrer son propos sur ce qu’il entend montrer (ch.1) en se dégageant promptement de cet embrouillamini de doctrines. Le lecteur peut se faire une idée transversale de ce que ce mouvement de pensée représente s’il se reporte fidèlement au cahier de notes, d’excellente qualité. Il faut dire que ce livre arrive au milieu d’un débat plus ou moins honnête dans la librairie qui agite d’autres acteurs entraînés par la cohorte des communicants efficaces : ils évoquent tour à tour la nature ‘sanctuaire’, la ‘préservation dynamique’, l’invocation à Gaïa, sans oublier le néo-marxisme écologique qui accompagne bizarrement les postures les plus réactionnaires, bref tout un discours sans concepts, dénaturant le concept de nature et l’enfermant dans un discours cosmopolitique qui a effrayé tout récemment Alain Badiou lui-même (Méditation sur le concept de nature, Flammarion, octobre 2025), car pour ce dernier le concept de nature est indéfinissable. La singularité du livre de Fréderic Nef (dans ce brouhaha) est que faisant appel à l’esprit vivant en dehors de toute concession au biologisme, il se situe à contre-courant de ces élucubrations ‘anthropobscènes’. Pour une critique ordonnée du descolatourisme, il faudrait probablement renvoyer à Dupouey (Pour ne pas en finir avec la nature, « Banc d’essais », Agone, 2024), mais ce n’est pas le sujet ici.
La discussion sur le panpsychisme est, quant à elle, bimillénaire et remonte à Proclus au moins (dans sa forme mathématique), et dans son mode théurgique et théologique au Pseudo-Denys, le défenseur très influent de la hierodicée des anges. Elle est réapparue au début du XXIe siècle, d’abord chez Brian Ellis (Acumen, 2002, ch.7, à l’encontre de toute version téléologique), puis chez Charlie Martin, The Mind in Nature (Clarendon Press, 2010). Elle a été notamment balisée par Galen Strawson (2006) et par Thomas Nagel en particulier, qui l’avait précédé, de façon nouvelle et quasiment contradictoire à mesure que les sciences de l’esprit sont devenues des sciences du code. Je veux parler ici de l’anti-réductionnisme de Thomas Nagel dans Mind et Cosmos, dont une traduction est parue chez Vrin en 2021. A ce titre même, L’esprit vivant de la nature apporte sur le panpsychisme bien compris un éclairage direct et tout différent, puisque ce petit ouvrage spéculatif est en réalité nourri de beaucoup d’autres références qui justifient pleinement qu’on s’y intéresse hors de cette querelle académique évoquée ci-dessus (je renvoie aux chapitres réussis consacrés à Leibniz et Fechner). Dans le format qui nous est proposé, Nef y fait son miel à partir d’outils conceptuels venus de la métaphysique « technique » : la méréologie, le problème des propriétés intrinsèques, la question ‘spéciale’ de la composition instaurée par P. Van Inwagen, le réductionnisme et le conscientisme, qui opposent l’âme et la matière. Rien n’est laissé à part. Il faut indiquer de suite que la première partie du livre s’accroche au nœud métaphysique principal tentant de concilier l’émergentisme et le panpsychisme (ch.8) : pour l’émergentisme, la difficulté est de se demander comment des propriétés catégoriques attachées aux particules les plus élémentaires peuvent cheminer dans le tissu vivant pour se changer en des qualités de conscience occurrentes, par ex. des sentiments, des perceptions, ou expliquer des démarches cognitives ultra-complexes sans s’opérer mécaniquement ou par sauts extravagants. L’hypothèse panpsychiste adopte la voie opposée : ainsi nous sont présentées au ch. 2 deux citations antagonistes : l’une de W. James (chez qui des atomes éternels se complexifiant supposent un évolutionnisme de l’esprit, déchosifiant mentalement le monde des choses) ; l’autre de Clifford, soutenant en sens contraire que la substance de l’espritest insufflée dans la matière ab initio. Nef s’emploie à prendre de bons exemples pour moduler cette opposition, celui du récif de corail ou celui de la forêt primaire, discutant pour savoir si ces super-organismes peuvent à bon droit donner de l’esprit vivant une attestation qui n’est pas conscientisée (mais qui est bien réelle), et au chapitre suivant il propose de défendre l’organisation des taxons qui classe les différentes formes de l’unité du vivant de façon très claire. A ce stade, il défend l’émergence (ch.3), puis présente les arguments anti-émergentistes de Nagel et de Strawson (NEA : non-émergence argument) après avoir défriché ce champ théorique (ch.4). Sa conclusion propose justement un panpsychisme émergentiste (p.182) selon lequel les propriétés mentales émergent sous forme de quiddités en un sens réaliste, au bénéfice d’une ontologie prolongeant ses travaux antérieurs.
