Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

vendredi 29 mai 2026

 


« Les gonds du temps sont arrachés »


L’irréelle réalité du temps dans le fragmentalisme de Kit Fine

 

 

 

Frédéric Nef 

  

 

« The time is out of joint » (Hamlet, I, 5)[1]

 

 


Introduction

 

La question du réalisme est souvent posée dans un contexte assertif non temporalisé (ou détemporalisé) à propos des individus et des propriétés. Cependant la question plus spécifique du réalisme temporel ouvre la voie à un examen renouvelé de la nature du temps. C’est ici que se rejoignent le réalisme de l’indépendance — et en ce sens la dépendance du temps à l’égard du langage ou de la conscience est une forme d’anti-réalisme, linguistique ou psychologique — et le réalisme métaphysique ou position de réalité vis-à-vis des entités relatives au discours temporel (événements, passage, présent…). 

 

  Les questions fondamentales de l’ontologie temporelle sont les trois suivantes : 

 

(1) Le temps existe-t-il ?  

(2) Comment le temps est-il en réalité ?

(3) Comment se représente-t-on le temps ? 

 

(2) suppose une distinction métaphysique entre ‘être’ et ‘être en réalité’, c’est-à-dire entre un niveau superficiel et un niveau profond de la réalité, le niveau profond étant à proprement parler le niveau métaphysique. Ces questions correspondant à deux manières de penser le temps. (1) correspond au réalisme standard ; (3) à l’anti-réalisme, (2) à la possibilité qui sera développée par Fine (2005), (2006), le réalisme non-standard — le niveau profond est le niveau des fragments que l’on distingue du niveau superficiel. Nous discuterons la solution de Kit Fine qui consiste à sortir de l’antinomie réalisme vs anti-réalisme par le réalisme non standard. Il ne s’agit plus d’inférer une existence à partir de la réalité supposée ou de faire dépendre une entité de sa représentation : le réalisme non standard ne suppose pas une réalité globale (et superficielle) ni une projection du langage ou de l’esprit qui produit une entité dépendante. 

 

L’admission d’un monde fragmenté conduit en effet à une nouvelle appréhension du réalisme : 

      

« These are between how things are and how things are in reality (‘mere’ versus metaphysical reality), between how things are in reality simpliciter and how things are in reality from a certain stand- point (absolute versus relative reality), and between reality being ‘of a piece’ and its being fragmented. Each of these concepts of reality will then give rise to its own characteristic species of realism.” (Kit Fine, 2005, p. 262)

 

 Cette distinction métaphysique est adoptée par K. Fine dans sa discussion de la relation. On a souvent raison de refuser, comme par exemple Sprigge, d’identifier idéalisme et anti-réalisme. L’idéalisme temporel n’est pas forcément un anti-réalisme au sens de Dummett. On ne peut identifier les deux couples réalisme vs idéalisme et réalisme vs anti-réalisme. L’anti-réalisme temporel consisterait à refuser l’omniscience temporelle, tandis que l’idéalisme en général défend l’irréalité du temps, ce qui n’est pas la même chose. On ne peut donc accuser systématiquement le réalisme non-standard d’être idéaliste. Le réalisme non-standard est réaliste, mais la réalité du réalisme non standard est une réalité métaphysiquement profonde qui va plus profondément que le monisme ou l’atomisme. Les fragments ne sont pas des entités atomiques et la somme des fragments ne fait pas une réalité une. L’interprétation et la discussion du fragmentalisme de Kit Fine nous engagent à essayer de clarifier ces questions.

 

L’expression « réalisme non-standard » peut sembler être constituée par un simple amalgame lexical. On connaît la logique non-standard qui viole le principe de contradiction ou le principe de bivalence au profit d’une pluralité de valeurs de vérité. La logique non-standard est proche lexicalement de la logique non classique, qui englobe par exemple la logique modale, sans que les deux soient identiques. On connaît aussi l’analyse non-standard en mathématiques. Dans un passage liminaire K. Fine délivre l’essentiel de sa thèse concernant le réalisme non-standard :

 

There are, I believe, two general assumptions about the nature of reality that have stood in the way of seeing how one might combine a worldly or tensed conception of the facts with an unworldly or tenseless conception of the standpoint from which they obtain. The first is that reality is absolute; the facts that constitute reality are those that simply obtain, they do not obtain relative to this or that standpoint. The second is that reality is coherent; it is ‘of a piece’ and will not contain facts that are incapable of jointly obtaining at a single standpoint. By challenging either of these assumptions, one can thereby embrace a position that accepts the worldly or tensed facts but does not accept a privileged standpoint from which they obtain. 

The resulting form of realism about the worldly or the tensed facts I dub ‘non-standard’; and it can take either of two forms depending upon which assumption is challenged. Thus it can either take reality to be relative to an external standpoint or it can take reality to be absolute, but fragmented— not ‘of a piece’.  (p. 15)


Dans ce passage K. Fine admet en fait deux sortes de réalisme non-standard : l’un est perspectiviste, le second est fragmentaliste. Dans ce texte on s’attachera presque uniquement au second. Dans le premier cas on renonce à l’existence d’un point de vue absolu, dans le second cas on renonce au caractère absolu de la réalité, d’être faite comme le dit K. Fine « d’une seule pièce » (of a piece). A l’intérieur de la métaphore textile qui voit dans la réalité un tissu, il ne s’agit pas pour la réalité d’être trouée, mais plutôt d’être un patchwork, ou bien un puzzle. 

 

Le réalisme non-standard fragmentaliste (fragmentalisme à partir d’ici) conduit presque immédiatement à aborder la question de la nature et de la réalité du temps d’une manière elle-même non-standard, c’est-à-dire n’adoptant pas les principes de la logique du temps (non classique, mais pas non standard en général, cf infra) ou même de la cognition temporelle. En effet la conception standard du temps implique semble-t-il une réalité absolue (au sens de non fragmentaire). Sinon, d’une part, comme définir une topologie et donc une métrique unifiée (sur ce point voir Cahen & Nef 2011) et, d’autre part, comment ne pas se contredire de fragment en fragment ? Dans un certain sens le fragmentalisme apparaît donc propre à nous faire adopter une vue non réaliste du temps, ou plutôt une vue irréaliste du temps. Il nous semble qu’il est question ici de l’incohérence du temps tout autant que de l’irréalisme temporel. Nous essaierons de discuter ici cette double question. Il faut cependant également situer la problématique de l’irréalité dans l’idéalisme. Il ne s’agit nullement en effet d’identifier réalisme non-standard et idéalisme, car les thèses du premier ne se retrouvent pas obligatoirement dans le second (surtout, le fragmentarisme semble s’opposer au monisme de la réalité), mais de situer l’interrogation du réalisme non-standard sur le temps dans le contexte de » la mise en doute idéaliste de la réalité du temps. 

 

Il existe une manière, développée dans l’idéalisme britannique, de mettre en doute la réalité profonde ou métaphysique du temps. En effet, notamment McTaggart mais aussi Sprigge (1992 « The Unreality of Time ») et dans une certaine mesure Bradley ont développé cette métaphysique du temps (ou de l’illusion temporelle). Cette manière consiste pour McTaggart non à distinguer deux niveaux de temporalisation, existence et existence dans la ‘réalité métaphysique profonde’ (comme on vient de le souligner), mais plutôt à distinguer deux structures distinctes dans le temps : indexicale (série A : passé-présent-futur) et non-indexicale (série B : antérieur-postérieur). En fait, la série A correspond à ce qui est, la série B à ce qui est en réalité (un amateur de l’indexicalité, du temps grammatical, dirait peut-être le contraire : que la série A c’est le temps en réalité). L’argument de McTaggart repose en partie sur le concept de contradiction : dans la série A les prédicats se contredisent, puisque a est F à t, puis non F à t’, t’ succédant à t (relation qui fait partie de la série B). 

