Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

jeudi 14 mai 2026



(Ce texte est paru dans la Revue de métaphysique et de morale en décembre 2025) 

 

 

 

« Quel rapport ? » : 

Nexus, Connexions et autres formes de Liens

 

 

 

François Clementz 

 

 

 

(…) Aucun de nous ne serait prêt à souscrire aujourd’hui au parallélisme logico-grammatical selon la formule de Jules Vuillemin au sujet du premier Russell, de même que tout un chacun semble à présent rejeter, comme totalement obsolète, l’idée en effet probablement naïve que la logique des relations pourrait nous éclairer, de façon définitive, sur le statut ontologique de ces dernières. De façon non moins claire, les objections de plus en plus nombreuses qui s’accumulent désormais à l’encontre du privilège longtemps accordé à la logique (ou à l’analyse logico-linguistique) en matière d’ontologie valent tout autant pour le célèbre critère d’engagement ontologique de Quine – indépendamment des réserves qu’il suscite, car ce n’est pas un critère de réalité –, lequel prévalait pourtant allégrement à l’époque de ma folle jeunesse et dont vous pourrez constater le long imperium en relisant, par exemple, les écrits de D. Davidson. 

 

Fort bien. Néanmoins, la question se pose du même coup de savoir sur quel autre critère plus ou moins général nous devrions nous appuyer, en ce début de XXIème siècle, pour tenter de décider de la nature des constituants fondamentaux de l’être. Telle est la question que je souhaiterais soulever comme en filigrane du présent exposé, dont ce n’est évidemment pas, cependant, le sujet principal. Le moins qu’on puisse dire est qu’il existe désormais un certain flottement à cet égard. Je me contenterai de mentionner pour le moment, avant d’y revenir ultérieurement un peu plus en détail pour certains d’entre eux, les quatre critères principaux le plus souvent invoqués dans la littérature au cours des toutes dernières décennies : la non-survenance ; le critère causal de l’existence ; le principe du truthmaking et enfin, sans doute, le plus récemment formulé de façon explicite (quoiqu’en termes eux-mêmes souvent assez vagues, mais qui font désormais l’objet d’une large discussion), celui qui fait appel à la notion d’explication métaphysique. Au terme de ce préambule, j’en viens donc enfin au cœur de mon propos, qui a trait à la notion de connexion en tant que je la distingue de celle de relation.  

 

 

I- Questions de fond et de méthode

 

Statistiquement parlant, et en dépit des trésors d’ingéniosité que les philosophes scolastiques, notamment, ont apporté à l’éclaircissement de leur statut ontologique, les relations ont eu, de toute évidence, très peu d’amis – ou, disons, de véritables amis – tout au long de l’histoire de la philosophie occidentale. A de rares exceptions près – Duns Scot à sa manière ; Leibniz peut-être ; Meinong sans doute ; Peirce, James et Russell assurément –, la plupart des philosophes n’ont cessé de broder, avec plus ou moins de raffinement, autour de l’affirmation célèbre d’Aristote selon laquelle, de toutes les catégories d’étants, les relations sont celles qui possèdent le moins de « substance » (ou de « réalité déterminée »). Il est significatif, à cet égard, de constater à quel point, un peu plus d’un siècle après la publication des Principia Mathematica, toutes les variétés possibles d’anti-réalisme en matière de relations connaissent une nouvelle jeunesse qui conduit à se demander si l’on n’est pas tout simplement en train de revenir plus ou moins subrepticement, en fin de compte, de Russell à Bradley (comme c’était déjà, du reste, explicitement le cas dans les dernières pages du livre de Keith Campbell, Abstract Particulars, paru en 1990). 

 

Rares, bien entendu, les auteurs qui auront été jusqu’à nier, contre toute évidence, jusqu’à l’existence même de faits relationnels objectifs, en soutenant par exemple que ceux-ci n’ont pas de réalité en-dehors de notre entendement (et cela, même si cette tentation semble avoir malgré tout traversé l’esprit de quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels, malheureusement, cet immense philosophe qu’est par ailleurs John Locke). Mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui ont soutenu, d’une manière ou d’une autre, que la reconnaissance de faits de ce type n’allait pas au-delà de celle d’une très large catégorie de propositions vraies, sans qu’il y ait lieu de postuler qu’à chacune d’entre elles, réponde, a parte rei, une entité relationnelle quelconque. La voie la plus fréquemment suivie, à cet égard – et ce, depuis au moins Ockham – consiste à faire valoir que même s’il est objectivement vrai, par exemple, que Marseille est nettement plus étendue qu’Aix-en-Provence, il ne s’ensuit pas que cette vérité incontestable nous engage à poser la réalité d’une entité supplémentaire (= une relation sricto sensu) qui viendrait s’ajouter à la simple co-occurrence de deux faits monadiques concernant la superficie, respectivement, d’Aix et de Marseille. Voici environ deux ou trois décennies, cette stratégie déflationniste a connu une sorte de seconde jeunesse au travers de l’idée d’une relation (formelle) de survenance entre ces relations elles-mêmes et leurs fondements monadiques, puis de l’extension de cette idée à la totalité des relations, et finalement de la doctrine fameuse du « déjeuner ontologique à l’œil »(ontological free lunch), selon la formule bien connue de D. Armstrong) qui voudrait que les entités survenantes, en général, n’ajoutent rien, ontologiquement parlant, à la réalité des entités sur l’existence desquelles elles surviennent. Depuis lors, cette stratégie a été largement remise en cause (non sans raison, selon moi, et même si je dois vous faire l’aveu que je l’avais initialement adoptée moi aussi, avant même de commencer à m’en distancer pour différents motifs) par divers auteurs  – à ma connaissance, le premier aura été Herbert Hochberg –, qui n’ont pas tardé à faire valoir que parler d’entités qui, tout à la fois, existeraient réellement mais ne jouiraient néanmoins, en tant que telles, d’aucune réalité propre et ne serait-ce que minimalement autonome revenait à adopter, pour reprendre l’expression de Jonathan Lowe, une sorte de « double langage »ou à recourir à ce qui ressemble tout de même assez fortement à une véritable contradiction dans les termes. Le point intéressant est que ces critiques auront été le plus souvent le fait d’auteurs non moins opposés, sur le fond, au réalisme relationnel (exception faite pour Hochberg lui-même), qui ont choisi plutôt d’emprunter l’une et/ou l’autre des stratégies suivantes, a priori non exclusives : la théorie des vérifacteurs, d’une part, et d’autre part la mise en avant de l’idée de connexion, soigneusement séparée de celle de relation. 