La démarche du livre toutefois demeure historique : elle va de Platon et Aristote jusque Leibniz en passant par Telesio (l’inventeur des esprits animaux et de ceux qui ne le sont pas), de Kepler à Dante, puis chez Fechner, et de Peirce à Broad. Ce qui donne parfois un ouvrage cabriolant, mais toujours profond et agréable ; le livre peut également se lire (heureusement) sans qu’on doive entrer trop dans ces discussions spécialisées. Le principal est dit dès l’avant-propos. La thèse que défend Frédéric Nef est que la notion d’émergence (propre à toutes les formes de vie) de laquelle il part et vers laquelle il revient, souffre d’un défaut théorique que le panpsychisme corrige (voir les chapitres 8 et 23), mais qu’il ne remplace pas. Nef invite à la conciliation des deux versants théoriques. La première partie est consacrée à la physis ouranienne traduite à partie des polyèdres qui est la plus antique (celle du Timée). S’en déduit que le principe de composition des contemporains n’est pas applicable et ne vaut que pour des agrégats. Formulé depuis les particules élémentaires parvenant neurologiquement jusqu’à la perception humaine, ce principe s’il n’émergeait que de parties discrètes, voudrait que chaque complexe auto-organisé surgissant dans la forme nouvelle d’un tout intégratif soit dévolu « avoir » de l’esprit par une sorte de conséquence inexplicable. Partant d’une notion – selon moi encore controversée quand l’on s’écarte de sa définition originelle : celle de W. James pour désigner la matière de l’esprit (le mind-stuff) – Nef renverse le raisonnement qui en est la base. Il soutient, au contraire, que l’esprit est matière : soit que toute partie – quelconque – toute parcelle de vie même inorganique émergeant « singulièrement » au sein du monde matériel est psychiquement déterminée (un clou forgé main, un galet, un feuillage tremblant, une toupie à pression, un gastéropode, une anémone de mer, mais un treillis de neurones tout aussi bien avec son arborescence végétale, peuvent attester qu’une âme les habite). Il s’appuie, sans forcer la note, sur un argument illustre venant de Platon par les Pythagoriciens, chez les Stoïciens et sur la longue histoire d’une âme du monde ou d’une âme de la matière-monde idéalisée chez Platon. Le minéral, le végétal, l’animal, l’organique, le social – déjà présent selon lui dans le genre de société des coraux – chacun de ces ordres est à ses yeux doté d’une inhabitation panpsychique (avec quelques réserves près au sujet de la poussière, des moraines, des expansions magmatiques et du plasma). On doit y voir, derrière ce raccourci trop bref que j’en donne, un débat très sérieux pour le métaphysicien qui se défend d’être anthropologue, l’A. lui-même est l’avocat depuis L’Anti-Hume (Vrin, 2017) d’une connexionradicalement tissée entre la structure intime des choses, des êtres conscients et des processus qui s’entre-pénètrent (voir à ce sujet la belle page 71 de l’interlude). Nef procède ainsi de manière surprenante convoquant Leibniz et Kepler, Fechner et Whitehead, couples désaccordés qu’il réunit contre l’évidence mais avec un instinct très sûr. Il vise ici un « hiatus » chez Leibniz, là une récusation du dieu créateur chez Fechner, préférant penser à une âme de la terre qui est un organisme vivant (pp.149-155), il donne aussi de bonnes citations de Whitehead au chap.24, qui valent mieux que de longs discours. La notion d’émergence, je l’ai dit plus haut, est en partie démentie dans son acception, mais recreusée et localement reprise là où on ne peut complètement éviter d’y faire mention : ce débat n’est pas esquivé par l’A., bien que le rapport soit difficile à établir entre l’émergence de la vie et la lourde immanence de l’esprit, pas toujours rationalisé (l’émergence étant une forme de rupture avec la causalité prochaine et le déterminisme mécanique depuis C.D. Broad et S. Alexander, et dans la suite des écrits de Clifford depuis peu réhabilités). Je trouve que Broad et Alexander, pères putatifs de la doctrine avec Bosanquet et Royce, sont trop allusivement présents. Mais il cite Sprigge (1991), Strong (1903) et Charles Bonnet (1783) et ne suit pas à la lettre l’anthologie de David Skrbina (2005). Peu d’entre nous pourraient en faire autant.