 

Sprigge défend un argument pour l’irréalité du temps qui est différent de celui de McTaggart ; il considère en effet que cet argument est inconséquent et trop complexe et il prétend proposer un argument plus simple et décisif. L’argument de Sprigge repose sur le fait que McTaggart et d’autres philosophes du temps confondent des concepts fondamentaux : détermination et déterminisme, déterminisme et fatalisme :

 

It is important not to confuse determinationism with determinism. The determinist holds that the future is already determined causally, i.e. that a definite truth about its every detail follows from the conjunction of laws of nature and propositions about what has occurred to date. This is by no means implied by the determinationist's view that there is a determinate truth about the future (op. cit. p. 4)

 

  Richard Gale à son tour a critiqué la critique de McTaggart par Sprigge en lui reprochant de négliger « l’usage du langage temporel ». Par exemple dans son examen de la présentité (presentness) Sprigge devrait commencer, selon, Gale par analyser l’usage du mot « présent ». Il en irait alors de même pour son fameux couple de concepts, censé mettre à jour les inconséquences de la philosophie réaliste du langage, détermination et déterminité, ou déterminitude (determination et determinateness, cf. ci-dessusi). La discussion et l’interprétation de l’argument de McTaggart ne peut pas faire l’économie du contexte général du développement de l’idéalisme britannique (qui inclurait Whitehead et, dans une certaine mesure, Broad). 

 

Sprigge utilise la panoplie conceptuelle suivante pour dissoudre les confusions à propos du déterminisme et de la détermination :

 

DETERMINATIONISM says that the future is just as determinate as past and present. All three have a determinate character. The only difference is that a human knows less of what lies before, than of what is over. 

 

THE PHILOSOPHY OF THE PRESENT denies that even the past is necessarily determinate. For it is there only in the sense that it is recalled, reported or evidenced in an unambiguous way. Where evidence as to what happened is non-existent, there is no definite truth of the matter. The philosophy of the present tends to turn into 

 

PREDICTIONISM, for which propositions about the past are tantamount to predictions about the upshot of actual or possible future research. This similarly implies its likely indeterminacy. (1992, p. 3)

 

L’argument pour l’irréalité du temps commence par poser l’incohérence du temps, de la série A. 

 

Il faut distinguer incohérence et irréalité du temps. Le temps est circulaire ou linéaire, continu, dense ou discret ; il est en réalitécohérent ou incohérent, réel ou irréel. Le ‘en réalité’ ne veut pas dire qu’il y a une opposition entre par exemple la circularité et la cohérence — le temps serait en réalité cohérent, la cohérence venant à contredire la circularité. Le temps qui correspond à ce qui est est ce qui correspond à un temps doté d’une topologie. La topologie temporelle de ce point de vue correspond au niveau superficiel, tandis que le niveau profond correspond à l’ontologie temporelle[2] : y a-t-il du temps, ou bien le temps n’étant que confusion, contradiction et incohérence, il n’y aurait pas en réalitéde temps. On s’attaquera ici au problème de l’incohérence plus qu’à celui de l’irréalité ou plus exactement au problème de l’irréalité travers celui de l’incohérence. La perspective choisie ici est relativement hétérodoxe, dans la mesure où l’on ne peut identifier tense et être et time et être en réalité (aboutissant par exemple à ce genre d’affirmation : le tense est discret et le time est continu). On peut parler alors de temps grammatical (manifesté dans la réalité de surface) non temporel, puisque la connexion entre tense et time, qui est un des chaînons de la réalité du temps en vient à être mise en cause.  

 

On ne va pas rentrer maintenant dans les détails de l’argumentation en faveur de l’irréalité du temps, mais il est important de rappeler cet argument en faveur de l’irréalité car K. Fine reprend explicitement ou implicitement l’argument de McTaggart, qu’il réinterprète, on y viendra, au point que son approche puisse être qualifiée de « néo-mctaggartienne ». Il considère que l’argument de l’irréalité du temps de McTaggart a été interprété de manière superficielle, mais cela ne l’engage pas à le reprendre à son compte. Cela se justifie en partie, car d’une part K. Fine se préoccupe comme McTaggart de la réalité du temps et d’autre part endosse la distinction A/B, et enfin de façon pas forcément très claire il revendique finalement la position B (on appelle position B la position qui pense A réductible à B). Dans le cadre conceptuel qui est le nôtre ici la série A est contradictoire et la série B est incohérente puisqu’elle ne comporte pas de changement. Donc si le temps idéalement était la combinaison de la cohérence et du changement, il n’y aurait pas de temps avec les deux séries A et B. 

 

Il existe enfin une troisième manière de prôner l’irréalité du temps, ou de la déduire : en montrant le caractère contradictoire des représentations eu égard à des caractéristiques fondamentales du temps : citons seulement l’indexicalité, le passage et le changement[3]. On ne va pas ici montrer les liens entre ces trois caractéristiques fondamentales (bien que par exemple le lien entre passage et changement paraisse évident). Il suffit de rappeler que la représentation du passage est extrêmement problématique, que le changement est source de paradoxes (cf. les paradoxes du moment de commencer et du moment du cesser, l’asymétrie aristotélicienne entre ces deux moments, etc.) et enfin que l’indexicalité apparaît être une caractéristique du tense mais pas du time, ce qui, en brisant l’unité du temps, porte atteinte à sa réalité. Le temps peut être irréel en même temps que les déterminations indexicales peuvent continuer à jouer leur rôle : le temps indexical (pour ainsi dire) peut être une illusion et comme toute illusion se manifester dans la réalité mentale. Le présent dans la série A a ainsi toutes les propriétés d’une illusion, puisque finalement il n’est finalement que le pivot entre deux dimensions qui n’existent pas. Il y a probablement là l’amorce d’une preuve de l’irréalité du temps : ce que l’on appelle quelquefois le pseudo présentisme de McTaggart est déjà une preuve d’irréalité (à laquelle s’ajoutera la réductibilité de A à B). Il existe bien d’autres arguments en faveur de l’irréalité du temps (cf. pour une discussion des différents auteurs Oaklander 2004, lui-même favorable à la série B et à l’irréalité du tense), mais nous nous limitons aux types d’arguments qui jouent un rôle dans le chapitre du livre de Fine Modality and Tense 8-III : « Tense and Reality » (2006). Bien entendu, ce qui est exprimé en termes d’incohérence ou d’irréalité, n’est pas relatif à notre représentation du temps, mais au temps lui-même. Ce n’est pas notre conception du temps qui est contradictoire, c’est le temps lui-même qui nous met au défi de penser sa nature éventuellement contradictoire.  

 

La manière de procéder de K. Fine est dialectique : il n’accumule pas de manière linéaire des arguments qui se renforceraient mutuellement, il ne dérive pas d’un principe ou axiome des conséquences de force croissante — non, il recourt implicitement à l’argument non standard suivant : 

 

si A, alors B, or B est bizarre, donc non A. 

 

Mais si on a modifié ‘non B’, ne faudrait-il pas modifier ‘non A’ : 

 

si A, alors B, or B est bizarre, donc A est bizarre ? 

