Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

dimanche 18 octobre 2026

 


Sur les entités « qui relient »

 

 

Pierre Grenon 

 

 

Considérons ces deux questions[1]:

 

    Que pourrait être une entité qui relie ?

    Quelles sont les entités qui relient ?

 

 

La première question porte sur ce que peut-être — ou comment sont — les entités qui relient. Elle concerne la possibilité de trouver des sortes d’entités qui puissent effectuer le travail de relier des entités. La seconde consiste à décider quelles sortes, parmi celles proposées, sont instanciées en réalité. Telles sont les deux questions les plus fondamentales de la métaphysique des relations.

 

La métaphysique, que je ne distingue pas ici de l’ontologie, a deux manières de répondre à ses questions fondamentales. La première est d’observer la réalité. Ce ne devrait être qu’un état de fait que certaines entités existent ou que nous puissions confirmer que certaines entités présumées existantes satisfaisant certains critères descriptifs existent bien. A cette façon de faire correspond la méthode du chasseur-cueilleur en ontologie qui se fonde sur ce que les amis de Russell appellent une connaissance « by acquaintance ». Une certaine forme de naïveté est requise pour se conformer à cette méthode et souvent, en fin de compte, accepter aussi d'autres types d’enquête, par exemple de nature scientifique. La seconde manière de répondre qui doit s’appliquer quand la première fait défaut, ou quand la première produit des vues qui requièrent un examen critique, consiste à chercher des manières de rendre compte en termes d'entités d’aspects de la réalité qui sont apparents, allégués ou putatifs. Quand les entités recherchées échappent à l’acquaintance, les questions ontologiques pertinentes doivent être approchées par des moyens que les amis de Grossmann appellent « dialectiques » et les amis de Russell « inférentiels ». La réalité contient des entités d’une sorte donnée ou ne les contient pas; mais, s’il n’y a pas de preuve évidente et publique que la réalité contient certaines entités, des preuves tentatives doivent être dérivées. Ces dérivations doivent partir d'hypothèses neutres et consensuelles qui sont parfois triviales, comme le note Russell. 

 

Je crois que le problème des relations posé comme la question de savoir quelles sont les sortes d'entités qui relient, et comment de telles entités relient, exige une enquête du second type, et ne peut pas être réglé seulement par examen, fût-il minutieux. Le souci dans le cas où les critères descriptifs utilisent la notion de relation est qu’il n’existe aucun candidat pour jouer ce rôle qui soit évident et public (au sens où les tables et les chaises sont des choses publiques). Nous ne pointons pas du doigt les relations très souvent. Ou après tout, le faisons- nous? Nous pointons des ponts, nous pointons des amis communs, et nous discutons d’idées qui font des connexions. Autant que cela est bien agréable, mais lorsque nous y réfléchissons, ces cas ne dénotent rien de plus qu’une « co-relation » — au sens où Russell réduit la similarité comme relation commune avec une chose tierce — et les entités sujettes à notre attention sont en fait des entités avec lesquelles d’autres entités sont en relation. Il y a assez de preuves que les ponts et les gens sont des entités et qu’elles relient dans un certain sens, mais ce ne sont pas là des entités qui relient d’une façon fondamentalement ontologique. Par exemple, ce n’est pas un trait catégoriel d’une pièce de maçonnerie qu’elle relie. Pour le comprendre, il faut faire une distinction entre les entités qui participent à la mise en relation d’autres entités et les entités dont le travail — l’ergon ontique — est précisément de relier. Quand Johansson revendique une acquaintance avec des relations de comparaison (2000), il n’a raison que de manière dérivée ou indirecte. Comme le suggère son propos, il croit avoir une connaissance ou une intuition d’un état de choses, peut-être une perception des entités reliées, mais pas d’une entité qui relie d’une façon qui correspond à un ergon ontique.

 

Dans cet article, je souhaite traiter de la distinction que je viens de tracer et de l’ambiguïté sous-jacente entre les deux notions qui en découlent : de relation comme entité qui relie et, plus généralement, de relationnalité, comme état de choses ou fait en lequel des entités sont reliées. Tandis que je crois, d’un côté, que la question de ce que signifie relier requiert une approche argumentative, je crois, d’un autre côté, que la question de la relationnalité — savoir s’il y a réellement des entités reliées — relève d’un examen approfondi et qu’elle peut nécessiter un compte rendu de la relationnalité qui, en comparaison avec la discussion présentée ici qui relève de l’ontologie formelle, appartient aux domaines régionaux ou matériels et, plus particulièrement, peut-être même aux domaines correspondants de la science. Donc, plutôt que de décider cette seconde question, je tirerai des conséquences méta-ontologiques de l’adoption ou du rejet métaphysique de la relationnalité dans la réalité.

 

 


Métaphysique des entités qui relient

 


L’ontologie vise à fournir un compte rendu rationnel de ce qu’il y a et de quelles sortes d’entités il y a, tout du moins quelles sortes d’entités il pourrait y avoir étant données certaines conditions contraignant le discours métaphysique en tant qu’il vise à rendre compte de la réalité. Le but de la métaphysique est alors de rendre compte des caractéristiques de la réalité. Sa méthode distinctive est celle de trouver le moyen de caractériser et d’identifier les entités et les sortes sous lesquelles elles tombent qui permettent de détailler ces comptes rendus. Pour une sélection donnée de catégories ontologiques, cependant, il pourrait y avoir des comptes rendus différents — et cela suffit à étayer une éventuelle distinction entre l’ontologie et la métaphysique. Les entités ou les catégories sont recevables en ontologie quand elles nous permettent de rendre compte de certaines caractéristiques de la réalité que, précisément, la métaphysique a pour but de rendre compte.

 

Quelles sont donc les caractéristiques de la réalité qui donnent un sens à la question des entités qui relient ?

 

De manière très générale, le trait minimal d’une notion prospectivement robuste des entités qui relient — avec pour rôle de relier des entités — est un énoncé de la forme suivante :

 

S’il y a des entités qui relient des entités, alors il y a des entités qui sont reliées.

 

On ne devrait pas s'inquiéter de la nature superficiellement triviale de cette phrase. Elle ne fait que mettre en exergue les éléments d’une tentative de réponse à la question des entités qui relient et ne constitue pas non plus une définition d’une éventuelle catégorie de relations. La phrase laisse ouverte la possibilité qu’il y ait plus d’entités qui relient que celles appartenant à une supposée catégorie de relations. Elle laisse aussi ouverte l’éventualité qu’une telle catégorie sui generis pourrait être vide. De notoires anti-réalistes au sujet des relations, par exemple Bradley (1893), acceptent cette proposition comme le réquisit minimal pour la possibilité d’un réalisme des relations. L’avantage de cette formulation est qu’elle met en avant la notion d’entités reliées sans exiger que n’existent des relations. De fait, historiquement, le problème des relations a été conçu de façon prédominante, non pas comme étant au sujet de relations entre entités, mais au sujet d’entités « en relation », sans qu'aucun statut ontologique spécifique ne soit attribué ipso facto à des relations en soi. Alors que Russell n’est pas un réaliste au sujet des relations — il est réaliste au sujet des universaux dans des faits relationnels — il finira plus tard par formuler le problème des relations comme celui des entités étant reliées (Russell, 1946). 