Le livre commence avec l’exemple analogique de l’iceberg dû à un effet mécanique de la plasticité de la banquise, mais que l’A. laisse imaginer comme un objet d’ordre supérieur non réductible à ses composants hydro-electriques. A suivre Fredéric Nef et Galen Strawson sur ce point précis (qu’est-ce qui explique la liquidité de l’eau ?) on devrait penser que le composé de glace ainsi formé de H20 est émergent dans l’eau de l’océan, mais qu’il possède ensuite une individualité et se charge d’une vie propre. Il y a en effet sous les icebergs une vie profuse d’animaux et de végétaux marins qui semblent donner crédit à cette hypothèse. On sait néanmoins, d’après les études faites à Orsay, que la glace n’est pas d’une seule teneur : elle peut devenir caoutchouteuse, perdant ses qualités cristallines à haute pression par l’angle rétréci de ses structures hexagonales dans d’autres « états de phase ». De même, si l’on parle beaucoup de nos jours de l’acidité des océans due la concentration d’oxyde de carbone et de sa réaction avec le sel, il n’y a justement pas, disent les savants, du fait de cette réaction, de solution « hydrique » originale qui en émerge ou en dépende ; l’eau des ouragans, la pluie des tempêtes ne font pas tomber une eau salée. De même la glace des océans est immergée ou flotte en raison justement du plus grand degré de salinité de l’eau de mer. Nef précise donc bien à la fin de son exposé que l’iceberg ne témoigne en rien du panpsychisme (p.184).
Le livre de Nef se lit, malgré soi – et cela fait son charme –, comme une critique de l’écologie profonde (sur ce plan l’objectif est atteint : Nef traite de l’esprit, non d’une divagation mystico-environnementaliste, ou d’une rédécouverte du Soi comme le voudrait Naess) et simultanément il annonce une remise en perspective des avancées neuroscientistes qui structurent ce domaine depuis Penrose au moins, lui-même panpsychiste avant l’heure. Sa visée est de remettre en question le naturalisme réductionniste sur la base de l’idée que le monde serait intelligible explicativement partes extra partes, ou mieux all the way down(tout au long dans le détail, et dans l’oubli de son unité profonde). Son point fort est que l’intelligibilité n’est pas l’esprit. Nef se fonde sur la leçon des plus grands de nos philosophes et penseurs – j’apprécie particulièrement qu’il ait repris du Concept de naturede Whitehead, la critique de la bifurcation vicieuse – pour appuyer ce qui n’est pas une démonstration de sa part, mais presque une révélation suite à un long oubli (ch.24). On aura compris qu’il ne discute pas directement des rapports matière/esprit, Nef parvient à laisser penser à son lecteur que le rôle de la métaphysique est de nous instruire de l’ignorabimus de la vie de l’esprit bien au-delà du fantôme dans la machine : autrement dit que nous ne savons pas vraiment et ne saurons jamais l’infini complexion de ces concrétions ou « infusions » du psychisme comme il le répète, en tablant sur une épistémologie naturalisée. Nous pouvons le postuler cependant à partir d’une ontologie nouvelle ; je voudrais le suivre sur ce plan. Mais comme nous sommes