 

Il est évident que ‘bizarre’ dans un intervalle entre 0 et 1 est plus proche de 0 — en ce sens ce qui est bizarre est improbable [ou incohérent]. Si ‘le temps est une réalité’ est vrai, alors pour K. Fine la seule solution est, comme on l’a vu, le fragmentalisme, doctrine de réalisme non standard qui se distingue du relativisme perspectiviste et du perspectivisme non standard. Or le fragmentalisme est (vraiment) bizarre, dans la mesure où des fragments incohérents de la réalité peuvent être vrais concurremment et donc que le temps, comme recollement potentiel ou actuel n’existe pas. Si on est contraint à adopter cette doctrine on est au moins sur la pente de l’irréalité du temps. C’est du moins mon opinion : probablement K. Fine essaye-t-il de sauver la réalité fragmentaliste du temps, ce qui me semble difficile : comment un monde fragmenté, ou fragmentaire serait- il possible ? Il me semble bizarre d’affirmer qu’un monde fragmenté et incohérent est constitué de morceaux cohérents. C’est là la conclusion bizarre à laquelle je faisais allusion, un peu plus haut. Deux remarques cependant pour modérer notre réticence à l’égard de la bizarrerie : on a pu dire que la naissance de l’univers avait quelque chose d’étrange — il y a même un axiome du commencement : « quelque chose d’étrange a dû se passer » —. Pourquoi alors devrait-on se récrier devant la bizarrerie de la réalité ou de la non-réalité du temps ? Deuxième remarque : les auteurs qui ont attribué la bizarrerie au temps sont légion, or la plupart, en fait, attribuent la bizarrerie à notre représentation du temps, comme c’est probablement le cas pour Lewis Caroll. Bref ceux qui trouvent le temps bizarre sont en général des anti-réalistes (standard). Nous venons de prendre nos distances avec cette conception. Notons enfin que « bizarre » et « étrange » ne sont pas d’exacts synonymes : il n’y aurait peut-être rien d’impossible à qualifier la naissance de l’univers d’étrange et la réalité du temps de bizarre : la bizarrerie renchérirait sur l’étrangeté. 

 

Une remarque en passant, avant d’analyser dans le détail les arguments de K. Fine en faveur du fragmentalisme : celui-ci n’est-il qu’un équivalent ontologique (puisqu’il concerne la structure de la réalité) de la sémantique des situations de Barwise et Perry[4] ? En effet les situations ne sont pas complètes alors que l’ensemble des situations, ou le monde, l’est.  Deux propositions contradictoires peuvent exister dans une situation, tout comme dans un fragment. Cependant il y a des différences entre les deux, ce que permettra de saisir ce qui suit. Nous développerons une comparaison entre les situations et les fragments dans le §2.

 

Je commencerai par un examen de la pensée de K. Fine  (§1, §2), avant d’évaluer sa force dans une problématique d’irréalité du temps (§3), la conclusion sera que K. Fine n’écarte pas l’argument d’irréalité (§4), ce qui va dans le sens de la conclusion que je serai prêt à accepter sur cette irréalité (§6) et qui précèdera un excursus sur la composition et la constitution (§5). Je ne prétendrai pas que K. Fine prouve consciemment ou involontairement l’irréalité du temps, mais plutôt que la thèse de l’irréalité du temps est celle qui est compatible avec le réalisme non standard et donc qu’il présuppose ce qu’il entend réfuter, précisément l’irréalité temporelle. L’ironie de la chose est que s’il se contredit, il apporte peut-être de l’eau au moulin de sa dialectique non standard[5]

 

 

 

§1. Le rejet du réalisme du temps

 

 

Je commencerai par rappeler des éléments essentiels liés à la discussion de la réalité du temps et de manière plus fine que ci-dessus, par la structure dialectique de l’argument d’irréalité. Il faut commencer par dresser la liste des conditions sur l’existence temporelle ; quelque chose existe temporellement s’il obéit à ces conditions temporelles nécessaires : 

 

(i) REALISME : il y a des faits temporalisés (si on pose un monde avec aucun fait temporalisé, on est dans l’anti-réalisme)

(ii) NEUTRALITE : pas d’orientation des faits temporels

(iii) ABSOLUTISME : la réalité n’est pas relationnelle, elle est absolue

(iv) COHERENCE : la réalité n’est pas contradictoire, il n’y a pas de contradiction entre des faits temporels

 

Ces hypothèses sont celles qui servent de soubassement à l’argument de McTaggart pour l’irréalité du temps. Kit Fine remarque qu’il est étonnant que cet argument ait pour objectif principal de détruire la réalité du temps et qu’il ne fasse nul usage du concept de réalité. La réponse serait peut-être à chercher du côté de l’hégélianisme de McTaggart.

 

 K. Fine accepte (i)-(iii) mais rejette (iv). La raison est que la réalité étant composée de fragments, il n’y a pas de tout et donc il ne peut y avoir de cohérence, qui est en fait un concept inhérent au monisme, pas à la dispersion du fragmentarisme. Donc en fait une chose existe temporellement si elle obéit aux contraintes (i)-(iii). 

 

L’argument d’irréalité se construit alors comme suit :

 

(1) Si la réalité est temporalisée (tensed),

alors il y a une contradiction entre certaines des conditions nécessaires de l’existence temporelle, comme l’absolutisme et la cohérence, d’où le rejet de la cohérence puisque la relationnalité de la réalité appellerait le relativisme.

 

(2) Si la réalité n’est pas temporalisée,

il y a une inconsistance et on rejette dans ce cas le réalisme

 

(1) est compatible avec le fragmentalisme, comme on le verra

(2) est compatible avec l’anti-réalisme standard, comme on le verra également

 

Comme l’anti-réalisme est jugé a priori inadmissible, on accepte le fragmentalisme, ou réalisme non standard, mais comme le fragmentalisme est lui-même inadmissible on est bloqué sur l’affirmation ‘l’anti-réalisme est admissible :

« After all, anti-realism about tense is a straightforward view that has been held by many, while realism about spatial indexicality is a bizarre view that has been held by few, if any; and so it would seem more reasonable to move in the direction of a general form of anti-realism » (p. 304) 

donc en un certain sens, celui du réalisme standard, le temps n’existe pas, car l’indexicalité est liée au passage qui est une disparition. Bref, si le temps existe, il n’existe pas et s’il n’existe pas, il existe.  On peut se demander si (1) et (2) ne prouvent pas directement l’irréalité du temps, mais via une preuve d’incohérence et ce que prouverait (1) et (2) c’est plutôt l’incohérence du temps et le temps qui serait incohérent serait nécessairement irréel. L’argument pour introduire cette distinction du contradictoire et de l’incohérent est qu’il est incohérent beaucoup plus que contradictoire de constater que certaines des conditions ne peuvent pas tenir ensemble. 

De manière plus simple, ou plus brève, l’argument peut s’énoncer ainsi :

 

   (1)     Si le temps existe, l’existence est contradictoire

   (2)      Mais si le temps existe ‘le temps n’existe pas’ est contradictoire

   (3)      Donc le temps ni n’existe, ni n’existe pas.

 

On peut se demander si on peut remplacer (1) par (1’) et (2) par (2’), de façon à obtenir une variante :

 

        (1’) Si la réalité est temporalisée, elle est  contradictoire

        (2’) Si le temps est irréel, la réalité est contradictoire

        (3’) Donc le temps ni n’existe, ni n’existe pas.