 



Mais alors que signifie pour certaines entités d’être reliées?

 

Cette question est celle de la nature de la relationnalité. J’utilise ici « relationnalité » pour traduire l’anglais « relatedness », un terme qui a été utilisé de différentes manières ; par exemple, par Bradley qui discute de la relatedness d’une entité comme d’une propriété de cette entité ; Stout s’en sert de son côté (1930) pour signifier un état dans lequel un nombre d’entités se trouvent quand elles sont reliées (Stout propose de distinguer entre entités reliées, leur propriété d'être reliées, et l’état correspondant d'être reliées). J’utiliserai le terme en un sens proche de celui de Stout, dans celui, je crois, que Mc Taggart (1921) donne au terme de « relation » (au singulier). Mais à la différence de Stout, qui pense faire une distinction métaphysique, pour moi le terme doit demeurer ontologiquement neutre. En particulier, je ne suppose pas qu’il y ait aucune entité qui soit une relationnalité. Je cherche seulement une caractéristique distinctive de la réalité ou d’une portion de la réalité qui pose la question du rôle que des entités peuvent jouer à relier des entités. 

 



Comment comprendre, alors, la relationnalité ?

 

Les entités reliées, s’il en y a, sont des constituants de la réalité. Elles sont les constituants de portions de la réalité, possiblement plusieurs. Bien que le terme soit lourdement chargé, j’appellerai « fait » toute portion de la réalité. La discussion présente est uniquement axée vers la réalité — les faits — et ses constituants — les entités. Pour préserver la neutralité ontologique de la discussion, le recours aux faits ne doit pas être compris tel un engagement réaliste envers une catégorie putative de faits — quels qu’ils soient. Ici, les faits sont simplement des portions de la réalité; ils « obtiennent » (mais n’existent pas) quand la réalité se trouve dans une configuration donnée.

 

Le second réquisit minimal pour poser la question des entités qui relient peut être formulé ainsi :

 

S’il y a des entités qui relient, alors certains faits relationnels obtiennent.

 

L’acceptation des faits relationnels semble être une prémisse minimale pour tout réalisme ou antiréalisme décent au sujet des relations (Russell, 1903 ; Bergmann, 1967 ; Grossmann, 1983 ; Fisk, 1972 ; Hochberg, 1978 ; Campbell, 1990 ; Armstrong, 1997). Il n’est virtuellement aucun philosophe qui n’accepte sous une interprétation ou une autre la proposition que ce qui est réel est factuel. Le problème est toutefois de donner un compte rendu de ce qui est d’ordre factuel.

 

Un fait relationnel est une portion de la réalité telle que les entités appartenant à cette portion sont reliées — nous dirons que les entités reliées dans un fait (relationnel) donné sont les constituants objectaux de ce fait. Les faits relationnels ne sont pas pour autant n’importe quelle portion de la réalité et, en particulier, il serait erroné d’accorder que tout fait avec une multiplicité de constituants soit un fait relationnel. Certainement, les faits peuvent être composés, mais contre Bergmann (1967), la conjonction (des faits) n’est pas une relation dans le sens pertinent ici et les faits de co-existence, en particulier, ne sont que des faits plus basiques, des faits atomiques, qui obtiennent de façon concurrente mais ne sont pas, suivant Russell (1903), relationnels. 

 

Un fait relationnel est un fait avec de multiples constituants objectaux qui est un fait atomique relativement à ses constituants objectaux. En d’autres termes, c’est un fait duquel on ne peut extraire aucun fait plus simple ayant seulement certaines de ces entités comme constituants objectaux.

 

Je laisse ici la notion du fait atomique par rapport à ses constituants objectaux. En bref, nous devons accepter une notion selon laquelle les entités reliées entrent dans, se tiennent comme, ou forment une unité. De fait, c’est une notion minimale qu’un fait relationnel requiert l’unité des entités reliées. Tandis qu’une analyse plus fine le demanderait, je n’approcherai principalement pas le problème des entités qui relient en ces termes ; à la place, j’entends préserver la compréhension de la relationnalité comme selon laquelle il y a des entités qui constituent les faits relationnels. Ainsi:

 

Les entités sont reliées quand elles sont les constituants objectaux d’un fait relationnel.

 

 

Il ne suffit pas d’accepter de débattre de la question des entités qui relient en termes d'entités (qui sont reliées) et de leur relationnalité — les faits relationnels. Il devrait aussi être possible de faire une distinction d'après laquelle les entités sont ou non reliées; en d’autre termes: d'après laquelle les faits obtiennent ou non. Toutefois, s’il est possible de faire une telle distinction, ce doit être parce que quelque chose qui tient à la réalité l’autorise et, spécifiquement, permet de caractériser une situation dans laquelle un nombre d'entités sont reliées. Le problème des entités qui relient devient alors celui de comprendre ce que signifie qu’il y ait des entités qui sont reliées et aussi ce que signifie qu’il y ait des entités qui ne le sont pas. Pour ce faire, il se doit être un état de choses selon lequel certaines entités sont ou ne sont pas reliées. Cela doit être possible parce que quelque chose dans la réalité diffère dans un cas ou dans l’autre. En d’autres termes, il doit y avoir une différence dans la réalité justifiant la distinction faite au sujet de la réalité. En particulier, les distinctions au sujet de la relationnalité doivent être fondées sur des différences dans la réalité. Historiquement, lier l’existence des relations à la production d’une différence est une vieille thématique du traitement de la question des relations.

 

Condensant l’approche méthodologique générale de l’ontologie, le principe suivant est condition sine qua non de l’ontologie elle-même :

 

 Il n’y a pas de distinction sans différence.

 

Sur les bases précédentes, la question de ce qui fait la différence entre l’obtention ou la non-obtention d’un fait peut être reformulée comme la question : en vertu de quelles entités ces faits obtiennent ?

 



 

Analyse et fondements

 


Répondre à cette dernière question est la tâche de l’ontologie, occupée à fournir un compte rendu de la réalité en termes d’entités. Rendre compte d’une portion de réalité, un fait, c’est le présenter dans les termes des entités qui contribuent à faire de cette portion de réalité ce qu’elle est. La tâche consiste à produire une analyse d’un fait. La méthode des analyses (assays) a été systématisée par Bergmann (1967)[2]. Campbell (1990) se réfère aussi à cette méthode, même si je ne suis pas entièrement sûr de ce qu’il appelle un « fait ». À mon sens, la méthode consiste à produire la liste des entités qui constituent ce dont sont réellement faits les faits, et plus généralement la réalité. 