confrontés de nos jours au matérialisme et à la métaphysique matérialiste de l’esprit pour lesquels la vie est un phénomène épigénétique – une innovation qui n’est pas génétique, au sens propre du terme – que des robots surnuméraires mais indociles peuvent « mimétiser » de mille façons, je pense que mille « points de vue » pris de nulle part engendreraient une décohérence massive – pis encore si c’était le même esprit gouvernant un totalitarisme systémique de l’information, comme le dénonce Denis Vernant. Nef a donc raison de penser qu’il faut se pencher sur cette extraversion du psychisme dans le réel dans une version top-down ; il l’aménage et la transforme savamment, puisque qu’elle ne manque pas d’apparaître bottom-up à quelques égards. Sa critique de l’écologie profonde est qu’elle pense l’environnement en termes de réseaux, de transduction ou d’interaction (des non-humains vers les humains, ou l’inverse) sauf que : l’on ne pense pas « comme une montagne » (dixit l’éloquent Naess) : – « la terre n’a pas de conscience », réplique Nef, « un écosystème n’est pas un être vivant » (p.14). Cette position du Soi élargi n’est pas très différente sur le plan même de la description si on la rapporte à ce que le réductionnisme explique quant aux degrés de perception générés par le code la conscience jusqu’aux plus fines dyesthésies de notre vécu phénoménologique quand l’organisme souffre d’un mal-être (essoufflements, acouphènes, vertiges, démangeaisons, courbatures, qu’on peut expliquer). Nef dresse un constat motivé des insuffisances de l’organicisme. De ces états, ce ne sont pas des jugements, des croyances, des arguments qui peuvent en rendre compte. L’illusion du Well being n’est pas non plus un sentiment panpsychiste. D’où l’option choisie d’un panpsychisme plus rigoureux qui écarte ces deux tendances dominantes de la communication (l’option réductionniste et la version écothéologique), l’une et l’autre trompeuses. Toute la question est de savoir si l’expertise de Nef permet de soutenir l’ambition du livre. Il a incontestablement bien vu qu’il faut se dégager du retour de l’idéalisme et de l’inspiration allant de Böhme à Schelling, ou même à Hegel qu’on trouve par exemple chez Michael Theunissen (1932-2015), chantre d’une rétrogradation nostalgique. Le premier Ms de ce livre L’esprit vivant de la nature auquel j’avais eu le privilège d’accéder était triple en volume par rapport à celui-ci et il contenait de fines médiations qui ont disparu : le plan était plus articulé et le produit fini nous offre maintenant une distribution différente : un premier moment (Idées), et deux regroupements thématiques « Motifs (1) » « Motifs (2), pas toujours logiquement raccordés entre eux, sauf quand on pénètre de près les 3 chapitres consacrés à Leibniz et la mutation fechnérienne témoin de la naissance de l’atome en son temps (pp.149-160). Quand l’on y regarde attentivement, il y a bien cependant une raison analogique ou anagogique qui traverse ces pages : un fil rouge plotinien que l’on découvre ensuite dans le « Tout contemple ». Mais je ne pense pas qu’on puisse dérouler ce fil indépendamment des autres.