 

(3’) est une conclusion que l’on trouve déjà dans l’idéalisme de Bradley : pour ce dernier le temps n’est ni une relation ni une non relation (comme l’espace) donc le temps et l’espace sont incohérents. Bradley décrit ainsi cette incohérence du temps, le fait que le temps est irrémédiablement privé de réalité, de substance :

 

« It [time] is a relation — and on the other side it is not a relation ; and it is, again, incapable of being anything beyond a relation (…) If you take time as a relation between units without duration, then the whole time has no duration and is not time at all. But if you give duration to the whole time, then at once the units themselves are found to possess i ; and they thus cease to be units. Time in fact is ‘that, before’ and ‘after’ in one; and without this diversity it is not time. But these differences cannot be asserted of of the unity; and on the other hand and failing that time is helplessly dissolved. » (p. 33-34)

 

On trouve cette conclusion idéaliste chez Nagarjuna, le philosophe de la voie moyenne du bouddhisme, à partir d’un examen des relations de dépendance :

 

1. Si le présent et le futur 

Dépendent du passé

Alors le présent et le futur 

Ont existé dans le passé

 

2. Si le présent et le futur

N’ont pas existé alors

Comment le présent et le futur 

Sont dépendants de lui [du passé] ?

 

3. S’ils ne sont pas dépendants du passé

Aucun des deux ne sera établi

Donc ni le présent

Ni le futur n’existeront[6]

 

La notion fondamentale est ici celle de dépendance. Le principe qui gouverne l’argument de non existence du temps est que la non-dépendance entraîne la non existence (3), et que la dépendance entraîne l’existence (1). C’est la dépendance ou la non dépendance à l’égard du passé qui est centrale. L’argumentation se lit ainsi, avec D pour ‘dépendre’, E pour ‘exister’, Ep pour E exister dans le passé, Pr pour présent, P pour passé, F pour futur :

 

     (1) D(Pr & F, P)  Ep (Pr & F)

     (2) Non E (PR & F)  Non D (Pr & F, P)

     (3) Non D (Pr & F, P)  non E (Pr & F)

 

      soit :      

     (1’) D(A, B)  Ep (A)

     (2’) non E  (A)  non D (A,B)

     (3’) non D (A,B)  non E (A)

 

Donc grossièrement : de (2’ et (3’) on infère sous la négation l’équivalence de l’existence et de la dépendance. Comme la dépendance implique l’existence dans le passé (1’) la négation entraîne la non existence dans le passé. Donc le temps n’existe pas. Il fait partie avec le moi, et avec la causalité des agrégats phénoménaux qui doivent être dissous pour fournir une connaissance véritable, et non une série d’illusions.

            

Selon K. Fine il ne faut pas confondre le réalisme comme une contrainte sur la nature générale de la réalité et le réalisme comme une des quatre affirmations mctaggartiennes, qui sont des conditions de possibilité de l’existence temporalisée. Par exemple il peut y avoir une contrainte générale d’indépendance sur la réalité et on doit distinguer cette contrainte de propriétés générales de la réalité (par exemple qu’elle est pespectivale ou indexicale) de contraintes relatives à la temporalité.

 

Deux remarques : tout d’abord cette manière de voir les choses établit un rapport étroit entre temps et réalisme — les conditions du réalisme peuvent être vues comme des conditions sur l’ordre temporel (cf. la condition i) — ensuite le rejet du réalisme standard provient de l’inconsistance de (i)-(iv) pris ensemble : l’absolutisme est en effet en contradiction avec la cohérence. L’exemple de K. Fine qui aboutit à cette conclusion est que si je suis debout à t, je peux parfaitement être assis à t’, ce qui est une position souvent admise sur les intrinsèques temporels et donc que par la condition d’ ‘absolutisme’ la réalité contient les deux affirmations, ce qui introduit une incohérence.  Le réalisme est rejeté également à partir de la contradiction entre ‘réalisme’ et ‘neutralité’ :

      

Réalisme : la réalité est constituée au moins par un fait temporel à t, donc le réalisme est correct [cf la différence quantificationnelle avec la définition ci-dessus]

Neutralité : il n’y a pas d’orientation de la réalité ; la réalité est constituée par des faits temporels similaires avec des faits temporels munis de contenus incompatibles.

 

Donc, si le réalisme est contradictoire il produit des incompatibilités, l’antiréalisme est vrai. 

 

Cependant K. Fine avance un autre argument en faveur du réalisme, du réalisme inspiré par la logique temporelle (tense-logical realism) tout en soulignant les limites de ce réalisme.  En effet le réalisme entraîne des contraintes sur la structure générale de la réalité, il n’y a pas d’orientation qui tracerait une droite d’un point de vue temporel à un autre point de vue temporel. Le réalisme en tant qu’absolutisme n’est pas relatif à un point de vue — il n’y a pas de relativisme dans le réalisme. Le réalisme n’est pas habité par des contradictions, le réalisme est cohérent. Cependant si effectivement le réalisme est absolutiste et cohérent, alors le réalisme est inconsistant et il faut le rejeter. La démonstration est la suivante :

 

La neutralité entraîne qu’il n’y ait pas d’orientation. Quelques faits temporels ont des contenus incompatibles, il faut donc remettre en question la neutralité, c’est à dire accepter qu’il y ait un présent privilégié.

 

K. Fine n’établit pas d’analogie entre renoncer au réalisme (ce qui découle de ce qui précède) et le réalisme non standard (dont on discutera ci-dessous) : il y a plutôt une disjonction. Le réalisme non standard est le produit d’une combinaison du réalisme et de neutralité : donc soit on renonce au réalisme, soit on ajoute au réalisme la neutralité, ce qui pose un problème car il y a dans le réalisme un présent privilégié. Le réalisme non standard peut prendre deux formes. Soit on rejette l’absolutisme et on obtient le relativisme ; soit on rejette la cohérence et on obtient le fragmentalisme.  

 

 

 

§ 2 Le fragmentalisme

 

 

Le fragmentalisme est une conception de la réalité conçue comme fragmentaire, comme une somme de fragments. Le chemin conceptuel qui conduit au fragmentalisme est le suivant : la réalité n’est pas conçue comme une totalité englobante — il peut y avoir des faits qui ne sont pas en cohérence avec la réalité. On peut mettre en rapport cette incohérence avec celle qui existe entre les situations dans la sémantique des situations (p. 95-96 Situations and Attitudes). La différence entre Kit Fine d’une part et Barwise et Perry d’autre part est que ces derniers distinguent une incohérence cognitive et une incohérence externe :

 

 There are two forms of incoherence: cognitive incoherence and external incoherence. A doxastic situation e0 is cognitively coherent if the sum of all belief schemata in e0 is a coherent schema—that is, if it contains at least one coherent event-type. Otherwise e0 is cognitively incoherent. By contrast, eQ is externally coherent if the sum of all belief schemata anchored by their settings is coherent. Otherwise it is externally incoherent. Any doxastic situation that is externally coherent is necessarily cognitively coherent, but the converse does not follow. In fact, we often have cognitively coherent beliefs that are externally incoherent.

 


En ce qui concerne le temps, à supposer qu’il soit fragmentaire et donc peut-être incohérent, la question de savoir si cette incohérence est externe ou cognitive serait la question même du réalisme ou de l’anti-réalisme temporel. On peut à partir de là rapprocher la sémantique des situations et le réalisme non standard, ou fragmentalisme de K. Fine, qui est défini de la manière suivante, de manière additive (4) ou soustractive (5) :

 

(4) Le fragmentalisme ou Réalisme Non Standard est identique à l’addition du réalisme (réalité constituée par au moins un fait temporel, que l’on pourrait appeler le réalisme non standard) et de la neutralité (réalité non orientée).