 

Il y a deux sortes d’analyses : i) ontiques et ii) ontologiques. Une analyse ontique de la réalité produirait une liste de toutes les entités existantes. Une analyse ontologique produirait une liste de toutes les catégories sous lesquelles tombent les entités qui existent dans la réalité. L’analyse d’un fait, ontique ou ontologique, est la même chose mais se limite à une portion de la réalité.

 

L’analyse ontique d’un fait est la liste de toutes les entités qui ensemble constituent et épuisent le fait (l’existence de ces entités est tout ce qu’il y a à l’obtention du fait).

 

L’analyse ontologique d’un fait est la liste de toutes les catégories qui sont instanciées par les entités dans l’analyse ontique de ce fait.

 

La proposition selon laquelle la réalité (ou un fait) n’a pas de statut ontique ou ontologique est alors une proposition selon laquelle la réalité elle-même n'apparaît pas dans son analyse ontique — la réalité n’est pas quelque chose qui « existe » — de même pour un fait. Dès lors, les faits, comme la réalité, n’appartiennent pas à leurs propres analyses.

 

Nous nous intéressons à l'analyse des faits parce que les fondements des faits relationnels nous intéressent. Ce sont les entités qui sont telles que lorsqu’elles existent — en vertu d’elles — les faits obtiennent. Empruntant un terme à Mulligan (2007), les fondements sont des « faiseurs de faits » (fact-makers). Mettre à jour de telles entités est rendre compte des faits considérés. Dans ce contexte, la méthode ontologique peut être vue comme une enquête sur les fondements des faits relationnels.

 

Une entité est un fondement ontique d’un fait quand son existence est une condition suffisante à l’obtention de ce fait.

 

Et pour faire bonne mesure :

 

Une entité est un réquisit ontique d’un fait quand son existence est une condition nécessaire à l’obtention de ce fait.

 

De manière préliminaire, fonder un fait relationnel est le travail d’une entité qui relie. Le réalisme au sujet des entités qui relient est donc le point de vue selon lequel :

 

Les entités qui relient sont les fondements ontiques des faits relationnels (portant sur des entités reliées).

 

Or nous ne sommes pas purement intéressés par les fondements — cela suffirait à garantir le réalisme des entités qui relient. La question est aussi de savoir s’il y a des entités qui relient parce qu’elles tombent sous une catégorie sui generis d’entités jouant ce rôle ; une catégorie distincte de tout autre catégorie et qui apparaîtrait dans l’analyse ontologique de tout fait relationnel. S’il y a de telles choses comme des entités qui relient en vertu de leur ergon ontologique (sur une base catégorielle), des choses de cette sorte peuplent une authentique catégorie ontologique de relations. Le réalisme catégoriel au sujet des fondements des faits relationnels est la vue selon laquelle :

 

Il y a une catégorie sui generis d’entités qui fondent les faits relationnels.

 

Le problème du réalisme des fondements concerne l’analyse ontique des faits relationnels et celui du réalisme catégoriel leur analyse ontologique. En première analyse, le réalisme des fondements est indépendant du réalisme catégoriel. Certes, s’il n’y a pas d’entités qui relient, le réalisme catégoriel est faux. Mais même s’il y a des entités qui relient, cela ne prouve pas qu’elles appartiennent à une catégorie qui leur soit propre.

 

 


Analyses ontiques des faits relationnels

 


Adresser la question du réalisme des fondements pour les faits relationnels, c’est donc en explorer les analyses ontiques. Mais accepter d’explorer les analyses de faits, en particuliers ceux relationnels, n’est pas sans conséquence sur le compte rendu métaphysique qui en découle, et en particulier pour la gamme des positions ontologiques qui sont cohérentes avec l’acceptation de la relationnalité. Si nous cherchons les fondements des faits relationnels, nous ne pouvons qu'espérer les trouver dans les analyses des faits — on pourrait alors les appeler « constituant fondateur ». Ce qui signifie, en premier lieu, qu’il vaudrait mieux que ces analyses ne soient pas vide et cela signifie en second lieu qu’il vaudrait mieux que l’énoncé suivant soit vrai :

 

Si un fait relationnel obtient, alors il doit y avoir quelque chose qui existe. 

 

Que cette proposition devrait être vraie suit directement de l’admission du principe pas de distinction sans différence dans sa forme la plus brute. De façon plus générale, elle est l’expression propre de l’entreprise ontologique et métaphysique appliquée à la question de la relationnalité. La seule position qui rejetterait cette proposition, ici combinée avec l'hypothèse de la relationnalité, tiendrait que :

 

Il n’y a pas d’entités (rien qui n’existe), 

 

lors que cette proposition serait prise à la lettre plutôt que comme l’expression farfelue de quelque vue au sujet de l’existence. Peut-être qu’une position qui tient cette dernière proposition pour vraie n’est pas complètement absurde ; en effet, s’il n’y avait aucune espèce d’entités, il n’y aurait sans doute pas de faits relationnels — et l’on ne fait pas l'hypothèse qu’il y a des faits relationnels. Mais je tiendrai pour acquis qu’il est faux qu’il n’y ait pas même une seule entité et que dès lors l'entreprise ontologique peut continuer, en particulier au sujet du compte rendu d’une relationnalité supposée. C’est parce que, si un fait relationnel obtient, alors quelque chose dans la réalité doit faire une différence (et fonder la distinction) par rapport au cas hypothétique où aucun tel fait n’obtient.




Il en suit que :

 

Toute analyse ontique d’un fait (relationnel) est non-vide.

 

Plus généralement, pour la métaphysique, l’acceptation de la relationnalité implique l’acceptation d’une forme basique de réalisme tel que :

 

Il y a au moins une entité.

 

Mais cela ne suffit pas encore pour les faits relationnels car, à moins qu’il soit possible pour une seule entité d'être reliée à elle-même, les faits relationnels ont prétendument de multiples constituants objectaux. Par conséquent, dans ces cas au moins, quelque chose de plus qu’un réalisme basique est de mise si des faits relationnels sont censés obtenir. 

 

En suivant la voie générale d’un réalisme basique, il est possible de rendre le peuplement des analyses ontiques de faits relationnels plus engagé et plus pertinent. Le réalisme basique est en effet satisfait par le monisme le plus brut — pour lequel n’existe qu’une seule entité dont l’existence soit ou non pertinente à tout fait relationnel supposé obtenir. On doit donc vouloir que la proposition suivante soit vraie: :

 

Si un fait relationnel obtient, alors ses constituants objectaux existent.

 

Un simple argument prouve cette proposition par la reductio ad absurdum directe de son contraire. Si nous supposons que l’énoncé précédent est faux, alors un fait relationnel pourrait obtenir même si ses constituants objectaux, les entités reliées, n’existaient pas. Qu’aucune ou toutes des entités reliées n'existent pas, la supposition est absurde qu’un fait relationnel qui les aurait comme constituants objectaux pourrait obtenir. Donc, l’obtention des faits relationnels dépend de l’existence de ses constituants objectaux. Ainsi, si un fait relationnel obtient, alors ses constituants objectaux existent. 