La suggestion profonde du livre est de se déprendre du principe dit de topicalité, comme il est parlé dans le cas de la métaphysique modale. Ce que cela veut dire est illustré par un exemple très simple entre un monde possiblement actuel et un autre actuellement impossible : les chiens mordent les hommes, les hommes ne mordent pas les chiens. De la même manière, pour ce que nous croyons en savoir, la giration des planètes dans le système solaire qui obéit à des groupes de rotation définis (anticipés par Proclus et Kepler, repris par Felix Klein), au nom de symétries algébriques : elle est topiquement différente de la rotation des deux globes oculaires dans le champ visuel laquelle est pourtant indispensable à l’information du nerf optique. Dans les deux cas, la topique n’est pas la même car la clôture epistémique n’est pas de même sorte, chez l’astronome et chez le théoricien de la perception : leur talking about (comme on dit en jargon) ne jouxte pas les mêmes domaines. Or ici justement, pour F. Nef, l’esprit vivant de la nature ne tient pas compte de la disparité des occurrences du vivant, ni de ce qu’on appelait jadis le génie de la vie, chez Lou Salomé et Nietzsche, pour surmonter l’animal et le végétal et la transcender. On doit procéder à une inversion radicale du point de vue. On ne peut d’ailleurs pas, selon Nef, injecter de l’esprit dans les structures mathématiques les plus fines en sus de leur opération, ni le même esprit dans des structures très différenciées, comme le pensaient d’autres défenseurs du mind-stuff. Les physiciens doutent en effet désormais que l’espace-temps soit une entité référençable indéfiniment contractée en un point ou un instant donnés ; la disconnection et le collapse des particules ont changé la donne. On retrouve aujourd’hui dans les recherches sur les radiations quantiques certaines affirmations qui forcent à penser que la fonction d’onde agit jusque dans les infimes tubulures des axones dans le cerveau et expliquerait même la chiralité des protéines et des acides aminés affectés par l’information de l’énergie magnétique qui peut faire changer leur spirale. Plus sagement, Nef demeure platonicien à sa manière et ne change pas de topique, tout en sachant que les structures de la vie obéissent à un paradigme différent dans l’acception de ce qui est « matière » au sens inertiel du terme (Zoé n’est pas Bios).
Le second problème suggéré est celui de l’irréversibilité dont ne rend pas compte le phySicalisme ( Gen Strawson, sic) lequel continue d’inspirer les querelles de la neuroscience, souvent porteuses d’un ressentiment eu égard aux qualia et aux tropes. Certes E. Schrödinger a bien inspiré Crick et Watson, les inventeurs de l’ADN, en parlant de la constance « paramétrique » des cellules vivantes, mais en rappelant que leur dérèglement reproductif atteste de l’économie d’une consomption incorporée de la vie chez ses représentants – pour Schrödinger elle est strictement énergétique – celle qu’avait déjà présupposée Mach et Doppler, mais surtout Pauli dans le second théorème de la thermodynamique. Schrödinger distingue en effet une entropie positive de la vie. La preuve en est donnée par la disparition de centaines de milliers d’espèces vivantes bien avant l’apparition de l’homme sur terre. Si la vie est la forme de transmission de l’esprit dans la reproduction du vivant, elle ne s’oppose pas – chez l’être humain – à une purification de l’intuition par une éducation mathématique ; mais elle transforme une haine de soi furieuse de la raison par le biais des cinq sens, qui sont le socle de la pensée vivante. On pense à cette purification qu’Empédocle avait préfigurée dans les Catharmes contre le sacrifice humain et la consommation des animaux. La vie ‘en tant qu’esprit’ reste moins une consomption (un decay énergétique) qu’une résorption conceptuelle dans toutes ses manifestations du « sauvage » qu’on essaie de nos jours de recouvrer comme à sa source. Nef parle ainsi d’un « visage de l’esprit » dans la matière, et le lecteur bienveillant ne peut que lui faire grâce de l’avoir ainsi dévoilé.