 

(5) Le fragmentalisme est identique à l’Absolutisme (réalité non relationnelle) auquel on a soustrait ab initio la Cohérence (réalité sans contradiction). Donc dans cette deuxième définition la réalité n’est pas relationnelle (elle est absolue) et elle n’est pas cohérente — la réalité est à la fois absolue et incohérente. 

 

 (4), tout comme (5), est contradictoire — ou incohérent. Le réalisme non standard n’est pas neutre, l’absolutisme ne peut être non cohérent — il est alors contradictoire. Donc le fragmentalisme est à première vue incohérent, et si le fragmentalisme, qui est meilleur que le réalisme standard ou l’anti-réalisme, est ce qui s’impose pour comprendre la nature du temps, alors il y a de bonnes raisons de penser que le temps non seulement est contradictoire, mais que de plus il est fondamentalement ou fondationnellement incohérent — on y reviendra. Il faut cependant préciser que le caractère contradictoire s’applique à la réalité temporelle qui est soumise au fragmentalisme, et pas en toute rigueur au fragmentalisme. Tous ces développements se situent au niveau profond de la réalité métaphysique (ou au niveau de la réalité métaphysique profonde). D’autre part il peut très bien y avoir contradiction, incohérence au niveau global (comme quand nous disons que la réalité temporalisée est contradictoire) et cohérence au niveau local, celui de la prédication des propriétés temporelles. ‘Pierre est assis’ est cohérent si la propriété individuelle et transitoire et donc cet énoncé est cohérent si l’extrinsèque temporel est fondé. Par contre ‘Pierre est assis’ et ‘Pierre est debout’ sont dans une relation d’incohérence : il n’y a pas de co-tenabilité (ou de co-obtention) des deux. 

 

Cette question du sens précis de l’incohérence est abordée par Barwise et Perry. Il y a une différence entre incohérence et contradiction : il est contradictoire que je sois mort et vivant et il est incohérent que mort à t, je sois vivant à t’, t’ postérieur à t, alors que je peux être vivant à t et mort à t’ : l’asymétrie temporelle peut engendrer l’incohérence, qui est ici différente de la contradiction : il est contradictoire de posséder au même moment ces deux prédicats qui s’excluent, mais il est incohérent que la possession de tel prédicat succède à la possession de son contraire (il est incohérent que A puis B, car A et B sont contradictoires). Évidemment, on peut considérer que l’incohérence est fondée sur la contradiction, mais c’est un point qu’on ne discutera pas et qui paraît à première vue discutable.

 

Dans Situations and Attitudes Barwise et Perry pour certaines raisons formelles (admettre les situations types et les cours d’événements comme des relations et pas comme des fonctions) acceptent qu’il puisse y avoir des ‘situations incohérentes’. Une des raisons d’accepter de telles situations est que l’on ne pourrait distinguer des différentes situations contradictoires — ainsi ils donnent comme exemple :

 

     Papa est gros et papa n’est pas gros

     Papa est stupide et il n’est pas stupide

 

Si on n’admet pas de situation incohérente, les deux situations contradictoires sont des situations vides (sans prédication ni relation temporelle) et donc on ne peut les distinguer. C’est un peu la même difficulté que distinguer le Père Noël et Dracula dans un sémantique linguistique dénotationnelle de type russellien.

 

Le problème central est celui de l’élaboration d’un concept de réalité. Se demander si le temps est une réalité c’est se demander si la réalité est temporalisée, si cela est impossible sans se prononcer sur l’extension et le contenu de la réalité. K. Fine dans cette optique considère les deux faits temporels discordants ou désassortis auxquels nous avons fait allusion un peu plus haut : I am sitting et I am standing. Remarquons que s’il s’agit de deux intrinsèques temporels, puisque si je suis assis, puis debout, je reste moi-même à travers ce changement, ce n’est pas sous cet angle, celui de la persistance et donc de l’identité, des continuants, que K. Fine souhaite aborder la question de l’incompatibilité des prédications successives. C’est par le biais de cette réinterprétation des intrinsèques temporels, dans un contexte métaphysique d’élimination des entités et des relations trop lourdes, que s’illustre le concept de fragmentalisme. En effet on peut faire correspondre à chacune de ces propositions un fragment topologique localisé temporellement :

 

 


 

Les fragments 1 et 2 ci-dessus sont cohérents, chacun pris à part tandis que la ‘réalité’ est incohérente (cf. supra) : le local est cohérent ; le global est incohérent. 

 

La réalité est temporalisée dans la mesure où elle comprend au moins un fait temporel ; il n’y a pas une réalité atemporelle sur laquelle se découperaient des profils de faits temporels (le substrat indifférencié pouvant être profond, alors que les profils des faits temporels seraient superficiels). La réalité (telle que je la comprends) est un recollement (ou une explosion, une fusion ?) de fragments c’est en ce sens que la réalité est fragmentée, voire peut-être fragmentaire — si la réalité appartient à une réalité plus vaste, l’über-realität (cf. infra), qui soit dit en passant est tout autre chose que l’univers ou ensemble des mondes possibles.

 

La réalité est composée de différents fragments cohérents : il n’y a pas de contradiction à l’intérieur des fragments (il n’y a pas de contradiction locale et interne). Tout ceci nous conduit à comprendre la différence entre relativisme et fragmentalisme, tout en gardant présent à l’esprit qu’il existe pour Kit Fine deux relativismes, le relativisme pour ainsi dire standard, qui est celui dont nous discutons ici et le relativisme pour ainsi dire non standard, qui avec le fragmentalisme est une partie du réalisme non standard — bref il y a un relativisme anti-réaliste et un relativisme réaliste non-standard. On a vu qu’on s’ouvrait au fragmentalisme, tout en étant réservé à l’égard du relativisme (ou plutôt que l’adoption du fragmentalisme signifiait l’oblitération du relativisme) : le relativisme pose qu’il y a quelque chose derrière les faits eux-mêmes, tandis que dans le fragmentalisme il n’y a rien derrières les faits eux-mêmes : les faits s’arrangent d’eux-mêmes en fragments cohérents et il n’y a rien derrière leur cohérence qui explique pourquoi ils appartiennent à tel fragment plutôt qu’à tel autre. Il n’y a d’ailleurs peut-être pas de faits, ce qui serait cohérence avec leur remarquable absence dans le texte de K. Fine. Il n’y a donc pas de relation de fondation des fragments sur la réalité : les fragments sont la réalité, par morceaux, avec rien dessous et absolument rien ‘derrière’. Le réalisme non standard est une relation étrange qui semble évincer les deux autres possibilités autres et génératrices de relations formelles, le réalisme et l’anti-réalisme :

 

there is room for a third view between anti-realism and the standard form of realism. Realism has commonly been thought to involve a combination of two views that reality is aspectual (tense, first-personnal etc.) and that there is a privilegied (the present, the self etc.) from which the aspectual character can discerned (p. 262). 

 

Le fragmentalisme repose tout entier sur l’idée suivante : la réalité est constituée par un fait temporalisé à un certain moment. En fait, pour préciser ce point, on pourrait dresser un parallèle entre la factualisation et la temporalisation. Un état de choses est factualisé quand il est réalisé factuellement dans un certain contexte matériel. De la même manière, un fait est temporalisé quand il existe à un certain moment dans tel fragment. La réalité n’est pas factualisée quand elle est fragmentée, pour des raisons évidentes.