 

Je ne conçois pas d’objection à cet argument pour la dépendance de l’obtention des faits relationnels sur leurs constituants objectaux. Une se présente peut-être quand le problème des relations est conçu comme celui de rendre compte du caractère relatif d’une entité, et plus généralement, de ce qui peut fonder l’attribution de propriétés relationnelles. Mais ce sont des questions qui relèvent de la prédication et de l’attribution intentionnelle de propriétés plutôt que de leur possession actuelle; elles appartiennent à l'analyse logico-linguistique et non à la métaphysique et ne sont donc pas pertinentes aux analyses ontiques.

 

La conséquence pour l’analyse ontique de faits relationnels est que :

 

L’analyse ontique d’un fait relationnel contient (au moins) ses constituants objectaux. Les constituants objectaux sont réquisits ontiques d’un fait relationnel. 

 

En corollaire, il ne peut y avoir aucune relationnalité – aucun fait relationnel – impliquant des entités non-existantes – quoi qu’on entende par là – et ainsi il ne peut y avoir aucune entité qui relie des entités à des non-entités.

 

S’ensuivent quelques conséquences méta-ontologiques. Toute vue qui accepte les faits relationnels avec de multiples constituants objectaux s’engage envers un réalisme pluraliste (il y a plus qu’une entité). Par-là, le monisme brut tel que n’existe qu’une seule entité ne peut endosser, ou s’il l’endosse, ne peut rendre compte de la relationnalité. Mais, sous la seule hypothèse de la relationnalité, on ne peut rejeter le monisme brut, car l’hypothèse est cohérente avec une proposition soutenant que le seul constituant objectal d’un fait est l'entité seule à exister qu’accepte le monisme brut; l’exigence qu’une telle entité soit dans les analyses ontiques de faits de relationnalité à soi de cette entité est satisfaite par cette même entité.

 

Nous avons épuisé les ressources hypothétiques les plus évidentes pour mettre à jour les éléments des analyses ontiques. La question se pose de savoir si les contraintes dévoilées pointent déjà vers les fondements des faits relationnels. Les candidats évidents sont les constituants objectaux eux-mêmes. Si tel était le cas, le réalisme des fondements serait trivial. 

 

Intuitivement, l’idée que des entités reliées pourraient se relier les unes aux autres est attirante, et historiquement on y a fait appel. Le travail du bois donne un bon exemple de cette intuition. Considérons deux pièces de bois encastrées l’une dans l’autre. Il n’y a apparemment rien, pas de matériau (pas de colle ou de cheville) pour faire la connexion. En apparence, ces deux pièces de bois sont tout ce qu’il faut pour faire un simple joint tenon et mortaise. Mais il faut plus qu’un tenon et une mortaise, les deux pièces doivent être jointes et cela doit se faire d’une façon telle que les deux pièces de bois seulement n’arrivent pas à en faire autant. 

 

Une forme non triviale, même si faible, de réalisme des fondements des faits relationnels selon laquelle les entités reliées ne sont pas suffisantes à fonder les faits relationnels dans lesquels elles entrent peut se formuler comme l’énoncé suivant : 

 

Un fait relationnel requiert l’existence dans la réalité d’au moins une entité en plus des entités reliées.

 

Considérons maintenant l’argument suivant pour cette vue :

 

Prémisse 1 : un fait relationnel requiert l’existence d’entités.

Prémisse 2 : les constituants objectaux d’un fait relationnel ne sont pas ses fondements.

 

Il suit que pour chaque fait relationnel, il y a au moins une entité additionnelle en plus de celles reliées.

 

Puisque je crois que cet argument est valide, la seule manière d’objecter à sa correction me semble être de contester ses prémisses. La première a été établie plus tôt et la refuser consiste soit 1/ à soutenir un monisme brut, soit 2/ à refuser l'enquête ontologique conduite sous l'égide du principe pas de distinction sans différence. Nous pouvons accorder à l’ami des entités reliées à elles-mêmes une formulation des prémisses au singulier, ce qui devrait apaiser le moniste brut. Si nous acceptons l’investigation ontologique, alors la seule objection possible à l'argument est de rejeter la seconde prémisse. Si la seconde prémisse est vraie et que la conclusion suit, le moniste brut devrait être convaincu que, à supposer que l'entité pensée être unique soit reliée à elle-même, il y a en fait au moins deux entités dans le monde. 

 

Il n’est pas facile de réduire à l'absurde l’idée que les entités reliées sont les fondements de leurs faits relationnels. Admettons qu’il y ait une pluralité d’entités. Considérons ces entités lors qu’un fait relationnel qui les a pour constituants objectaux obtient et considérons les pendant que ce fait n’obtient pas — les entités existant dans les deux cas. Supposons qu’elles fondent le fait tel qu’il obtient : elles suffisent à faire obtenir le fait et il n’y a alors pas d’autre entité dans l’analyse de ce fait. Et cependant, la réalité n'est pas la même dans les deux cas (dans l’un le fait obtient, dans l’autre non). A cause de la distinction entre le fait obtenant et le fait non-obtenant, il doit y avoir une différence dans la réalité. Mais cette différence ne réside pas dans ce que quelqu’une des entités reliées existe ou non, car alors que nous supposons qu’elles fondent le fait relationnel, elles sont aussi supposées exister, que le fait obtienne ou non. Par conséquent, il doit y avoir au moins une entité additionnelle et qui fasse la différence, qui appartienne à l’analyse ontique du fait et qui rende compte de la distinction entre l’obtention et la non-obtention du fait. Une autre approche qui fait appel aux distinctions qui requièrent des différences considère des faits relationnels distincts mais concurrents qui ont les mêmes constituants objectaux. Les entités reliées dans ces faits sont elles-mêmes insuffisantes pour rendre compte des distinctions entre ces faits. Dans les deux cas, les constituants objectaux des faits relationnels ne peuvent pas être leurs fondements.

 

On pourra objecter que l’argument tient autant qu’il s’applique à des faits relationnels accidentels, et non pas à des faits relationnels essentiels. Cela viendrait, selon cette vue, de ce que dès que les entités reliées existent, elles existent comme étant reliées de façon pertinente. En pareil cas, en effet, pas moyen de relever la distinction entre un fait obtenant ou non pendant que ses constituants objectaux existent. Comment alors rendre compte de multiples faits relationnels (essentiels, et donc obtenant concurremment) avec les mêmes constituants, quand, par exemple, les entités sont reliées entre elles de plusieurs manières ? Selon cette vue, les entités sont extrêmement déterminées et alors les faits indistinguables. Il semble impossible de trouver une distinction qui pourrait déclencher la reconnaissance d’une différence pertinente. C’est l’essence d’une telle position qui sous-tend le gauchissement du problème métaphysique des relations dans le problème dit des « relations internes ».