 

Ce n’est ni le jour ni le lieu de rouvrir à nouveaux frais le dossier de la théorie (ou faut-il dire de la méthodologie ?) des truth-makers– à laquelle je souscris, pour ma part, au moins dans son principe, modulo néanmoins certaines réserves. Soit dit en passant, l’une de ces réserves concerne précisément les relations fondées, comme Marseille est plus étendue qu’Aix, et l’idée aujourd’hui assez largement répandue selon laquelle (pour prendre un autre exemple), puisque la simple conjonction du fait que Simmias mesure 1m 80 et de celui que Socrate ne mesure pas plus qu’1m 72, suffit à rendre vraie la proposition Simmias est plus grand que Socrate (ce que je ne conteste évidemment pas), il n’y a pas lieu de postuler l’existence d’une tierce entité : la relation plus grand que entre Simmias et Socrate. Comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer à plusieurs reprises par écrit, ce raisonnement me paraît aboutir tout simplement à renverser l’ordre naturel de l’explication métaphysique. Qui plus est, je nourris les mêmes sentiments face à l’extension de cette forme particulière d’analyse « éliminative » à d’autres types de relation (comme, principalement, les relations causales), de même que je m’étais opposé, en leur temps, à des stratégies comparables formulées en termes simplement réductionnistes.   

 

Aux yeux du lecteur lambda des dictionnaires les plus usuels, il ne se glisse pourtant guère plus que l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre les sens respectifs des termes : « lien », « liaison », « relation », « connexion » qui ont toutes les chances d’être tenus par tout un chacun pour plus ou moins synonymes. Autant vous avouer d’emblée que je me sens, à vrai dire, plutôt en accord avec le lecteur occasionnel du petit Robert sur ce point. Néanmoins, je ne puis évidemment pas ignorer non plus le fait que plusieurs philosophes de tout premier plan – à commencer, bien sûr, par Alfred Whitehead et Gustav Bergmann – ont effectivement tenté de promouvoir, chacun à sa manière et fût-ce pour des raisons assez largement différentes, l’idée de connexion par contra-distinction avec celle de relation dans son acception à la fois la plus large et la plus courante. A défaut de pouvoir commenter un tant soit peu sérieusement ici ces deux auteurs, je me propose tout simplement d’examiner de plus près en elle-même une distinction dont il reste malgré tout à vérifier qu’elle correspond bien à une authentique dichotomie métaphysique.

 

En première approximation, une difficulté majeure, à cet égard, est que les principales motivations philosophiques en faveur de la distinction en question semblent varier assez considérablement d’un auteur à l’autre. Schématiquement, elles paraissent même pointer dans deux directions de prime abord diamétralement opposées. Selon une première interprétation, en effet, nous devrions faire appel aux connexions parce que nous avons besoin de disposer d’un type de liens plus étroits, plus forts, que ceux que recouvrent les sous-catégories les plus communes de relations répertoriées par la tradition philosophique. Toutefois, suivant une autre interprétation, s’il est nécessaire de recourir à l’idée de connexion, c’est que l’enquête métaphysique requiert au contraire l’existence de liens plus faibles et donc, en principe, ontologiquement moins exigeants que le tout venant des relations. Dans le premier cas, en somme, les connexions seraient davantageque de simples relations. Dans le second, elles sont en revanche moins que des relations bona fide. Pour faire vite, on pourrait parler d’hyper-relations dans le premier cas et d’infra-relations dans le second.

 

 

II - Liens et formes logiques de liaison

 

Sauf erreur de ma part, il existe en effet deux raisons principales de prime abord antinomiques, d’établir un distinguo entre les deux notions de relation et de connexion. L’une d’entre elles voudrait que les relations – tant internes qu’externes, je reviendrai bientôt sur ce point – ne soient pas, du moins telles qu’ordinairement conçues, suffisamment fortes pour servir de ciment effectif entre leurs relata. Toutefois, cette première interprétation est elle-même susceptible de deux lectures passablement différentes.