Sur le plan du raisonnement justement, comment embrasser cet ensemble de manifestations de la disparité des formes de la vie ? On peut reconnaître le balancement opéré entre d’un côté la forme du holisme (d’hylémorphisme ou de zoomorphisme qui démontrent que le tout est premier) et de l’autre une assomption du monisme : ce sont des concepts différents, Nef ne suppose pas que ce dernier soit neutre, ou anomal, et se défend même d’accepter un monisme mieux assuré comme celui de Russell. Il demeure, en effet, une manière de soutenir, si je peux m’exprimer ainsi, que l’attraction de la vie ou la gravitation par l’amour que soutenait Dante, viennent corriger la pulsion de mort, toujours active – car la vie de l’esprit justement ne meurt pas et l’âme de la terre (qui est un leitmotiv de l’ouvrage) survit aux dérives thanatocratiques, aux massacres, aux grands incendies, aux bombardements et aux tornades. Pourquoi serait-ce fantastique ou déplacé d’en faire état ? En un autre sens sous-jacent à ces considérations, monisme de priorité, monisme bradleyen ou monisme russellien (voir L’analyse de la matière de la matière, Russell, 1927) vont effectivement contre une forme de plotinisme (le tout réel est Un) que Nef ne méprise pas, et également contre une systématique de la détermination négative qui tendrait à scinder la vie et la conscience muette des animaux et des plantes. Si historiquement les choses sont infiniment plus compliquées, il y a tout bien pesé dans ces monismes divers une complémentarié anti-dialectique qui leur est commune ; mais elle ne caractérise pas vraiment le détachement panpsychiste vis-à-vis des clivages convenus : c’est aussi une remise en cause du rêve positiviste de l’unification des sciences.
L’interlude est une reprise tout personnelle de la méditation de Fechner ayant recouvré la vue quand il parle de l’ange de la terre (cité p.144), cependant Nef y défend que cette expression n’est pas poétique et qu’elle s’appuie sur la conviction de nombreux auteurs. L’ange est impassible aux guerres et aux révolutions, comme aux passions vicieuses et aux transports d’enthousiasme. Parfois lors des cas désespérés de coma, après un AVC, l’ange vous visite (on appelle cela conscience une conscience végétative) : j’irai dans ce sens à lire S. Dehaene, très étonné en tant qu’expérimentateur des algorithmes du cortex qu’une victime de cet accident Jean-dominique Bauby écrive (avec les seuls clignements de la paupière gauche) à la sortie de son voyage dans le coma) : il me revient le goût du jaune d’œuf, « en longues coulées tièdes dans la gorge ». Le locked in (l’enfermement dans le coma) n’est pas une conscience seulement résiduelle. C’est à croire que le cerveau eût travaillé tout seul à cette purification dont parle Empédocle (S. Dehaene, Le code de la conscience, Odile Jacob, 2014, pp.276-279). Ne ressortent que des qualités de ce brouillage vasculaire accidentel dans le cerveau. Le patient ne se souvient de rien d’autre qui lui vienne immédiatement à l’esprit.
L’originalité de Nef se signale autrement après avoir étudié les cristaux et les algues, d’où le pourquoi de cet interlude dans cet air doux de la balade où se brise l’aspect topico-idéaliste : il illustre le sentiment de communiquer, non point avec le ciel théologique, mais en disant : « le monde est un ensemble de connexions et la connexion des connexions est l’âme du monde » (p.71) : celui d’entrer en rapport spécifique avec l’anima mundi. De même dans son écriture, il réussit à entrecroiser plusieurs études ou prolongements éventuels (avec leurs impasses) et sa trouvaille est de poser des questions insolubles à partir des réponses que la tradition a données. La phénoménologie algébrique des groupes originels n’a plus rien d’incompatible avec nos associations dans le champ visuel et auditif. Leur confrontation est un art consommé de sa part (le dépôt d’une érudition tourbillonnante travaille et fulmine dans chaque page) : il dispute Kepler (ch.10) à partir d’Aristote, il défend Fechner contre Helmholtz, en donnant un résumé inspirant de Nanna ; il envisage même par une métaphore chimique qu’il y aurait une « décoction de l’esprit dans la matière » (p.177). Les pages consacrées à la métaphysique de l’atome chez Fechner sont remarquables et dans la première version du livre témoignaient d’une rare érudition et d’un travail de recherche authentique au-delà du Zend-Avesta. Rien de vraiment farfelu dans ce désir d’une aspiration panpsychiste comme si cette érudition même avait épuisé la représentation et sa forme logique supposée. Nef invente une sursomption originale (entre conscience perceptive et raison logique) ; il « abrenonce » à la mort comme dans son livre précédent (La mort n’existe pas, Le Cerf, 2021).