 

Il y a différentes manières de répondre à cette objection : l’une dépend de combien des entités reliées feraient la mise en relation. Les vues qui attribuent le travail de relier à seulement l’une des entités reliées, en particulier lorsque les autres en sont existentiellement indépendantes, peuvent être rejetées. Car alors, si certaines des entités ne fondant pas le fait cessent d’exister, soit le fait relationnel continue d’obtenir, et alors les entités qui relient entrent en relation avec des entités non-existantes, ce qui est absurde on l’a vu plus haut, soit le fait relationnel cesse d’obtenir, mais alors cette cessation d’obtention est due, non pas à ce que les entités qui relient ont cessé d’exister, mais aux entités qui ne relient pas. Toutefois, ce dernier cas ferait d’au moins certaines des entités qui ont cessé d’exister des fondements du fait relationnel qui a cessé d’obtenir, ce qui contredirait l'hypothèse de départ. 

 

On en déduit que le point de vue exige que toutes les entités qui sont reliées fondent, ensemble, un fait ou alors que certaines sont existentiellement dépendantes des autres. Dans les deux cas, un fait relationnel du type envisagé est réduit à un fait de co-existence des entités reliées : son analyse ontique à ses constituants objectaux. Un tel fait relationnel aurait la même analyse qu’un pure fait conjonctif, la conjonction des faits d'existence de chaque entité reliée. Tandis que cette position crée un souci pour l’application du principe pas de distinction sans différence, elle ne fait rien de moins que priver un fait relationnel de son caractère relationnel même. Car un fait relationnel perdrait son caractère atomique, unitaire, et ne serait plus un fait relationnel du tout. Dans le langage de l'unité et de la pluralité aimé des philosophes médiévaux, la caractéristique cruciale et pertinente des faits est qu’ils sont des unités. Pourtant, les entités reliées ne suffisent pas à elles seules à « faire » les faits dans lesquels elles entrent; elles ne suffisent pas à former des unités car elles sont sont des pluralités. Il doit y avoir, en conséquence, une entité responsable de l’unité du fait. C’est une entité qui relie et qui est additionnelle à la pluralité des entités reliées. 

 

Je crois que tout ceci suffit à répondre à l’objection et aussi que cela constitue un argument général contre la vue selon laquelle les constituants objectaux d’un fait relationnel peuvent le fonder.

 

La conséquence pour l’analyse ontique de faits relationnels est que :

 

L’analyse ontique d’un fait relationnel doit contenir au moins une entité additionnelle aux entités reliées.

 

Cela veut dire que le travail du bois est, entre autres, une façon de créer des entités qui relient en tant que partie d'être une façon de relier des entités. Il doit y avoir une entité en plus du tenon et de la mortaise pour que ceux-ci puissent former ne serait-ce qu’un simple joint. Cette entité les relie dans la bonne configuration. 

 

Les points de vue rejetés jusqu’ici sont ceux qui acceptent les faits relationnels en n’acceptant ni les entités qui relient ni un fondement pour ces faits en dehors des entités reliées. Par exemple, un atomisme forcené à la Démocrite, un monadisme à la Leibniz, un réisme à la Kotarbinski, pour lesquels il n’y aurait que des entités reliées dans le monde mais pas d'entité qui relie en plus de celles-ci, ont au mieux une notion magique et ontologiquement non-robuste de la relationnalité. Le défi pour l’ami de telles vues est de trouver comment analyser ou rendre compte des faits relationnels sans que ceux-ci ne perdent leur caractère relationnel. Si le caractère relationnel distinctif d’un fait n’est pas préservé, il devient difficile de reconnaître un compte rendu des faits relationnels et la position n’est plus tant qu’il n’y a pas d'entités additionnelles qui relient qu’il n’y aucune relationnalité dans le monde. 

 

Si la relationnalité est admise et prise au sérieux comme devant avoir des fondements ontiques, le pluralisme est justifié, même au cas où le seul fait relationnel en serait un avec un unique constituant objectal, car alors une entité additionnelle, un fondement, est requise. L’argument repose sur la possibilité de faire la différence entre existence et relationnalité à soi ; il montre aussi que, plus généralement, une entité spécifique est nécessaire à chaque fait relationnel.

 

Si la spécificité des fondements d’un fait relationnel est vraie, alors l’addition à l'analyse ontique d’un fait relationnel d’entités qui relient est spécifique à cette analyse (ontique). Cela signifie aussi que des entités additionnelles qui relient ne peuvent pas — ou pas toutes, s’il se trouve que plus d’une entité additionnelle appartient à l'analyse ontique d’un fait — appartenir aussi à l’analyse ontique de faits relationnels distincts, en particulier quand ceux-ci ont des constituants objectaux différents. Il suit du besoin de distinguer des faits obtenant concurremment que :

 

Chaque fait requiert l’existence d’au moins une entité spécifique.

 

Il s’ensuit que si les analyses ontiques de deux faits se chevauchent, ces faits requièrent malgré tout au moins une entité spécifique à chacun. Une telle entité ne peut pas appartenir à l’analyse ontique de plus d’un fait relationnel en tant que fondement, en particulier s’il a des constituants objectaux distincts. Cela veut dire que toute entité qui est spécifique à un fait relationnel et qui est additionnelle à ses constituants objectaux est un particulier et : 

 

L’analyse ontique de tout fait relationnel contient au moins un particulier qui lui est spécifique.

 

 



Analyses ontologiques des faits relationnels

 


Explorer les analyses ontiques des faits relationnels aboutit à contraindre nos comptes rendus des faits en termes de nombre d’entités, mais cela dit peu des genres sous lesquelles peuvent tomber ces entités. Si les considérations développées précédemment sont correctes, alors les faits relationnels requièrent l’existence de fondements spécifiques et non triviaux et il y a des entités qui relient quand les faits relationnels obtiennent. Traiter du réalisme catégoriel au sujet des fondements des faits relationnels est évaluer l’énoncé suivant :

 

Les faits relationnels sont fondés sur des entités qui appartiennent à une catégorie sui generis d’entités qui relient. 

 

L'étude des analyses ontiques fournit un point de départ — puisqu’elles contiennent au moins une entité additionnelle aux constituants objectaux des faits relationnels, donc au moins un candidat pour tester le réalisme catégoriel des fondements. Toutefois, parce que la preuve du réalisme des fondements est une simple preuve existentielle, elle ne nous donne aucune indication définitive sur le nombre des entités appartenant à la partie fondatrice de l’analyse ontique d’un fait. Il est donc difficile de vérifier, à partir du réalisme des fondements, l’existence d’une entité spécifique qui tomberait sous une catégorie sui generisd'entités qui relient. 

 

Accepter l’hypothèse qu’une unique entité soit le fondement d’un fait relationnel, c’est faire l’hypothèse d’une relationnalité élémentaire. 

 

Un fait relationnel élémentaire est un fait relationnel dont l’analyse (ontique) contient seulement une entité en addition à ses constituants objectaux : son « fondement élémentaire ».