 

D’après la première, il conviendrait de faire appel à la notion de connexion, par opposition à la simple idée de relation, chaque fois qu’un complexe est censé être autre chose que la simple somme méréologique de ses constituants, ou qu’un tout organique (voire simplement « structural ») est supposé donner naissance à une nouvelle entité de plein droit. Une connexion se distingue d’une relation au sens ordinaire du terme en ce qu’elle entraîne, ou du moins rend possible, l’émergence d’une forme inédite d’entité métaphysique. Afin d’illustrer ce point de vue, on peut prendre en exemple le système complexe des interactions entre cellules au sein d’un organe biologique ; ou le mélange de nodosité et d’opérativité caractéristique des inférences logico-mathématiques ; et même, tout simplement, l’évidence assez largement admise qui veut que le complexe relationnel R (a, b) soit tout autre chose, en effet, que le simple triplet (a, R, b), surtout lorsque R est asymétrique ou même simplement non-symétrique. D’autres exemples, tel que « mon cœur est connecté à mon aorte », semblent se situer entre ces deux extrêmes, alors même que d’autres encore occupent à des degrés divers une position elle-même intermédiaire entre relations causales et relations méréologiques. Reste le cas particulier et paradigmatique des structures au sens fort du terme, c’est-à-dire de complexes tels que chacun de leurs constituants doive intégralement son identité à sa position au sein du réseau entier de ses relations, directes ou indirectes, donc avec tous les autres éléments du système considéré. Selon moi, une relation « structurale » n’est pas autre chose, en réalité, qu’une relation interne – ou sinon, plus précisément, elle n’est rien d’autre qu’une forme extrême de ce que je me propose d’appeler une relation constitutive. Mais c’est là également un point sur lequel j’aurai l’opportunité de revenir très bientôt.

 

En attendant, et sans qu’il me soit possible de procéder ici à un examen au cas par cas de l’ensemble de ces différents exemples, j’aurais tendance à penser qu’il est possible de rendre compte de chacun de ces exemples en termes de différentes espèces de relation logique tout simplement – comme le donnent à penser, aussi bien, l’emploi récurrent des concepts de transitivité, de symétrie ou de réflexivité à leur sujet.  

 

Cela étant, si l’on adopte une tout autre interprétation de la notion de connexion en tant qu’hyper-relation, une connexion n’est rien d’autre alors qu’une relation authentique – une relation qui relie effectivement et plus ou moins intimement ses termes. Mais que faut-il entendre, au juste, par là ? Une relation authentique, tout d’abord, est-elle autre chose que ce que les Médiévaux appelaient une « relation réelle », par opposition à une simple « relation de raison »? On sait qu’aux yeux de la plupart des philosophes scolastiques, dont c’est là le présupposé commun, une relation dyadique, disons, est une relation réelle si et seulement si :

 

(i) elle rapporte l’un à l’autre deux termes réellement existants 

(ii)      ses termes sont, eux-mêmes, réellement distincts

(iii) elle repose sur un fondement (monadique) dans au moins l’un de ses relata.

 

 Dans ce contexte, les discussions porteront principalement sur le point de savoir si cet accident qu’est la relation jouit d’une réalité distincte de celle de l’accident non relationnel qui constitue son fondement. Et c’est donc ici qu’est censée intervenir, une fois admis que ces trois réquisits pris conjointement constituent autant de conditions nécessaires, mais peut-être pas encore suffisantes, la réalité pleine et entière d’une relation, ce qui constitue à l’évidence un réquisit supplémentaire.

 

De fait, une autre intuition fondamentale, et historiquement non moins respectable puisque sa formulation première remonte également jusqu’à Platon et Aristote, est qu’une relation authentique est une relation qui, d’une manière ou d’une autre, modifie réellement ses termes. Au cœur de la controverse scolastique à ce sujet figure, du même coup la question du changement réel (par opposition à ce que Peter Geach, beaucoup plus tard, appellera ironiquement, en pensant à Russell et à Whitehead, un changement seulement « à la mode de Cambridge »). L’idée de base était celle de savoir si les relations en question sont de nature à faire une différence dans la nature de leurs termes. – Mais une différence de quel ordre ? Si, comme Duns Scot, nous sommes prêts à interpréter tout changement relationnel comme constituant ex hypothesi un changement authentique, le risque est d’aboutir à une pure pétition de principe. Dira-t-on qu’à défaut de représenter en elle-même un changement réel, l’instanciation d’une relation (ou d’une propriété relationnelle) fondée implique, par définition, un changement au sein des propriétés monadiques – soit donc, en principe, des authentiques propriétés – de l’un ou de l’autre de ses relata ?  La remarque est incontestable, mais ne nous fait guère progresser. Car, tant dans le cas des relations unilatérales que dans celui des relations bilatérales (ou « mutuelles »), un changement de relation ne peut apparaître que comme la simple conséquence d’un changement intervenu dans les propriétés non relationnelles des termes concernés. A cet égard, il importe de ne pas inverser l’ordre de l’explication la plus plausible : c’est seulement en vertu du fait que : a et/ou b ont changé intrinsèquement que la relation Rab a lieu, ou cesse d’avoir lieu –, et non l’inverse. Je simplifie, par la force des choses, mais vous aurez compris qu’à ce point nous en savons encore que fort peu quant à ce qui distingue finalement une « relation réelle » d’une simple « relation de raison ». 