Venons-en à la conclusion du texte. Quand on adopte cette internal Relatedness, comme dit Jonathan Schaffer, on hésite à statuer entre structures et essences (Mind, 2010, 474, 341-376), car ma main n’est pas vivante (ni la trompe de l’éléphant que je caresse), si la structure ne contraint pas à l’existence des parties du tout vivant dans cette structure. Les essences sous-jacentes « contraignent », nous dit Schaffer ; elles obligent à restructurer les fondements (grounding). Pourtant l’argument peut être pris en sens inverse, et je peux admettre que la qualité de préhension et l’appréhension d’une qualité imposent à la structure une forme d’esprit, alors que les propriétés fondamentales en sont dépourvues (p.172). Whitehead défend la seule « préhension » comme moins dogmatique (p. 176), quoique les thèses 4, 5 et 6, 7 que résume Nef semblent justifiées dans son exposé : 4/ « Le panpsychisme est une relation de préhension », 5/ « La préhension est non cognitive », 6/ « le panpsychisme est non cognitif », 7/ « Les éléments fondamentaux de la préhension sont l’expérience et le sentir ». Autrement dit, l’identité revient à l’émergence (même l’identité type-type que retient David Lewis en défense de son concrétisme). Nef n’ignore pas ce point difficile et propose dans un autre genre de cas que les qualités sont premières à la structuration du vivant. Toute efflorescence est alors une entéléchie de la structure de la fleur et de son âme, à l’inverse de ce que nous croyons voir ou sentir. Pourtant, la conclusion de l’Esprit vivant de la nature pourrait paraître en ce sens habilement équivoque, en ce qu’elle évoque une dimension panpsychiste qui serait propre au tournant cognitiviste (contrairement à la thèse 6) qui demeure selon moi intrinsèquement identitaire, fût-il algorithmique dans ses attendus fonciers et représentationnels. L’autre versant du problème dérive de la thèse de Strawson : que le physicalisme implique le panpsychisme. Il en dérive peut-être, mais l’implication est fort douteuse, car l’antécédent peut être faux et le panpsychisme être vrai, sans qu’on sache pourquoi il le serait. Sur ce plan les recherches de David Bohm et d’autres physiciens quantiques vont dans une direction opposée, contre Quine et Kripke (contre les conditions d’identité, la rigidité de la dénomination par exemple), et contre Everett, en défendant qu’un objet, qu’une personne sont le résultat du collapse du vivant (ces intervalles dont parle Russell dans l’Analyse de la matière, à l’encontre d’une fixation unitaire dans le langage des concepts que nous utilisons). Au contraire d’une chute de pression artérielle ou d’une pathologie, le collapse se produit au détriment de l’objet, de la personne : ils s’évanouissent sous l’effet de la fonction d’onde ; il y aurait alors une rencontre créatrice qui ne serait que stochastique (par paquets de fréquences). Pour Bohm et d’autres – qui n’en reste pas moins un peu mystérianiste selon moi, – l’information statistique n’est pas redondante, elle se transforme, et c’est en quoi la vie et son environnement demeurent une infraction au codage initial du modèle quantique par une sorte d’intrication systémique des particules impossibles à localiser et à positionner hors de leurs fréquences, mais donatrice à ce titre justement (toujours d’après D. Bohm) d’un ordre par re-différenciation des data. – D’où vient cet ordre intriqué, mélange de platonisme et de philosophie hindoue ? – Ce plenum bigarré, philosophiquement, est plus vaseux que vague. Il ne rend pas compte des pouvoirs et des dispositions. Or, comme le disait Peirce, même les abstractions ont des pouvoirs causaux, et inversement ces powers sont bien vivants ; tous mes comportements en témoignent. Je ressens la force de la gravitation (sur le vélo mes pieds n’appuient plus sur le sol), le vent