 

Il peut y avoir de nombreuses manières générales satisfaisant cette relationnalité élémentaire. Dès lors, comment tester le réalisme catégoriel dans le cas des faits relationnels élémentaires ? Un tentative de longue haleine est d’adopter une posture de chasseur-cueilleur et de soumettre les catégories candidates au test de la relationnalité élémentaire. Cette approche devrait prendre tous les candidats à être une catégorie ontologique, en obtenant par là même une caractérisation utile, et examiner l’aptitude de chacune à être une catégorie d’entités qui relient. Au compte, en particulier, mais pas seulement, toutes les catégories historiquement présentées comme alternatives à l’élusive catégorie de relations; par exemple, les prétendues catégories de substance, propriété monadique, polyadique ou relationnelle, état de choses (ou fait, dans un réalisme des faits), processus ou événement, concept ou idée, universel, et ainsi de suite. Mis à part l’énorme volume d’exégèse nécessaire à cette fin, sans bénéfice évident si ce n’est historique, une difficulté est la simple sélection des candidats plausibles, au préalable, car il n’y a pas de limite évidemment claire au réservoir dont nous les tirons. 

 

Heureusement, il est possible de faire un raccourci formidable, bien que très peu convenable pour l’ami de l’histoire de la philosophie. C’est qu’il y a un argument indépendant qui pointe vers le réalisme catégoriel au sujet des entités qui relient dans le cas élémentaire. Cet argument fait appel à la régression de Bradley mais la remet sur ses pieds. L’argument de Bradley peut être formulé en disant que s’il y avait des relations (de quelque nature qu’elles soient), elles devraient être mises en relation (aux choses qu’elles relient) et que cela s’appliquerait récursivement à chaque relation mise à jour. Il a été noté, par exemple par Grossmann, que la régression de Bradley montre seulement que certains arguments contre les relations échouent. Une stratégie de chasseur-cueilleur essayerait de s’assurer des échecs d’arguments pour rendre compte des faits relationnels utilisant tout sauf une catégorie sui generis d'entités qui relient – certains ont été extensivement débattus en les termes présents ou en d’autres. 

 

La base d’un argument en faveur du réalisme catégoriel des fondements élémentaires est alors la proposition que toute entité qui tombe en dehors d’une catégorie distinguée de relation qui assure le caractère relationnel d’un fait devrait elle-même être reliée pour pouvoir participer à l'unité d’un fait relationnel élémentaire – tandis que, a contrario, les fondements élémentaires relient et n’ont pas besoin d’être reliés (il n’y a pas de régression pour eux). L’argument est négatif pour le réalisme catégoriel ; c’est que les entités qui relient dans les faits relationnels élémentaires forment une catégorie d’entités immunisée contre la régression de Bradley. Aucune autre catégorie comparable ne l’est et, par conséquent, aucune autre catégorie n'inclut des entités qui relient dans le sens pertinent d’unifier la réalité.

 

Il est clair que les entités qui relient sont immunisées contre la régression de Bradley, précisément parce qu’elles sont les entités qui relient, rendent compte des faits relationnels, et en cela n’ont pas besoin d’être reliées – du moins dans les faits dans lesquels elles relient – et ne déclenchent aucun fait relationnel secondaire. D’autre part, toute catégorie qui n’est pas une catégorie sui generis d'entités qui relient engendre une régression de Bradley. Il peut sembler trivial de dire que les entités qui ne relient pas ne relient pas. Mais il n’y a là rien de trivial quand on fait l'hypothèse de la relationnalité élémentaire. Ajouter ne serait-ce qu’une seule entité qui ne relie pas aux constituants objectaux d’un fait relationnel élémentaire apporterait d’autres faits relationnels (d’autres distinctions). Ce qui paraît inoffensif mais ne l’est pas ; une régression parmi les faits signifie aussi une régression parmi les entités (faisant une différence). En effet, tout fait additionnel est une distinction additionnelle et chacune doit être enracinée dans une entité qui de plus est spécifique à ce fait – car autrement il n’y aurait pas de différence, et la distinction serait infondée dans la réalité. La régression n’est rien d’autre qu’une prolifération de faits relationnels en supplément et c’est un problème sous l'hypothèse de la relationnalité élémentaire car, puisque ces faits supposés impliquent l’existence d’autres entités, ils contredisent la supposition même d’une relationnalité élémentaire du fait pris en considération.

 

Une catégorie sui generis des entités qui relient échappe au problème parce que c’est précisément le rôle des relations que de fonder les faits relationnels, les faire être ce qu’ils sont. Dans le langage des unités et des pluralités, ces entités font des unités. Toute autre chose sans un tel pouvoir ajoute quelque chose de plus à une pluralité et requiert des entités accompagnatrices qui permettent de faire une unité de cette pluralité augmentée. Toute entité ajoutée aux constituants objectaux d’un fait relationnels et ne tombant pas sous une catégorie sui generis d'entités qui relient amène avec elle plus d’entités dans l’analyse ontique d’un fait, or ce ne peut être le cas sous l'hypothèse de la relationnalité élémentaire. Cependant, les entités dans la catégorie sui generisd'entités qui relient font l’affaire pour rendre compte des faits élémentaires.

 

Dans de tels cas :

 

L’analyse ontique d’un fait relationnel (élémentaire) est : ses constituants objectaux et une entité tombant sous la catégorie sui generis des entités qui relient (une relation). 

 

Mertz (1996) a appelé le pouvoir unificateur des relations l’aspect « ontoglial » des relations (par lequel elles relient). Grossmann (1983) a discuté des relations comme d’une colle (« glue ») entre les choses. Il prétend éventuellement ne pas savoir comment décider entre deux théories qui feraient l’affaire: l’une est complexe, l’autre simple. Selon la vue complexe, il y a deux sortes de relations: celles qui n’ont pas besoin d’une autre relation pour être reliées et celles qui ont besoin d’une autre relation. Il les nomme respectivement « connexions » (connections) et « liens » (ties). Selon la vue simple, toutes les relations sont des connexions. C’est la vue qu’il préfère, en l’absence d’argument. Je suis en faveur d’une vue similaire, et dans cet essai, mon argument conduit au point suivant. En bref, je ne réussis pas à comprendre comment une relation pourrait ne pas être une connexion au sens de Grossmann. Les fondements élémentaires des faits relationnels sont des connexions dans ce sens et c’est ce qu’une notion ontologique de relation recouvre. Il n’est pas d’autres relations que les connexions (ou dire autant c’est dire que toutes les relations sont des principes d’unification pour un fait relationnel). Ce n’est pas pour autant dire qu’il n’y a pas d’autres entités qui relient que les relations, bien qu’alors elles procèdent d’une façon très spéciale et un fait qui les compte dans son analyse ontique est tel que son analyse ontique doit néanmoins comporter des relations.

 

La première conséquence est que les relations sont catégoriellement distinctes et c’est à cette catégorie qu’appartiennent les fondements élémentaires :

 

L’analyse ontologique des faits élémentaires contient une catégorie suis generis d'entités qui relient : la catégorie des  relations.