 

Je vais tenter d’esquisser l’ombre d’un commencement de réponse à cette question, mais – pour ce faire et en m’excusant de devoir revenir aussi succinctement que possible sur un thème que je n’ai cessé de retravailler sous tous les angles depuis près de vingt ans –, je vois mal comment je pourrais éviter de vous infliger d’abord une brève piqure de rappel touchant une distinction à la fois comparable et pourtant largement distincte qui a eu tendance à prendre le relais sur ce point, depuis plus d’un siècle, dans les discussions sur ce thème. Je veux naturellement parler de la distinction entre relations « internes »et relations « externes ».

 

 

III - Du fondement de la « relation interne » ?

 

Rassurez-vous : je serai d’autant moins disert à ce sujet que certains parmi vous m’ont déjà entendu à plusieurs reprises sur ces questions. En bref, donc, de façon inévitablement schématique, qu’est-ce qu’une relation interne ? Il suffit de lire un peu attentivement aussi bien Bradley, Russell et Moore que l’abondante littérature qui s’est développée par la suite sur ce thème pour observer qu’il est deux façons (nullement incompatibles en droit, mais néanmoins distinctes) d’opposer les relations «internes »aux relations «externes »: – selon (i) que la relation considérée soit fondée ou non sur telle(s) ou telle(s) propriétés monadiques de ses termes, ou (ii) qu’il s’agisse d’une relation en quelque manière essentielle à l’identité même de ses relata, si ce n’est contingente. En croisant ces deux critères, j’ai proposé voici quelques années déjà une sorte de « carré ontologique » - des relations qui aboutit à distinguer principalement entre :

 

    les relations fondées sur telles ou telles propriétés par ailleurs accidentelles de leurs termes : Socrate est aussi pâle qu’Alcibiade ; « mon jardin est plus petit que Rome, mais mon pilum est plus solide que votre sternum » (Asterix chez les Bretons)

 

    les relations fondées au contraire sur des propriétés essentielles : «  Socrate appartient à la même espèce que Platon », « ce proton a une masse supérieure à celle de cet électron » (un exemple que j’emprunte à notre ami Peter Simons).

 

    les relations à la fois non fondées et néanmoins essentielles, que j’appelle pour ma part (à la suite de John Bacon) des relations (directement) constitutives. Exemples putatifs ; les relations dites structurales ; les relations entre êtres sociaux ; etc.

 

     les relations externes (ou, si l’on préfère, purement externes), autrement dit ni essentielles ni fondées. Exemples putatifs : la distance entre deux objets matériels ordinaires ; les relations temporelles ; la coexistence d’une large tache rouge et d’une nuance de vert au sein de mon champ visuel.

 

Initialement, suivant Russell et plus ou moins à l’instar de K. Campbell, j’ai cru pouvoir regrouper les relations fondées en général et les relations constitutives sous l’étiquette « relations internes ». Mais l’usage wittgensteinien, disons, de ce terme semble s’être plus ou moins imposé depuis lors. Par souci de simplification, je m’en tiendrai donc ici à ce que l’on pourrait appeler la définition désormais « standard » de la notion de relation interne. En vertu de celle-ci, la relation R entre a et b peut être qualifiée de relation interne (RI) si et seulement si :

 

            (RI) Nécessairement, étant donnés a et b, alors R(ab).

 

L’ennui est que cette définition purement formelle ne permet pas de discriminer, telle quelle, entre les relations qui découlent, pour ainsi dire, de telles ou telles propriétés essentielles de leurs termes et celles qui semblent pouvoir être tenues, au contraire, pour (directement) constitutives de l’essence ou de l’identité de ces derniers, alors même qu’il s’agit là, d’après moi, d’une distinction tout à fait fondamentale d’un point de vue purement métaphysique. Sans doute le moyen le plus simple de formaliser la distinction en question est-il de compléter le conséquent de (RI) par l’une autre des deux clauses supplémentaires suivantes : « et si a ne peut pas exister sans que b existe aussi, et réciproquement », dans le premier cas ; ou au contraire, dans le second, « si a et b existent indépendamment de l’autre ». J’emprunte cette façon ingénieuse de formuler la chose à notre ami Ingvar Johansson, dont la distinction récente entre relations « fortement » et « faiblement » internes (strong/ weak internal relations) me paraît coïncider grosso modo – si ce n’est dans l’esprit, du moins formellement – avec la mienne.

 

Ces précisions étant apportées, je puis fermer la parenthèse et revenir enfin aux questions que je soulevais voici quelques minutes à propos des connexions considérées en tant qu’hyper-relations : qu’est-ce qu’une relation authentique ? demandai-je, s’agit-il de la même chose que ce que les Scolastiques appelaient une relation réelle ? 