 

 

 

§3 La carte de la réalité et de l’irréalité

 

 

Précisons les différentes positions théoriques qui découlent de cette invention théorique radicale de K. Fine. Il dégage la carte suivante de son interprétation de l’argument de McTaggart :

 

Cette carte n’est pas complètement identique à celles qui précèdent :  

 

      



Ce panorama des positions ne met en cause ni possibilités, ni perspectives, ni parties : aucune possibilité n’est désignée comme actuelle ; il n’y a pas de perspective des perspectives, de perspective au-delà de toutes les perspectives ; la réalité comprend tous les faits — quoique K. Fine ne mentionne pas les faits — et pas des parties. Le fragmentalisme est une doctrine des fragments et pas des parties.  Il n’y a pas de réalité sous-jacente dont les réalités seraient des manifestations, et de différentes manières on est en présence soit d’un un tout non moniste, soit — hypothèse plus vraisemblable — d’un non-tout, la somme des fragments n’étant pas une totalité. 

 

K. Fine prône en ce qui concerne la réalité du temps le passage du réalisme standard au réalisme non standard (RNS) (qui existe sous une forme relativiste et une forme fragmentaliste). Ce RNS se heurte à des objections : Comment rendre compte du passage du temps ? Comment rendre compte de la relation langage/réalité ? — Nous ne discuterons pas, faute de place, la troisième objection : Est-ce que RNS est compatible avec la relativité restreinte[7] ? 

 

En ce qui concerne la première objection, le passage du temps, le réalisme standard (RS) ne peut expliquer ce qui rend métaphysiquement ou intrinsèquement possible la possession successive de deux prédicats qui ne peuvent tenir ensemble, comme ‘debout’ dans je suis debout à t et ‘assis’ dans je suis assis à t’, t’>t). Pour l’expliquer RS recourt à des concepts tout aussi problématiques que celui de passage, de persistance, ou d’identité essentielle et de continuant. Personnellement je ne connais pas de théorie satisfaisante du passage du temps, aussi ne suis-je pas particulièrement disposé à considérer l’impossibilité d’en rendre compte comme un obstacle au RS, cependant il faudrait que RNS puisse surmonter cet obstacle pour que puisse s’établir une relation de préférence entre RS et RNS, sinon nous faisons triompher le scepticisme sous une forme irrédentiste.  En fait RNS existe sous une double forme et la levée des obstacles créés par le concept de passage peut donc être essayée de façon double. Pour le relativiste on peut étendre ‘est présent à cet instant’ à ‘est absolument présent à cet instant’ — on a alors une succession de présents absolus. Le relativisme n’est pas l’absence de repère ou de présents absolus c’est la multiplication des présents absolus. En face du relativisme le fragmentalisme affirme que chaque temps t est tel que la réalité est constituée par le fait absolu qui est présent — la propriété d’être présent est absolue. La présentité est à la fois un trait absolu de la réalité et un qui s’applique à chaque instant. Tout ceci conduit à adopter une variante non standard de réalisme, donc à adopter RNS. 

 

Que l’on se porte par exemple à la contradiction entre réalisme et neutralité. Si réalisme et neutralité se contredisent, l’anti-réalisme est meilleur, c’est impossible donc il faut trouver un moyen de modifier neutralité et réalisme pour éviter l’antiréalisme. Un principe d’économie métaphysique ou ontologique pourrait recommander de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’accepter le non-réalisme, pour conserver les définitions des conditions de possibilité de l’antiréalisme mctaggartien.

 

Il y a donc des raisons variées d’adopter le fragmentalisme pour ce qui touche au statut ontologique du temps. Est-ce que le temps fait partie des constituants de la réalité ? Il y a deux possibilités : soit les constituants temporels apparaissent dans les faits temporalisés (comme raining), soit ils apparaissent dans les faits détemporalisés (comme it is raining at t). Kit Fine en effet considère en effet que ‘ it is raining at t’ n’est que l’assignation d’un fait à un instant ce qui est une relation non temporelle (il en irait de même avec l’indexation soit disant temporelle des prédicats. On peut noter que cette alternative présente des affinités avec la distinction des séries A (raining) et B (it is raining at t). On peut être tenté de supposer qu’en plus du temps (raining), il y en a temps temporalisé — que l’on peut appeler un (tensed time), supplémentaire, (raining at t).

 

Il y a une autre manière de concevoir le fragmentarisme. Si on prend comme point de départ le relativisme externe, on garde la neutralité et on rejette l’absolutisme : le fragmentarisme est neutre mais non absolu. Quelles sont les différences ? 

 

Pour l’anti-réaliste la réalité à un temps t est une FACETTE DE LA REALITE. 

Pour le réaliste standard la réalité à un temps t est la REALITE HYPOTHETIQUE. 

Pour le réaliste non standard la réalité à un temps t’ est une REALITE ALTERNATIVE. 

Pour le fragmentariste la réalité est IRREVOCABLEMENT INCOHERENTE  et donc il n’y a pas de cotenabilité, ou de co-obtention (co-obtaining, Lipman p. 8) entre la réalité à t et la réalité à t’[8]

 

 La réalité recouvre un certain nombre de jugements différents, mais qui se recouvrent. Le fragmentalisme comprend les points de vue du relativisme en termes de fragments. Les faits appartiennent à la réalité et les points de vue sur cette réalité correspondent à des fragments. L’ontologie fragmentaliste est une ontologie de l’über-reality (cf. supra) où celle-ci désigne une réalité qui coiffe les fragments et qui elle-même est incohérente. En passant on peut remarquer à première vue la profonde différence avec la sémantique des situations. Cette ontologie se distingue en effet de celle de la pluralité de réalités particulières, comme par exemple les mondes possibles. L’approfondissement du fragmentalisme fait partie de la discussion sur « le sens exact où la réalité est incohérente » (Lipman 2005, p. 3). A côté de cette analyse de l’incohérence il convient d’analyser la nature de la relation de cohérence qui structure la réalité fragmentée.  

 

 

 

§4. L’irréalité du temps

 

 

K. Fine ne fait pas partie de ceux qui considèrent l’argument de McTaggart comme un sophisme, ou un morceau de rhétorique (a rhetorical flourish). L’examen de l’argument le conduit à affirmer la réalité du temps à partir de la constatation d’une contradiction dans l’argument. K. Fine souligne le fait que l’argument de McTaggart laisse de côté le contenu exact du concept de réalité :

 

Although McTaggart argument is to the conclusion that tense (or time) is unreal, the concept of reality plays no explicit role in the assumptions upon which the argument depends, at least as these are usually stated. (p. 270)

 

 En fait cet argument vise à montrer le caractère contradictoire du temps et son principal résultat pour Fine est d’aboutir à une carte de son irréalité qui dérive son éventuelle non réalité de son caractère contradictoire. 

 

K. Fine met l’accent sur le concept de constitution (2005, p. 271 ss.) : dans les quatre hypothèses qui sont derrière l’argument de McTaggart, la constitution joue un rôle central. Voici donc les quatre conditions en style constitutionnel :

 

- REALISME La réalité est constituée par des faits

 temporalisés (soit : C(R,f) ).


- NEUTRALITE Aucun temps n’est privilégié, les faits temporalisés qui constituent la réalité ne sont pas orientés (soit C(f,R). 

 

NB : De Réalisme et Neutralité on peut inférer : C(R,f) & C(f,R)  C(R,R). La conjonction de Realism et de Neutrality semble conduire à une tautologie vide de sens : bien entendu la réalité est constituée par la réalité. 