propulsé sur les joues n’est pas là où je suis, de même que sur mes skis la granularité de la neige et son crissement tactile : ils sont un momentum qui manifeste de très diverses dispositions ; l’âme du monde est alors individuée dans une minuscule fraction d’énergie mobilisé par l’air et l’eau sans conscience de soi. D’ailleurs le débat enténébrant ci-dessus évoqué par les défenseurs d’un réalisme quantique vire bientôt chez eux dans une discussion fort problématique au sujet de l’instrumentalisme et de la mesure qui est loin d’être clos et F. Nef a été prudent de ne pas s’en mêler. Il commente avec doigté la théologie de Fechner dans sa transfiguration émotive – qui n’est pas une théologie mystique – plutôt que de défendre l’exceptionnalisme de la vie (qui serait parfaitement ad hoc, voir la référence à Bohm (1980) qui est donnée dans la biblio). Bohm soutient cette thèse à cause du ‘refroidissement’ quantique dans le vivant humain et animal, trop chaud pour être éprouvé. Si le vivant est intriqué, mais insensiblement perçu (et donc non perceptible) ce n’est plus qu’une allégorie que de le discerner dans la diffraction de la couleur des ailes des papillons. Or, s’il est vrai que Schrödinger et ses successeurs ont défendu l’inaccessibilité théorique des qualités sensibles, le fait est que protons, photons et électrons pénètrent néanmoins l’émergence sensorielle avec une facilité déconcertante, du moins d’après ce que montrent les derniers travaux sur l’optique quantique qui révolutionnent la physiologie de l’œil. Nef est donc fondé à prétendre qu’une catalysemétaphysique (p.184) doit s’opérer à l’encontre de l’anti-physicalisme idéaliste et par défaut ou par surcroît (je ne sais) du cumul des représentations – ou du contenu dit ‘représentationnel’ – dans leurs mappings spécifiques. Il soutient en quelque façon une chimie conceptuelle indépendante du couple du vitalisme et de la seule pénétration cognitive dont selon lui le panpsychisme donne la solution. Sous ce rapport, L’esprit vivant de la nature en dit bien plus que d’autres dans la forme concentrée et alerte qui lui est donnée et par ces raccourcis historiques souvent incisifs. Nef est décidément réaliste et porte un coup à l’endroit du dualisme avec un brio singulier que lui envient ses adversaires et ses amis.
Co-références contrastives pour le lecteur sceptique :
Torin Alter, The Matter of Consciousness, Oxford UP, 2023 [en défense du monisme russellien].
Jean-dominique Bauby, Le scaphandre et le papillon, Robert Laffont, Paris, 1997.
Francisco Berto, Topics of Thought, 2022, Oxford UP (l’ouvrage le plus stimulant sur la formation métaontologique des croyances).
Tyler Burge, Perception first form of Mind, Oxford UP, 2022 [en défense de la transparence cognitive dans tous ses états]
James Ladyman (avec Don Ross ), “The World in the Data” in Scientific Metaphysics, Oxford UP, 2013, pp.108-150 [une critique de D. Bohm]
David Lewis, “Reduction of Mind”, in A Companion of to the Philosophy of Mind, ed. Samuel Guttenplan, Oxford Blackwell, pp. 51-63 [pourquoi le functionalisme peut être douteux].
Stephen E. Palmer, Vision science, Photons to phenomenologyMIT press, 1999, A Bradford Book [une bible résumant les apports de Irvin Rock et David Marr].
Adam Pautz, “Does Phenomenology Ground Mental Content ?”,
In Phenomenal intentionality, Oxford UP, 2013, ed. Uriah Kriegel,
pp.194-234.
Graham Priest, One, Oxford UP, 2014 [des gluons à la pensée védique].
Jonathan Schaffer, « The Internal Relatedness of all things”, Mind, 474, 2010, pp. 341-376.
Galen Strawson, « Realistic Monism », Journal of Consciousness Studies, 18, b°10-11, 2006, pp.3-31 [un argument a visceris en faveur de la proto-expérience]
Dean Zimmerman, “A Recent Defence of Monism Based upon The Internal Relatedness of All Things” [inédit à paraître en français]