 

 J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer tout à l’heure en quoi les relations fondées, en général, contrairement à certaines idées reçues, n’avaient vraisemblablement aucune raison d’être a prioriexclues du rang des relations réelles au seul prétexte de leur statut de relations « survenantes ». De prime abord, il semble que nous devions d’ailleurs aboutir à une conclusion voisine si, conformément au critère causal de l’existence (dit encore « critère de Platon ») et comme il est redevenu usuel de le faire dans le sillage de l’œuvre-phare de Wilfrid Sellars, nous décidions de formuler la notion de changement réel, ou authentique, en termes causaux. Car, justement, il pourrait sembler a priori peu probable que les relations fondées, quant à elles, apportent par elles-mêmes une quelconque contribution aux pouvoirs causaux des objets qui les sous-tendent. Sans doute faisons-nous constamment appel à des relations de ce type, ou aux propriétés relationnelles correspondantes, dans le cadre de nos explications causales. Mais tout donne à penser que, même dans ce cas, les propriétés véritablement efficaces sont les propriétés monadiques qui les sous-tendent. 

 

 Je dois, en toute franchise, confesser avoir moi-même même souscrit naguère à ce genre de raisonnement. Mais il me semble à présent que l’argument est loin, en réalité, d’aller de soi. Pour reprendre l’un de mes exemples favoris, considérons deux corps célestes et B. – N’est-ce pas, en partie, le fait que la masse de Aest en gros dix fois supérieure à celle de B qui explique à la fois l’attraction que A exerce sur B et l’intensité de la force gravitationnelle considérée ? Qui plus est, n’est-ce pas la relation entre les deux masses en question (plutôt que la masse de A et la masse de B prises en elles-mêmes, fût-ce conjointement), qui est, au moins pour partie, causalement responsable de l’attraction exercée par A sur ?  Certes, nos intuitions, comme l’on a coutume de dire paresseusement, divergent sur ce point, mais il me paraît en tout cas, à la réflexion, que la seconde hypothèse est au moins aussi plausible que la première. Et donc je suis loin d’être convaincu de la pertinence de ce genre d’argument à l’encontre de la réalité des relations fondées.  

 

En même temps, je dois reconnaître qu’il est difficile de résister entièrement à l’intuition selon laquelle les « relations de comparaison »(et plus, généralement, l’ ensemble des relations fondées) ne répondent pas tout-à-fait à l’exigence d’un lien véritablement intime entre ses relata – autrement ditd’un lien qui n’est pas sans s’accompagner, en effet, d’un changement réel, et qui doit être suffisamment fort pour mériter d’être appelé justement (pour citer Leibniz) une « relation de connexion ». A mon sens, cette intuition est justifiée. Ces précisions étant apportées, je puis fermer la parenthèse et revenir enfin aux questions que je soulevais voici quelques minutes à propos des connexions considérées en tant qu’hyper-relations : qu’est-ce qu’une relation authentique ? s’agit-il de la même chose que ce que les Scolastiques appelaient une relation réelle ? Tout le monde, j’imagine, aura compris à présent que la réponse dépend en très grande partie du type de relation considéré.

 

 J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer à l’instant en quoi les relations fondées, en général, contrairement à certaines idées reçues, n’avaient vraisemblablement aucune raison d’être a priori exclues du rang des relations réelles au seul prétexte de leur statut de relations ‘survenantes’. Sans doute faisons-nous constamment appel à des relations de ce type, ou aux propriétés relationnelles correspondantes, dans le cadre de nos explications causales. Mais tout donne à penser que, même dans l’espèce des « relations de comparaison », ce sont les propriétés monadiques qui les sous-tendent. Si Marseille est plus étendue qu’Aix, par exemple, la relation (externe, car contingente, puisqu’il aurait pu aussi bien se produire l’inverse) entre les deux villes est la simple conséquence de l’existence (ou de la subsistance) d’une relation interne entre leurs superficies respectives (…).

 

 A tout prendre, par conséquent, les prétendants les plus plausibles au titre de relations fortes, sont les relations internes, et plus particulièrement les relations constitutives – telles, par exemple, que les relations structurales, du type de celles que sont censées entretenir les nombres entre eux suivant certaines conceptions de l’arithmétique, ou encore les contenus sémantiques et/ou mentaux dans une perspective « fonctionnaliste » en philosophie de l’esprit. De telles relations – à supposer toutefois qu’il y ait lieu d’en admettre l’existence effective en-dehors du domaine des purs abstracta – représentent sans doute l’exemple paradigmatique d’une relation interne dans l’acception la plus forte du terme. Une relation constitutive, répétons-le, est une relation à ce point essentielle à l’identité même de ses relata que, si elle ne devait pas relier l’un à l’autre, l’un d’entre eux au moins serait une entité numériquement distincte de celle qu’il se trouve être en fait. Je vois mal comment l’on pourrait imaginer, en l’occurrence, changement plus radical.  Et, de fait, on peut se reporter aux travaux de l’excellent philosophe néo-bradleyen Timothy Sprigge et, plus particulièrement, au concept d’intrinsic connectiveness, tel qu’illustré, notamment par le lien plus qu’étroit censé exister entre diverses catégories d’états mentaux et leurs référents, à en croire du moins certaines conceptions à la fois néo-fregéennes et radicalement externalistes en matière de philosophie du langage et de l’esprit (G. Evans, J. McDowell). Les connexions intrinsèques de Sprigge sont typiquement ce que j’entends par « relations directement constitutives » (ou ce que Johansson, quant à lui appelle des relations fortement internes) au point que l’on pourrait tout bien les qualifier de relations internes par excellence