 

-      ABSOLUTISME : la constitution de la réalité est une chose absolue, i.e. non relative à un point de vue temporel. pourEst-ce que si la réalité est constituée en respectant ‘absolutisme’, la réalité est absolue ? Il semble que oui. (soit CR ACR ou C(R)   A(R) ?

       

-      COHERENCE : La réalité n’est pas contradictoire, elle n’est pas constituée par des faits de contenu incompatible. Soit ¬ C(R,f &f’) & f v f’ .

 

Pour K. Fine ces quatre manières tiennent pour fondamentale la constitution, mais il n’est pas sûr que ce soit le cas. Un examen minutieux des quatre conditions semble faire apparaître des distorsions de la constitution. Limitons-nous à faire remarquer que dans C(R,f)  et CR ‘C’ apparaît à la fois comme un prédicat et comme une constante. K. Fine propose pour éviter ces difficultés et donc améliorer l’argument de McTaggart, en améliorant l’expression des conditions, puisque les quatre conditions que l’on vient d’examiner servaient de soubassement à sa preuve — amélioration qui pour des raisons évidentes portera sur l’élément relationnel, la constitution en l’occurrence.  Il remplace donc la constitution par la composition (on reviendra peu après sur la différence exacte entre les deux quand il s’agira d’examiner la pertinence de ce remplacement). 

 

Voici donc les quatre conditions, qui se contredisent, en style compositionnel :

 

-       Réalisme* : La réalité est composée de faits temporalisés (C*(R,f)  — on note ‘C*’ pour ‘composé’ et …* pour les conditions en termes de composition. 

-      Neutralité * : Aucun temps n’est privilégié ; les faits qui composent la réalité ne sont pas orientés vers un temps plutôt que vers un autre : On peut se demander si cette condition ne peut pas être exprimée ainsi : la composition n’est pas orientée, sinon on ne comprend pas ou mal que les faits soient orientés vers un temps — la notion d’orientation dans ce cas n’est pas parfaitement claire.  

-      L’absolutisme* : La composition de la réalité n’est pas irréductiblement relative :

 C*(R)  ¬ C*(R) est énoncé ici de manière tautologique

-      Cohérence* : La réalité n’est pas irréductiblement incohérente : on doit expliquer sa composition par des faits compatibles.

 

Pour échapper à la contradiction il faut renoncer à la cohérence.Voir plus haut sur la suppression de la cohérence. Mais il faut aussi renconcer à l’absolutisme* :

 

Thus any purported explanation of the relativity of the relativity or incohence will result in an infinite regress in which the relativity or ncohence constantly reappears. But this means that no purported explanation of the relatvity or incohence we will ultimately have to appeal to the very feature that we were trying to explain away. Thus Absolutism and Coherence cannot be satisfied, compatibly with the other assumptions, after all. (p.274)

  

 

§5. Composition et constitution : deux versions des conditions

 

 

Pour comprendre le sens de ce passage de la constitution à la composition il faut glisser quelques mots sur la différence entre ces deux relations formelles.  

 

La constitution est la relation entre une chose et ce dont elle est faite (par exemple un bureau en glace est constitué d’eau). La composition est la relation entre une chose et ses parties (le même bureau est composé de pieds et d’un plateau). La constitution est considérée soit comme une relation formelle soit comme une relation matérielle. Une relation formelle est une relation entre deux choses de catégories différentes. En ce sens si A est constitué de B et de C qui appartiennent aux catégorie f et g qui sont différentes, alors la relation entre A et B et entre A et C sont formelles— par exemple si une personne est constituée d’un corps et d’une âme, il y a une relation formelle entre la personne et le corps et entre la personne et l’âme. Une relation formelle est habituellement définie comme une relation qui franchit les frontières catégorielles[9].

 

La relation de composition est explicative mais elle ne se confond pas avec l’explication. La relation de composition est liée à celle de fondation (grounding). Si A est composé de B et de C, A est fondé sur B et C : si une église est composée de pierre et de bois, elle dépend de la portion de pierre et de celle de bois — sans cela elle n’existerait pas comme objet matériel. On peut parler de mécanisme ontologique en ce qui concerne la composition et donc la fondation, composition-fondation qui se distingue du modèle déductif-nomologique.  

 

Il me faut donc faire encore une remarque sur l’importance ontologique de la différence entre composition et constitution. Si le monde est construit de manière méréologique, c’est-à-dire seulement avec des parties constituantes, sans structures, parties qui sont des propriétés — est-ce suffisant, ou faudrait-il, comme le demande Lauri Paul, ajouter par exemple la relation de consusbstantiation[10], mode externe de prédication[11], relation d’équivalence, qui à partir d’éléments produit une structure, pour ajouter la structure aux propriétés comme parties (Laurie Paul) ? Cette philosophe soutient que l’ontologie du monde ne réclame qu’une seule catégorie, celle de propriété d’objet celle de propriété et une seule relation de construction, celle de composition. On pourrait soutenir que l’ontologie du monde réclame qu’une seule catégorie celle de particulier abstrait (ou trope) et deux relations de construction, composition et constitution comme relations horizontales pour la première ou verticales pour la seconde[12].

 

 

La relation de composition et la relation de survenance sont toutes deux des relations verticales entre des entités inertes causalement. Il y a cependant deux différences entre la relation de survenance et celle de composition : La survenance est top down alors que la composition est bottom up ; la survenance est ponctuelle, c’est-à-dire qu’elle prend des points comme relata. La thèse de la survenance humienne de ce point de vue est exemplaire : c’est une relation entre des points, ce que l’on décrit souvent comme du pointillisme scientifique et métaphysique (cf. D. Lewis). 

 

 

K. Fine pour sauver la coloration réaliste de ces conditions de composition ajoute une condition supplémentaire : pas d’effondrement (no collapse) : elle stipule qu’en expliquant une notion de composition dans les termes d’une autre, la position réaliste ne doit pas s’effondrer dans une position antiréaliste : 

 

« En d’autres mots la réalité étant composée de certains faits temporalisés ne doit pas simplement être prise comme un matériau, en accord avec l’explication, composée de faits détemporalisés » (op. cit. p. 273)[13].

 

 On ne doit donc pas conduire à faire s’effondrer une réalité composée de faits temporalisés dans une réalité faite de faits non temporalisés. K. Fine donne l’exemple : si l’on passe de « la réalité est composée d’un fait temporalisé à un temps t » au « fait f-à-t », on viole la condition ‘pas d’effondrement’. 

 

 

 

 §6En fin de compte

 

 

Tout ceci engage K. Fine à insister une fois de plus sur la nécessité de formuler explicitement le concept métaphysique de réalité. Mais visiblement on s’engage alors dans un cercle vicieux : s’il faut le concept de réalité dans le Réalisme et la Neutralité et s’il faut le Réalisme et la Neutralité, alors le raisonnement est circulaire : de manière plus générale les conditions sont nécessaires pour préserver le réalisme et celui-ci est nécessaire pour soutenir les conditions. On comprend dès lors les difficultés liées à l’argument de McTaggart : si effectivement les conditions pour soutenir la preuve doivent recevoir une nouvelle lecture (qui se déplace de ‘constitué’ à ‘composé’) et si cette nouvelle lecture doit être supportée par les conditions, il y a réellement un cercle vicieux. 

