Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

dimanche 29 mars 2026

Traduction de Alex Byrne : "Are women human adult females? (2020). Par Guillaume Bucchioni



Les femmes sont-elles des êtres humains adultes de sexe féminin ? [1]

 

 

Alex Byrne

 

 

1 Introduction

 

Les femmes sont-elles (tout simplement) des êtres humains adultes de sexe féminin ? Cela pourrait surprendre la femme ordinaire d'apprendre que les philosophes répondent presque toujours par la négative. Cet article soutient qu'ils ont tort.

Le point de vue orthodoxe parmi les philosophes qui ont examiné la question est que la catégorie femme est une catégorie sociale, tout comme les catégories épousepompier et voleur.[2] Ce n'est pas une catégorie biologique comme le sont les catégories vertébrémammifère ou être humain adulte de sexe féminin.[3](Des remarques similaires s'appliquent à hommefille et garçon ;mais, pour suivre la littérature sur le sujet, la focale se fera ici sur la catégorie femme). Cette (prétendue) distinction entre être humain adulte de sexe féminin et femme est parfois présentée comme la distinction entre « sexe » et « genre » :

 

Les locuteurs ont généralement tendance à penser que « genre » et « sexe » sont coextensifs : les femmes et les hommes sont respectivement des êtres humains de sexe féminin et des êtres humains de sexe masculin et le premier terme est simplement la façon politiquement correcte de parler du second. Les féministes sont généralement en désaccord avec cela et nombre d'entre elles ont historiquement soutenu une distinction entre sexe et genre. Sa formulation standard soutient que le « sexe » dénote les êtres humains de sexe féminin et les êtres humains de sexe masculin et dépend de caractéristiques biologiques (les chromosomes, les organes sexuels, les hormones et autres caractéristiques physiques). En revanche le « genre » dénote les femmes et les hommes et dépend de facteurs sociaux (les rôles sociaux, les positions sociales, le comportement et l’auto-identification) (Mikkola 2016: 23, première emphase ajoutée).

 

La section 2 présente les arguments en faveur du fait que les femmes sont des êtres humains adultes de sexe féminin ; ensuite, la dernière section tente de désamorcer les objections. Mais tout d'abord, quelques préliminaires.

La thèse à défendre est la suivante :

 

HAF     S est une femme ssi S est un humain adulte de sexe féminin.

 

Ce biconditionnel doit être compris comme implicitement nécessaire, avec « S » lié par un quantificateur universel dans le domaine de l'opérateur de nécessité. HAF est une thèse purement modale : il ne s'agit pas d'une revendication de fondement, de définition réelle, d'aprioricité ou de synonymie. (Étant donné que les objections pertinentes visent toutes HAF, des niveaux de subtilité supplémentaires ne sont pas nécessaires.)[4]

HAF ne concerne évidemment pas les mots utilisés pour l'exprimer, en particulier le terme « femme » (cf. Williamson 2007 : ch. 1, 2).[5] Plus important encore, HAF entretient au mieux une relation lointaine avec la conception que les gens ont des femmes - c'est-à-dire leurs croyances sur ce qu'est une femme - leur « théorie populaire » de ce que sont les femmes, pour ainsi dire. Il est bien connu, grâce à Kripke et Putnam, que ces conceptions peuvent être radicalement erronées. HAF elle-même en est un exemple. Étant donné que les conceptions de certaines personnes incluent HAF tandis que les conceptions d'autres personnes sont en contradiction avec elle, les conceptions de certaines personnes concernant les femmes seront erronées quoi qu'il en soit.[6]