 

 

IV- Finesse de la relation essentielle

 

Il est largement temps, à présent, de nous tourner vers la seconde des deux principales possibilités théoriques distinguées au début et de considérer les motifs philosophiques de nature à recourir à la notion de connexion, cette fois et à l’inverse, en tant qu’hypo-relation. A vrai dire, la raison principale que je vois, pour ma part, de donner corps à l’idée d’une « relation-qui-serait-en-quelque-sorte-moins-qu’une-relation » tient à la nécessité de concevoir une forme spécifique de lien entre, disons, un particulier concret et chacun des différents universaux, eux-mêmes monadiques ou éventuellement relationnels, qu’il est susceptible d’exemplifier. En d’autres termes, les connexions ainsi entendues seraient requises pour résoudre le fameux problème de l’exemplification ou, s’agissant des relations elles-mêmes, pour couper court au paradoxe d’Avicenne (dit aussi « de Bradley »). De là, dans de très nombreux écrits sur ces questions l’évocation récurrente tant du nexus de Bergmann que de l’improbable non-relational tie de Peter Strawson. Plus généralement, au-delà du cas de l’exemplification aussi bien monadique que polyadique, la notion de connexion est supposée rendre compte des relations dites « formelles » – ou du moins de l’ensemble forcément restreint des relations « ontologiquement formelles », pour reprendre une expression due à Jonathan Lowe. C’est-à-dire, en d’autres termes encore, de ces rares relations trans-catégorielles que les Médiévaux qualifiaient, quant à eux, de « transcendantales ».

 

  C’est une thèse assez généralement admise et, à mes yeux, en effet difficilement contestable que les relations formelles, ou du moins la plupart d’entre elles, constituent autant de relations internes. Le motif le plus fréquent à l’appui de cette affirmation est qu’il s’agirait là, à tout prendre, de la meilleure façon de faire, d’entrée de jeu, l’économie de la régression de Bradley, du paradoxe du « troisième homme » et autres apories présumées du même tabac. Et l’argument le plus couramment invoqué en sa faveur est que les relations formelles satisfont à la définition usuelle d’une relation interne comme découlant de l’essence de ses termes (ou, pour formuler les choses de façon un peu plus prudente, que les véritésformelles sont elles-mêmes des vérités essentielles). Jusqu’ici, je ne vois aucune raison d’être en désaccord avec la doxa contemporaine. Ainsi, par exemple, la raison évidente pour laquelle Marilyn Monroe est identique à Norma Jeane Baker est qu’il est de l’essence de Marilyn Monroe d’être Norma J. Baker. Ou supposons que vous ne souscriviez pas seulement (suivant Aristote et Armstrong) à une forme quelconque de réalisme immanent des universaux, mais aussi à l’idée que les universaux ont des instances : bien que la tomate que voici ait pu en principe revêtir une autre couleur il est de l’essence de la couleur qui est en fait la sienne d’être une instance particulière de rouge. Soit, il est de l’essence de A de dépendre de l’existence de B. C’est la raison d’être principale que je vois de donner corps à l’idée d’une relation-qui-serait-en-quelque-sorte-moins-qu’une-relation : elle tient à la nécessité de concevoir une forme spécifique de lien entre, disons, un particulier concret et chacun des différents universaux, eux-mêmes monadiques ou éventuellement relationnels, qu’il est susceptible d’exemplifier. En d’autres termes, les connexions ainsi entendues seraient requises pour résoudre le fameux problème de l’exemplification. Plus généralement, au-delà du cas de l’exemplification aussi bien monadique que polyadique, la notion de connexion est supposée rendre compte des relations dites « formelles » – ou du moins de l’ensemble forcément restreint des relations « ontologiquement formelles », pour reprendre l’expression due à Jonathan Lowe évoquée ci-dessus.  

 