 

Tirer des conséquences méta-ontologiques exige de retourner à la stratégie du chasseur-cueilleur, explorant des choix ontologiques de catégories, et ainsi d’accroître le risque de tomber dans la casuistique. La stratégie générale demeure d’essayer de trouver des distinctions entre des faits relationnels dont certains paramètres ontologiques restrictifs ne permettent pas de rendre compte si l’on fait l'hypothèse de la relationnalité; typiquement, en apportant plus de faits relationnels et donc en requérant plus d’entités qu’il n’est permis par l'hypothèse. Il a été noté, par Broad (1923) notamment, que la régression de Bradley n’est en fait qu’un argument tendant à montrer que ni les choses, ni les attributs des choses ne sont des relations. Si l’on prend au pied de la lettre ce commentaire, il fournit quelques indications sur le genre de résultats méta-ontologiques qui découlent :

 

Une ontologie mono-catégorielle des choses ne permet pas de rendre compte de la relationnalité.

 

Une ontologie bi-catégorielle des substances et des attributs ne permet pas de rendre compte de la relationnalité.

 

Il est important de remarquer que rien de ce qui précède ne constitue une réfutation de toute ontologie dépourvue d’une catégorie sui generis d’entités, plus précisément de particuliers, qui relient — quoique cette réfutation suivrait si la relationnalité était établie. Il y a ceux qui seraient heureux de rejeter les relations dans le domaine des entités abstraites (Kotarbinski, 1966), d’insister que les régressions factuelles sont inoffensives (Campbell, 2004) ou d’arriver a des vues qu’on pourrait dire avec un peu d’ironie « intéressantes » (Bradley, à nouveau)... Toutefois, ce qui précède montre que ces ontologies catégoriellement ténues — autant qu’elles rejettent une catégorie sui generis d'entités qui relient dans les analyses ontologiques des faits relationnels — ne peuvent dès lors offrir un compte rendu ontologique de la relationnalité. Au delà de ceci, malgré tout, la reconnaissance d’une catégorie sui generis d'entités qui relient est disponible aux amis des choses ainsi qu’aux amis des substances et des attributs bien que, s’ils étaient ontologiquement sérieux, une telle reconnaissance ne leur dirait rien en faveur de leurs vues respectives.

 

Un fait relationnel complexe est un fait relationnel dont l’analyse ontique fait apparaître en plus de ses constituants objectaux, plus qu’une seule entité.  

 

Ce qui précède montre que dans le cas d’un fait relationnel élémentaire le fondement de ce fait lui est spécifique. Mais si nous généralisons le résultat qu’une entité additionnelle est nécessaire au cas d’une relationnalité complexe, il ne s’ensuit pas pour autant que toute entité additionnelle doit être une relation au sens de la discussion précédente. Néanmoins, tout autre membre du fondement complexe compte pour une entité qui relie au sens où elle appartient à la partie fondatrice de l’analyse ontique d’un fait relationnel. En d’autres termes, rien n’interdit que les faits relationnels contiennent des entités autres que des relations en addition de leurs constituants objectaux. En revanche, en vertu de l’argument par régression, les entités additionnelles doivent être reliées. Bien que n'étant pas une relation, toute telle entité additionnelle est candidate à jouer un autre rôle, médiateur, dans la relationnalité complexe des constituants objectaux.

 

Les relateurs sont des entités qui entrent dans les analyses ontiques des faits relationnels mais ne sont pas des relations.

 

Si un fait relationnel contient une entité additionnelle qui n’est pas une relation catégorielle, alors cette entité est un relateur. Comme leurs analyses contiennent des relateurs, les faits relationnels complexes sont de plus « touffus » faits (relationnels) qui ne perdent pas leur unité. Ils sont faits en reliant leurs constituants objectaux par des chaînes ou des réseaux de relations et de non-relations. Être un relateur, alors, n’est pas un trait catégoriel. À l’envers des fondements élémentaires qui ont un trait catégoriel, les relateurs sont, en ce sens, à égalité avec les entités reliées.

 

Les relateurs font la médiation entre les entités reliées en leur étant reliés. 

 

Il n’est pas besoin pourtant de supposer une homogénéité catégorielle des relateurs ou entre les relateurs et les entités reliées. Ceci montre aussi qu’il n’y a nul besoin de supposer l’homogénéité catégorielle des entités reliées (puisque les relateurs sont aussi des entités reliées). Ainsi, jusqu'à preuve du contraire, les relateurs peuvent être, en tant qu’entités reliées, de n’importe quelle catégorie (et sous-catégorie) d’entités qui ne sont pas des relations. Ceci inclut les choses matérielles mais aussi les événements et les processus aussi bien que les qualités, parmi lesquelles certaines ont été historiquement appelées « fondements (des relations) », et d’autres types d’entités communément regardées comme propriétés. A l’évidence, cela inclut les universaux.

 

Sous ce rapport, les relateurs sont proches de la sorte d’entités qui caractérise par sa présence ce que Mulligan et Smith (1986) appellent « relations matérielles » — une sorte pour laquelle, je pense, il est cohérent de dire que les entités qu’elle recouvre ne sont pas de vraies relations (catégorielles). À la place, les relateurs ont besoin d’être mis en relation avec les entités pour lesquelles ils agissent en tant que relateurs. C’est cela qui en partie garantit l’unité globale d’un fait relationnel complexe, avec les entités qui relient de façon plus fondamentale.

 

Une conséquence majeure de l’acceptation des relateurs et d’une relationnalité complexe est que :

 

L’analyse ontique d’un fait relationnel complexe i/ peut contenir certaines entités qui sont additionnelles à ses constituants objectaux et ne sont pas des relations catégorielles ; mais ii/ doit nonobstant contenir au moins une autre entité qui est une relation catégorielle.

 

Au résultat, une typologie tentative des faits relationnels complexes pourrait se baser sur le critère du nombre des entités fondatrices, en particulier, des nombres respectifs des relations et des relateurs qui sont responsables de la fondation complexe d’un tel fait. Elle peut être utilisée pour ébaucher des motifs de relationnalité complexe (à travers les relateurs) à un niveau relativement formel. Par exemple : 

 

-      Des motifs relateur-centriques où un seul relateur est lié à chacun des constituants objectaux du fait ;

 

-      Des motifs par chaînage où des constituants objectaux sont liés par des relations linéaires de proximité à des séries de relateurs intermédiaires ;

 

-      Des motifs en réseaux où les constituants objectaux sont liés par des motifs en chaînes qui peuvent s'enchevêtrer ou se croiser. 

 

Un autre critère orthogonal pour la typologie des faits relationnels complexes pourrait être celui de la similarité (en particulier, homogénéité ou hétérogénéité catégorielle et sous-catégorielle) entre les éléments des fondements complexes ; en comparant leurs éléments respectifs qui sont des relations, d’un côté, et ceux qui sont des relateurs, de l’autre. L’intersection des deux critères produirait des types élaborés plus différenciés dans une typologie des fondements complexes et des faits complexes.