En lien avec cela, les preuves pertinentes pour évaluer HAF ne doivent pas être recherchées dans l'« utilisation ordinaire » du terme « femme » et d’autre termes similaires : une conception erronée (par exemple) peut amener les gens à appliquer systématiquement les mots de manière incorrecte. Cela dit il n'y a rien de mal à faire appel à des preuves linguistiques qui ont clairement une incidence sur la signification (ou l'intension) du terme « femme », car cela a des implications immédiates sur HAF via des principes disquotationnels. (Il ne fait aucun doute qu'il y a un certain lien entre l'utilisation ordinaire et la signification mais il est très indirect et peu compris.) Un type plus simple de preuves comprend des faits sur la présence des femmes dans différentes situations réelles et contrefactuelles. (Un type similaire de preuves concernant qui sait quoi est précisément ce à quoi Gettier a fait appel pour réfuter l'analyse de la connaissance en termes de croyance justifiée et vraie (CJV).) Ce qui suit fera appel à des preuves des deux types. Naturellement un tel appel peut être contesté. Les gens diffèrent dans leur capacité à identifier correctement les membres de catégories ou à appliquer correctement des mots. Femme et « femme » ne font pas exception comme cela est amplement illustré dans la discussion ci-dessous. Il peut être tentant de répondre à de tels désaccords en perdant son sang-froid et en se repliant sur l'affirmation que ces preuves consistent réellement en des faits caractérisés de manière neutre sur l'utilisation des mots par les locuteurs, ou (peut-être pire) des faits sur les « intuitions » - des preuves que les adversaires sont moins susceptibles de contester. Nous devons résister à cette tentation.[7] Il est prévisible que des accusations infondées de « supposer la question » soient formulées, cependant, cet article ne s'engage pas dans la tâche futile de convaincre tout le monde.

Étant donné que les équivalences véritables et intéressantes dans le style de HAF et CVJ sont notoirement difficiles à trouver, il convient d'être prudent avant d'affirmer que HAF est plus qu'une très bonne approximation. Plus précisément, la thèse de cet article est que femme est une catégorie biologique (et non sociale) et que HAF s'en rapproche suffisamment.[8] Mais pour simplifier nous pouvons la défendre directement.

 

1.1 Amélioration

 

Une dernière remarque préliminaire avant d'aborder les arguments en faveurs de HAF. Dans un article influent, Haslanger a introduit l'idée d’:

 

...une approche analytique de la question "Qu'est-ce que le genre ?" [y compris "Qu'est-ce qu'une femme ?"]... Selon cette approche, la tâche ne consiste pas à expliquer nos concepts ordinaires ; elle ne vise pas non plus à étudier le genre que nous pourrions ou non capturer avec notre appareil conceptuel quotidien ; au lieu de cela nous commençons par examiner plus en détail la pragmatique de notre discours en utilisant les termes en question. Quel est l'objectif d'avoir ces concepts ? Quelle tâche cognitive ou pratique nous permettent-ils (ou devraient-ils nous permettre) d'accomplir ? (Haslanger 2000 : 33)

 

Dans la terminologie ultérieure de Haslanger (qui est devenue standard), il s'agit d'une approche améliorative de la question Qu'est-ce qu'une femme ? (Haslanger 2012 : 367-368). Selon une approche améliorative, la question est interprétée comme quelque chose du type Que devrait signifier le terme « femme » ? Dans l'article de 2000, Haslanger a notoirement proposé de reprendre le « terme quotidien » de « femme » et de le définir approximativement comme suit : une personne « subordonnée dans une société en raison de ses capacités reproductives féminineperçues ou imaginées » (2012 : 8). Elle a suggéré (plutôt timidement) que ce « changement terminologique », s'il était mis en œuvre dans certains contextes de communication circonscrits, pourrait « servir... à comprendre... l'oppression sexuelle, et à atteindre l'égalité sexuelle » (2000 : 47). Étant donné que cela est une proposition révisionniste il n'y a pas de conflit avec HAF (complétée par le principe disquotationnel selon lequel « femme » s'applique à S si et seulement si S est une femme). Cependant, étant donné que les projets amélioratifs sont particulièrement saillants dans le contexte actuel (voir, par exemple, Jenkins 2016), il convient de souligner qu'ils ne sont pas la principale préoccupation de cet article.[9] Cela dit, quelques observations sur de tels projets seront faites à la toute fin.