  C’est une thèse assez généralement admise et, à mes yeux, en effet difficilement contestable que les relations formelles, ou du moins la plupart d’entre elles, constituent autant de relations internes. Et l’argument le plus couramment invoqué en leur faveur est que les relations formelles satisfont à la définition usuelle d’une relation interne comme découlant de l’essence de ses termes. Admettons en parallèle non seulement que vous souscriviez à l’idée d’un réalisme immanent des universaux, mais à l’idée que les universaux ont des instances, en ce cas la notion d’identité ne paraît recouvrir alors qu’une pseudo-relation (une « relation de raison », au sens des Scolastiques ou de Leibniz). Ceci ne tient pas seulement au fait que si l’énoncé « A = » est vrai, il suffit qu’A (ou B, peu importe) existe pour que l’énoncé soit vrai, mais aussi (et peut-même surtout), au fait qu’alors forcément A et B ne sont pas des entités distinctes. De même, et s’agissant de l’instanciation, une raison à mes yeux dirimante de penser que le particulier concret (notre amie la tomate) exemplifie la propriété F (mettons, l’universel rouge), donnant ipso facto naissance à une instance elle-même particulière de rougeur que l’on appellera p, est que ce n’est pas tant le fait que la simple existence de p suffise en principe à entraîner la vérité de l’énoncé : « a est F ». Il s’agit plutôt primo : de faire le constat que s’il est en soi parfaitement contingent que se trouve exemplifier F, bien que dès lors que p existe, p est essentiellement une instance de ;  – secundo que non seulement il est de l’essence de d’être une instance de F – de même qu’il est par ailleurs de son essence, également, d’être un « accident individuel » de a, comme auraient dit les Médiévaux. Dans ce cas, F, en l’occurrence, est alors très précisément son essence même (ou, du moins, en fait partie). Et tertio qu’il me semble que nous devrions effectivement nous accorder avec Aristote pour considérer qu’une entité et son essence ne sauraient être deux entités distinctespuisque, car, si tel devait être le cas, l’essence d’une entité ou d’une substance devrait posséder à son tour sa propre essence-qua-entité, au risque d’une forme évidente de régression à l’infini. Cette fois encore, nous ne sommes pas en présence de deux items réellement distincts qui pourraient donner lieu à une authentique relation.

 

Mais tout n’est pas toujours aussi simple. Soit, pour commencer, le cas de la dépendance existentielle. En premier lieu, ne perdons pas de vue qu’il s’agit le plus souvent d’une relation, sinon unilatérale (encore que ce soit le cas par exemple, des relations intentionnelles), qui est du moins non-symétrique. Si, mettons, A dépend de B sans que la réciproque soit vraie, il est clair que cette relation est une sorte de mixte de relation entre relation interne et relation externe, ce qui complique un peu la situation. Mais surtout, en second lieu et afin de résumer brièvement ma position sur ce point (qui rejoint globalement cette fois, en revanche, celle de Lowe), je ne vois pas bien, tout d’abord, pourquoi le simple fait qu’une entité quelconque dépende d’une autre entité elle-même quelconque pour son existence et son identité, ou bien même qu’elles dépendent de ce double point de vue l’une de l’autre, devrait nous amener à conclure que les deux entités en question ne font qu’un en réalité. Après tout, un exemple majeur de dépendance ontologique dans la tradition médiévale est celui de la dépendance de la créature vis-à-vis de son Créateur : une relation « transcendantale » qui, de toute évidence, n’implique pas que ses termes ne sauraient être considérés pour autant, selon la formule de Hume, comme des existences distinctes. Or dans cas, et donc une fois écartée l’objection selon laquelle cette sorte de relation échouerait d’emblée à satisfaire l’une des conditions minimales pour qu’elle puisse être une forme de relation stricto sensu, on est droit de se demander quel autre argument pourrait être avancé en ce sens. Suffirait-il, par exemple, de faire valoir qu’un énoncé comme « A dépend ontologiquement de » n’a besoin que d’un seul vérifacteur : en l’occurrence, A lui-même ?  Ou bien devrions-nous fonder sur l’idée aussi séduisante que vague, et en fin de compte largement métaphorique, d’après laquelle les propriétés et les relations formelles, vues plus généralement, ne font pas véritablement partie de l’alphabet du monde, mais ressortissent plutôt à sa « syntaxe » ? Les deux hypothèses sont sans nul doute défendables. Mais je dois dire qu’aucune d’elles, en premier examen, ne me paraît fournir une raison dirimante de refuser à la dépendance ontologique le statut de relation authentique. 

 

Mais venons-en directement à présent à la notion d’exemplificationelle-même. Il est en soi purement contingent que la tomate qui entre ce soir dans la composition de ma salade mixte soit de couleur rouge, et ce, bien qu’étant donné qu’elle est en fait de cette couleur, il soit, comme nous l’avons vu, de l’essence de sa nuance particulière de couleur d’être à la fois une instance de l’universel rouge et un accident individuel (ou un mode) de cette tomate en particulier. En ce sens, il faut bien admettre, avec Lowe, que l’exemplification n’est pas une relation purement « formelle » – ou encore, qu’il s’agit, cette fois encore, d’une sorte de composé d’une relation interne et d’une relation externe.  Du même coup, il est loin, en définitive, d’aller de soi qu’elle ne corresponde pas à une relation bona fide entre termes réellement distincts. 

 

Lowe, pour sa part, soutient que nous pouvons faire l’économie, malgré tout, de ce genre d’entité. Selon lui, si l’universel F est exemplifié par l’objet a de manière à donner lieu à l’existence d’une instance p de F, la proposition « a exemplifie » n’a pas besoin d’autre vérifacteur (truhmaker) que p elle-même. Formellement parlant, l’observation, en elle-même, est indéniable, mais j’avoue m’interroger sur sa portée exacte. A vrai dire, comme il arrive souvent lorsque l’on fait appel à la notion de truthmakingdans l’idée de nier la réalité « fondamentale » des relations, j’aurais tendance à me demander si ce genre de stratégie ne revient pas à renverser, dans ce cas précis, le sens de l’explication métaphysique. Ne pourrait-on pas dire en effet, et de manière au moins aussi plausible, que l’existence de est plutôt la conséquence automatique de l’exemplification de F par a ?  Nos intuitions, une fois encore peuvent assurément diverger sur ce point. Mais disons que je ne vois, à ce point, aucune raison a priori décisive qui me conduise à radier d’office l’exemplification de la liste des relations dignes de ce nom. 