 

 K. Fine se risque, sous une à une affirmation à la fois et dubitative, ultime acceptée par Lewis Caroll, Priest et certains logiciens bouddhistes et jainistes : la réalité est peut-être irrémédiablement (irredeemably) incohérente, Si la réalité est incohérente, elle est certes fragmentaire (on ne peut aller semble-t-il dans l’autre sens). Cette réalité fragmentaire, incohérente c’est l’über-reality (la sur-réalité ?). En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette réalité qui est au-dessus des fragments qui la composent (ou la constituent ?) n’est pas, comme on l’a rappelé à plusieurs reprises, une subsomption des incompatibilités, contradictions entre les fragments, qui peuvent être des intrinsèques temporels contradictoires comme I am standing et I am sitting ou Socrates is standing et  Socrates is sitting  ou, exemple canonique,  le bout de bois est droit et le bout de bois est tordu  (cf. Aristote, Métaphysique, Gamma III : « Il est impossible que le même prédicat appartienne au même sujet et en même temps » ). Par exemple pour maintenir la cohérence entre les fragments F1, Socrates is sitting et F2 Socrates is standing, la seule solution est de distinguer Socrate et Socrate assis ou debout : Socrate est le même en F1 et F2 et donc F1 et F2 sont compatibles et donc la mini-réalité formée par F1 et F2 est cohérente. K. Fine rejette implicitement cette solution platonicienne qui suppose de scinder l’essence et les propriétés et donc de trahir   le réquisit quinien sur la proscription des propriétés essentielles. Comme Fine refuse cette possibilité et que par transitivité la réalité est incohérente il n’y a pas alors de cohérence entre F1 et F2 (qui sont cependant intrinsèquement cohérents chacun pris à part — le bout de bois est droit est un fragment cohérent car il n’y a pas de contradiction à dire que le bout de bois est droit). 

 

Quelle conclusion tirer de ces remarques incomplètes et décousues ? Quelle route vers la réalité (road to reality) fraye ce vade-mecum des contradictions peut-être simplement potentielles du temps ? Vers un temps substantiel ? Ponctuel ? Purement relationnel ? Irréel parce que contradictoire ? Contradictoire parce qu’irréel ? Intrinsèquement incohérent ? Serait-il plus coûteux, voire plus extravagant, de supposer la non existence du temps que l’enchâssement de fragments cohérents, mais hétérogènes, dans une réalité en fin de compte incohérente ? Si l’on prend ces questions au sérieux, cela conduit à réexaminer le chemin suivi par K. Fine. Le point de départ est l’argument de McTaggart, caractérisé comme un anti-réalisme temporel, et le but poursuivi par notre auteur est de construire une version du réalisme qui mette à bas l’argument de McTaggart — version qui serait nommée ‘réalisme non-standard, l’anti-réalisme de McTaggart étant standard — ce qui fait échapper à l’argument de McTaggart est apparemment le passage du standard au non-standard, plus que le passage de l’anti-réalisme au réalisme, en ce sens cette stratégie produit des réminiscences des formalismes non standard comme la sémantique des situations, la sémantique situationniste, la logique non binaire et non complète etc. K. Fine combine l’austérité de Quine avec l’imagination de Priest. 

 

Au départ de ces réflexions j’avais souligné le caractère dialectique de la ‘méthode’ de K. Fine ; j’avais mis en valeur ce caractère pour expliquer la difficulté de comprendre la nature et la portée de l’argument contre McTaggart et en faveur du réalisme non-standard. Si l’argument contra était direct, l’argument de McTaggart en sortirait vainqueur : si pour réfuter McTaggart il faut tordre le réalisme, on peut se demander alors si McTaggart n’a pas raison [14]: il vaut mieux nier que le temps existe dans le réalisme standard 

 

RS ¬ p  ­

que nier que le réalisme non standard nie que le temps existe 

¬ NRS p 

 

On pourrait s’attendre à une argumentation simplissime : 

 

F(E) ¬ F(T)  ¬T(E)

 

Ce qui existe est F, le temps n’est pas F, donc le temps n’existe pas.  Mais en fait le cheminement de K. Fine est plus compliqué, plus subtil. En fait K. Fine fait soigneusement l’inventaire des conditions qui sont à la base de l’argument contre la réalité du temps et il montre qu’en fait leur ensemble forme quelque chose d’incohérent, que l’on prenne comme relation fondamentale la constitution ou bien la composition (que K. Fine ne définit pas, ce qui laisse leur différence indécidée, hésitante et imprécise). Cette stratégie écarte l’anti-réalisme, c’est-à-dire finalement le perspectivisme et le réalisme, mais en privilégiant le réalisme non-standard et donc en écartant le réalisme standard elle intègre dans le réalisme des doses d’anti-réalisme, le perspectivisme risquant par exemple de ressurgir, sous une autre apparence, dans le réalisme non-standard, celle du fragmentalisme.

 

 

 

Références

 

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Sprigge, Thimoty : « The unreality of time » Proceedings of Aristotélian Society  1992

 

Sprigge, T. : The Vindication of Absolute Idealism, Edinburgh University Press 1983 

 

 

 

 



[1] Bonnefoy traduit : « le temps est hors de ses gonds »

[2] Tout ceci suppose que les structures métaphysiques profondes ne s’identifient pas avec les structures mathématiques.

[3] Je ne rentrerai pas dans la discussion qui concerne la compatibilité des modèles temporels avec la relativité restreinte. 

[4] François Recanati, communication personnelle.

[5] On peut comparer cette dialectique avec la reconstruction de la théorie du catuskoti par Graham Priest à l’aide d’une logique non standard (Priest 2012)

[6] (Nagarjuna Mulamadhyamakakarika, chap. XIX, trad. Jay L. Garfield, Oxford University Press, 1995, p. 50-51).

 

[7] Pour une discussion de ce point cf. Deng, Lipman ou Savit.

[8] Pour Lipman si A et B ne co-obtiennent pas, il y a une incohérence entre A et B. Si dans un fragment Socrate est assis dans F1 il obtient (he obtains) dans ce fragment, et si il est debout dans un fragment F2 il obtient dans ce fragment et ces deux faits ne co-obtiennent pas dans F1 et F2.

 

[10] Nestor-Luis Castaneda a introduit ce concept de consubstantiation.    Cf Alberto Voltolini « Guises and their existence », Axiomathes 7(3):419-434 December 1996

 

[11] Qui relie par exemple ‘la plus haute montagne’ et ‘l’Everest’. ‘La plus haute montagne est l’Everest’ est une prédication externe d’identité entre deux choses (la plus haute montagne et l’Everest) sous un mode de description.

[12] On trouve les relations verticales dans la réalisation mentale des propriétés et dans l’explication mécaniste. Cf. Kenneth Aizawa et Carl Ginet : Scientific composition and metaphysical groundLe grounding est un type de relation verticale (cf. op. cit. p. 17 ss) ou plus exactement le grounding couvre selon Fine, Schaeffer etc. toutes les relations verticales : les propriétés sont fondées, la relation causale aussi etc. Le  grounding fonde la composition scientifique et psychologique. On ne peut traiter ici du grounding temporel, quoique à première vue les propriétés topologiques sont fondées dans la composition (ou constitution) ontologique, ce qui est le fondement d’un réalisme épistémologique (de l’esprit à la réalité). 

 

[13] Ceci s’oppose bien entendu aux tentatives de détemporalisation des philosophes des années 50, comme Quine, Sellars, Davidson.

[14]  (RS : réalisme standard ; NRS: réalisme non standard ; p : ‘le temps existe’).

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