 

2 Les arguments en faveur de HAF

 

Une fois de plus, voici la thèse à défendre : 

 

HAF     S est une femme ssi S est un humain adulte de sexe féminin.

 

Et voici six arguments en sa faveur.

 

2.1 HAF reproduit la définition du dictionnaire du terme « femme »

 

Admettons que la définition du dictionnaire donne le sens du terme « femme », l'intension de « femme » dans un monde w est l'ensemble des êtres humains adultes de sexe féminin dans w et HAF en découle immédiatement. Cet argument est peut-être le plus populaire en faveur de HAF sur TFitter, mais il semble assez faible. Premièrement, les dictionnaires fournissent rarement des synonymes exacts ; deuxièmement, ils fonctionnent également comme des encyclopédies, fournissant des informations contingentes utiles sur l'extension d'un terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle on peut trouver la définition suivante du terme « soldat » : un homme engagé dans le service militaire. Il est certain que les compilateurs de dictionnaires étaient conscients que des femmes soldats ont fait de nombreuses apparitions tout au long de l'histoire ! Mais étant donné que le service militaire était alors une occupation exclusivement masculine, la « définition » n'était pas si trompeuse. (Un lecteur pourrait supposer qu'il pourrait y avoir des femmes soldats « en principe ».)

Il se peut donc que la « définition » de « femme » que l’on trouve dans le dictionnaire reflète simplement le fait que presque toute femme est un être humain adulte de sexe féminin, et vice versa. Même si c'est contingent c'est un fait utile à connaître. (Pour des raisons similaires, les opposants au mariage entre personnes de même sexe qui ont essayé de soutenir que c'était un oxymore en se référant aux dictionnaires étaient dans une impasse.)

Cependant, l'entrée du dictionnaire suggère fortement que « femme » ne désigne pas une catégorie sociale. Les lutteurs de sumo ont une physionomie assez distinctive - disons qu'ils sont des endomorphes extrêmes. Supposons que, par hasard, tous et seuls les lutteurs de sumo sont des endomorphes extrêmes. Malgré le fait que « lutteur de sumo » et « endomorphe extrême » soient coextensifs il serait extrêmement trompeur de définir le premier à l'aide du second, suggérant ainsi que les lutteurs de sumo n'ont aucun statut social et que devenir un lutteur de sumo implique simplement une modification corporelle. Si « femme » désigne une catégorie sociale alors les lexicographes ont commis une erreur d’ampleur similaire. Un défenseur de l'idée que femme est une catégorie sociale doit expliquer comment les lexicographes ont pu se tromper à ce point, mais cette question n'est même pas soulevée.

Après un examen plus approfondi, l'appel aux dictionnaires n'est pas si mal après tout. Ils sont difficiles à concilier avec l'idée que femme est une catégorie sociale. Une alternative naturelle est que la catégorie est biologique et l'entrée du dictionnaire « humain adulte de sexe féminin » est, au moins, une suggestion prometteuse.

 

2.2 On s'attendrait à ce que le français ait un mot qui désigne la catégorie des êtres humains adultes de sexe féminin, et « femme » est le seul candidat.

 

Toute personne impliquée dans la chasse ou l'agriculture doit porter un vif intérêt à la différence entre les animaux de sexe masculin et ceux de sexe féminin, et il n'est pas surprenant que de longues listes de termes animaliers genrés se trouvent dans de nombreuses langues. Par exemple, en français, il existe de nombreuses expressions (principalement monosémiques et souvent ambiguës) désignant les êtres de sexe féminin adultes appartenant à des espèces non humaines : « biche », « truie », « poule », « oie », « jument », « paonne », « chatte », et ainsi de suite. Étant donné l'utilité d'un mot similaire dans le cas des êtres humains il serait étonnant que le français fasse exception ici. De plus, étant donné que les meilleurs candidats pour un tel mot dans les autres langues sont des traductions de « femme », si le français fait exception alors pratiquement toutes les autres langues aussi.[10]

La sémantique des termes tels que « biche » n'est pas du tout controversée - on les considère généralement comme désignant des catégories biologiques comme les cerfs adultes de sexe féminin. Ce n'est pas une coïncidence si Williamson (2007 : chs. 3, 4), cherchant un cas paradigmatique de vérité « analytique » a choisi « Les renardes sont des renards de sexe féminin ».