 

La conséquence intéressante pour l’ontologie, peut-être d’un point de vue méta-ontologique, est le potentiel pour des typologies des fondements complexes à exprimer des contraintes et des motifs ontologiques propres aux engagements ontologiques de catégories choisies. Pour autant qu’en première analyse les relateurs exhibent une indétermination catégorielle, l’exploration des relateurs — et donc la continuation d’une entreprise de typologie des faits relationnels complexes — est lourdement dépendante de l’ontologie régionale et intriquée avec les enquêtes sur la nature propre et générale (en dehors du fait relationnel) des relations et des entités reliées en tant qu'elles sont entités régionales.

 

Un des buts de l’ontologie régionale appliquée aux motifs de la relationnalité pourrait être alors de démêler les appariements et associations plus ou moins généralisables de catégories d'entités entrant en des faits relationnels. Si ce n’est pas son but, c’est au moins l’une des méthodes ou heuristique de l’ontologie que d’explorer la nature d’une catégorie en connexion avec les sortes d’entités avec lesquelles ses instances sont liées et comment elles se relient à elles — permettant ainsi de produire les comptes rendus métaphysiques et théories qu’elle recherche.

 

Les résultats d’une telle entreprise se placent en éventails de spécificités et de généralités. Des énoncés généraux sont tels qu’une ontologie mono-catégorielle des choses exige au moins aussi des relations entre les choses ; une ontologie bi-catégorielle des substances et des attributs exige d’ajouter au moins des relations entre substances et attributs et peut-être entre les attributs eux-mêmes. De nouvelles contraintes surgissent qui dépendent des sortes d’attributs qui sont requis ; comme, par exemple, l’approbation d’une catégorie d’attributs relationnels apporterait avec elle des relations rendant compte des faits que ceux-ci sont des attributs en relation à certaine entité, en plus de la sorte de relations requise pour les seuls attributs monadiques (qui sont d’une entité). De généralité intermédiaire serait la variété des faits relationnels enveloppant les différentes sortes de spatialité, de composition, d’intentionnalité, et ainsi de suite. Plus les catégories reçues sont fines, plus s’affine la spécification des motifs génériques. En sorte que, par exemple, certains processus spécifiques considérés, comme les actes de langage, s’accompagnent de relations qui rendent compte de la variété des rôles que les entités y participant peuvent jouer. Il en va de même des variétés d’entités qui en relient d’autres par une médiation : tel l’air met en relation les morceaux disjoints d’un modèle plastique qui ne sont pas encore attachés, et puis la colle qui prend cette place ; des chants mettent en relation une chorale ; des émotions mettent en relation des personnes ; des jugements ou des corrélations mathématiques mettent en relation, d’une certaine façon, des choses considérées comme similaires ou auxquelles sont attribuées des quantités covariantes. C’est à l’ontologie matérielle d’explorer les sortes de relationnalité complexes, avérées ou supposées. Un travail qui n’est pas très facile, à cause en partie de la casuistique qu’il implique.

 

 


Conclusion

  

La présente discussion sur les entités qui relient s’appuie sur les caractéristiques simples mais inhérentes d’un compte rendu ontologique de la réalité sous la supposition que la réalité exhibe la relationnalité d’entités. Sous cette supposition, l’analyse ontologique des faits relationnels est entièrement épuisée par les entités qui sont reliées (les constituants objectaux) et les entités qui relient (constituants fondateurs). Les fondements et les faits peuvent appartenir à deux sortes distinctes l’une de l’autre mais conjointement exhaustives : i/ élémentaires, 2/ ou complexes. Les fondements des faits élémentaires sont des entités qui tombent sous une catégorie sui generis de relations, tandis que ceux des faits complexes ont des éléments qui peuvent être extraits de toute catégorie supposée pour autant que les analyses ontiques de ces faits incluent aussi une relation catégorielle.

 

Comme la question même de la relationnalité est laissée intacte par ces considérations, les résultats qu’on peut tirer sont de deux espèces : i/ des contraintes, et ii/ des méthodes. Accepter la relationnalité et lui donner un sens ontologique robuste contraint les ontologies à l'acceptation d'entités qui tombent sous une catégorie de relation qui unissent les entités dans la réalité. Si cela est désagréable, un compte rendu de la relationnalité est nécessaire qui se montre ontologiquement robuste. Il y a assez de preuves que l’entreprise ontologique est attrayante et capable, en particulier, de porter ses fruits dans les domaines régionaux. Il en suit des manières correspondantes de faire la typologie des combinaisons d'entités qui relient et par là des faits relationnels. 

 

Si la disposition présentée ici est correcte, il y pourrait y avoir bien moins de relations que la disposition logico-linguistique est prête à alléguer, alors que la réalité pourrait contenir des unités d’une variété de types riches. Si cela est vrai, beaucoup de faits superficiellement élémentaires — qui paraissent invoquer seulement des relations directes entre les entités censées être reliées — sont en fait des configurations complexes d'entités et de plus basiques relations, celles-ci directes. Dans ces configurations, il y a de la place pour que pratiquement n'importe quelle entité joue un rôle comme entité qui relie au sens qui découle de la relationnalité complexe — indirectement. Toutefois, la réalité se résume — s’amincit, pour faire écho à Mulligan (1998) — à une pluralité d’entités qui inclut des relations responsables de tenir ensemble certaines autres entités. 

 

La réalité peut être à la somme de tous les faits, mais son analyse ontique est la somme de toutes les entités. S’il y a de la relationnalité, son analyse ontologique contient au moins une catégorie sui generis de relations qui relient les autres qui ne sont pas des relations ; mais alors il y a plus d’entités qui relient, bien que cela soit ainsi parce qu’elles participent à des complexes où des relations sont aussi présentes. 

 

 

Traduction Jean-Maurice Monnoyer



[1] La version originale non-publiée de cet article a été préparée en anglais suite au colloque sur la métaphysique des relations organisé à l'Université Aix en Provence en 2009. Comme alors, je tiens à exprimer ma plus profonde gratitude envers Kevin Mulligan et Barry Smith et mes sincères remerciements à John Bigelow, Pascal Engel, Ingvar Johansson, Peter Simons, François Clementz et Jean-Maurice Monnoyer, à ce dernier doublement pour avoir rendu possible la traduction et la publication de ce texte. 

[2] Contre Bergmann, toutefois, il n’y a pas de faire-valoir (foil), c’est-dire qu’il n’y a pas d’ontologie supposée correcte servant à caractériser, par distinction, les alternatives ontologiques. En particulier, il n’y a nul besoin de supposer le réalisme au sujet des faits. De la même façon, alors, rendre compte d’un fait, ou l’analyser, ne devrait pas être compris ici comme une tentative de réduction de faits putatifs. Je veux pouvoir parler de la réalité et de ses portions (les faits) en laissant ouverte la question de l’existence d'entités correspondantes ou d’une catégorie de telles entités.

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