 

Bien entendu, ce n’est pas encore nécessairement le fin mot de l’histoire. Selon le « second » Russell (car le « premier » défendait au contraire une forme extrême de platonisme en la matière), le paradoxe de Bradley provient du fait que celui-ci « conçoit une relation comme quelque chose d’aussi substantiel que ses termes, et non pas comme une sorte d’entité radicalement différente ». La suggestion est assurément bienvenue s’il s’agit simplement de souligner la différence catégoriale entre les « choses » proprement dites (ou, de façon plus générale, les « objets » au sens de Frege) et, d’autre part, les propriétés et les relations – en insistant par exemple, comme l’on fait divers auteurs au cours de la période récente, sur l’incomplétude (au sens frégéen) de ces dernières, sur leur caractère ontologiquement dépendant ou encore sur leur nature « adjectivale » (les propriétés ne sont pas des « choses », mais des « modes », des manières d’être, des choses ; les relations sont des manières d’être des choses les unes vis-à-vis des autres, etc.). Toutefois, contrairement à certains avocats de la conception adjectivale (je songe, une fois de plus, à Lowe), je doute fort pour ma part que celle-ci suffise, par elle-même, à bloquer la régression sur laquelle repose le paradoxe de Bradley et à résoudre, plus généralement, le problème de l’exemplification.  

 

Il n’entre évidemment pas dans mon intention de traiter ici du problème du lien prédicatif en général, ou de passer en revue les différentes doctrines qui s’affrontent à ce sujet et dont ce n’est bien sûr pas un hasard, dans ces conditions, si la plupart d’entre elles consistent soit à nier jusqu’à l’existence même d’une relationd’exemplification, soit à soutenir qu’il s’agit d’une relation d’un type très spécial : le nexus de Bergmann, le « lien non relationnel » de Strawson, etc. Autant vous dire d’emblée que cette seconde « solution », à mes yeux, n’en est pas une – ou pour le dire autrement qu’en parlant d’un « lien non relationnel » on se contente de baptiser la difficulté, et de lui apporter une solution purement verbale. Je me contenterai d’évoquer, pour finir – et parce qu’elle me paraît être suggérée par la remarque de Russell sur le paradoxe de Bradley – la tentative de solution qui revient à confier, dans un état de choses du type R (a,b), le rôle de ciment entre les différents constituants à la relation R elle-même. Pour prétendre résoudre (en le supprimant) le problème de l’exemplification, une solution de ce genre exige clairement, comme l’a bien vu Mertz : (1) que l’on choisisse de prendre métaphysiquement au sérieux la stratégie de la logique moderne consistant à traiter les propriétés monadiques comme des relations à une place et (2) que les relations soient conçues comme des relations particularisées. On aura reconnu deux des thèses centrales du « réalisme modéré » de Mertz. Selon ce dernier, il n’y a pas lieu de se demander comment la relation Rs’« accroche » à ses termes, puisqu’il n’existe de relation qu’instanciée et que le propre d’une relation particularisée est, par hypothèse, qu’elle relie effectivement ses termes. Le problème de l’exemplification est aussitôt résolu que posé, du fait même de la nature intrinsèquement combinatoire, structurante, « ontogliale », des relations particularisées.

 

La proposition est assurément séduisante, mais si je ne suis pas certain qu’elle apporte une solution au problème de l’exemplification pris dans toute sa généralité, c’est en raison de son application supposée au cas des propriétés monadiques. Car, enfin, que peut bien vouloir dire l’affirmation selon laquelle la propriété F est une relation « à une place », ou qu’elle est, elle aussi, d’essence combinatoire – autant d’affirmations qui devraient nous plonger dans la plus profonde perplexité, tant l’idée qu’elles recouvrent paraît a priori étrange et, qui plus est, en conflit avec l’intuition qu’il existe au contraire une différence de nature catégoriale entre propriétés et relations –, sinon précisément que chacune de ses instances individuelles est, par nature, intrinsèquement liée à son porteur ? Mais la dissymétrie avec les relations proprement dites devient alors criante. S’agissant de ces dernières, en effet, on voit bien, à la rigueur, comment la relation Rpourrait, en tant que telle – en tant que relation effectivement « reliante » (relating relation), pour parler comme Russell, et non pas en tant que considérée « en elle-même » (related relation) – jouer le rôle de « lien » entre elle-même et ses différents constituants. Mais dans le cas des propriétés monadiques, on voit mal en revanche plus mal comment il pourrait être fait appel sans circularité, pour résoudre la question du lien prédicatif, à la fonction authentiquement reliante d’une entité dont toute la dimension relationnelle se réduirait en fait, à ce lien d’exemplification lui-même. 

 

 

 

 

 

 

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