Parmi les six considérations en faveur de HAF celle-ci est peut-être la plus convaincante. Quelqu'un qui souhaite contester HAF doit expliquer pourquoi ce schéma de termes animaliers genrés nous exclut. Est-ce que l'explication pourrait être que lorsqu'il s'agit de classer leurs alliés et leurs rivaux, par opposition aux animaux qui sont savoureux ou dangereux, les gens ordinaires s'intéressent aux catégories socialement significatives et non biologiques ? Cette ligne de pensée confond une catégorie socialeavec une catégorie socialement significative : nous nousintéressons aux catégories socialement significatives, mais une catégorie peut être à la fois socialement significative et biologique. Etre de sexe féminin et être de sexe masculin en sont des exemples clairs. Les paons ont un rôle important dans la mythologie hindoue - la signification sociale/religieuse de la catégorie paonn'est pas une bonne raison pour nier qu'elle est biologique.

 

2.3 HAF explique comment il arrive que nous sachions parfois qu'une personne est une femme sans rien connaître d'autre de pertinent à son sujet mis à part le fait qu'elle est un être humain adulte de sexe féminin.

 

L’Ève mitochondriale a vécu il y a plus de 100 000 ans en Afrique. Elle est l'ancêtre matrilinéaire commune la plus récente de tous les humains vivants aujourd'hui. Nous ne savons rien de sa vie ou de ses opinions si ce n'est qu'elle est humaine et qu'elle a eu des enfants. Néanmoins, comme le mentionne (à juste titre) le New York Times, elle est « une femme dont tous les humains vivants ont hérité leur ADN mitochondrial » (Yin 2016).[11] La génétique et la biologie du développement nous disent que l’Ève mitochondriale est un être humain adulte de sexe féminin, mais comment savons-nous qu'elle est une femme ?

Tout d'abord, notez que si HAF est vraie alors - tout comme ses contre-parties pour d'autres animaux - il n'est pas difficile de le découvrir. De nombreuses personnes ordinaires ont une forme de connaissance tacite à ce sujet, comme en témoigne leur volonté de souscrire à des contre-factuels tels que « Si une femme avait remporté l'élection présidentielle américaine de 1960, elle aurait été le premier être humain de sexe féminin président ». Compte tenu de cela, l'explication la plus simple fait appel à la direction (connue) droite-gauche de HAF : nous savons que l'Ève mitochondriale est une femme par déduction. Une explication similaire est disponible pour notre connaissance selon laquelle « l'Adam chromosomique Y » (l'ancêtre patrilinéaire commun le plus récent de tous les hommes vivants aujourd'hui) n'est pas une femme, en faisant appel à la direction gauche-droite de HAF.

 

2.4 HAF tient ou s'effondre avec la thèse analogue pour les filles, qui peut être soutenue indépendamment.

 

« On ne naît pas mais on devient une femme » de Beauvoir (Beauvoir 1989 : 267) possède la même qualité que « Nul homme n'est une île » : évidemment, les banalités exprimées par ces phrases ne sont pas les messages visés. Beauvoir ne rappelait pas à ses lecteurs la vérité banale selon laquelle on naît fille et on devient ensuite femme.[12] Les catégories fille et femme sont certainement très similaires : en particulier, la première est sociale si et seulement si la seconde l'est, et la première est biologique si et seulement si la seconde l'est. Ainsi, HAF est plus ou moins aussi plausible que :

 

HJF      S est une fille ssi S est un humain juvénile de sexe féminin.

 

Lorsqu'un être humain de sexe féminin naît il est presque toujours évident, par simple observation, que le bébé est un être humain de sexe féminin. Il est également presque toujours évident, par observation, que le bébé est une fille - aucune spéculation sur la société, l'éducation ou la psychologie du bébé n'est nécessaire. (En effet, savoir que le bébé mourra d'une infection dans un mois ne fait pas obstacle au fait de savoir que c’est une fille.) Pourquoi ces connaissances vont-elles toujours de pair ? L’explication la plus simple fait appel à HJF. Étant donné que les termes fille et être (humain juvénile) de sexe féminin sont modalement équivalents, toute indication fiable selon laquelle un bébé humain est un être humain de sexe féminin est également une indication fiable que le bébé est une fille, et vice versa.

 

2.5 L'HAF prédit les bons résultats dans les cas d'inversion des rôles de genre.

 

Imaginez un monde possible w dans lequel les personnes qui sont en réalité des dentistes et les personnes qui sont en réalité des plombiers ont échangé leurs rôles professionnels. Dans w, les dentistes actuels réparent les tuyaux qui fuient et installent des toilettes tandis que les plombiers actuels blanchissent les dents et posent des appareils dentaires et des couronnes. Il ne s'agit pas d'un monde dans lequel les dentistes se déguisent en plombiers, et vice versa. Au contraire, w est un monde dans lequel les dentistes actuels sont des plombiers. Qu'en est-il alors d'un monde possible dans lequel le genre des personnes qui sont en réalité des femmes et des hommes est échangé ?

En 2010 la réalisatrice française Éléonore Pourriat a réalisé un court-métrage, intitulé Majorité Opprimée, dans lequel les êtres humains de sexe masculin poussent des poussettes avec des enfants et sont harcelés sexuellement et agressés par les êtres humains de sexe féminin, qui courent sans gêne dans les rues torse nu. Manifestement le but n'était pas de montrer que les êtres humains de sexe masculin auraient été des femmes si la société avait été complètement différente. Comme le mentionne (à juste titre) le New York Times, « le parent qui fait les tâches ménagères est un homme, et tous les rôles de genre sont inversés, créant un monde dans lequel les hommes sont confrontés aux indignités quotidiennes, aux compromis et aux risques auxquels les femmes sont souvent confrontées » (Rubin 2014, l'accent est mis). C'est exactement ce que prédit HAF : dans le monde fictif du film, les personnes occupant les rôles de genre féminin sont des êtres humains adultes de sexe masculin.

Un autre exemple : en 2003 l'écrivaine Norah Vincent a décidé de vivre en tant qu'homme ; elle a écrit un livre - Self-Made Man - sur ses expériences. Elle insiste sur le fait que ce n'était pas un essai pour passer d'un sexe féminin à un sexe masculin mais une enquête clandestine sur la vie secrète des hommes (Vincent 2006 : 15-17). L'alter ego de Vincent, Ned, a rejoint une équipe de bowling exclusivement masculine, est allé dans un club de strip-tease et a fait d'autres choses typiquement masculines. Comme le sous-titre de l'édition réimprimée l'indique - Une année de femme déguisée en homme - Vincent n'est pas devenue un homme. Elle a même fait de sérieuses tentatives pour transformer son corps en soulevant des poids et en consommant beaucoup de protéines, mais même si ses préparatifs avaient inclus des suppléments de testostérone elle serait restée une femme. Imaginez que, en raison d'une mauvaise interprétation de Judith Butler, Vincent ait été convaincue (et peut-être alarmée) pendant quelques mois de ses travaux sur le terrain que sa performance en tant qu'homme faisait d'elle un homme. Si cela s'était produit elle aurait eu tort. Encore une fois tout cela correspond exactement à ce que prédit HAF.

 

2.6 HAF est soutenu par le fait que « femme » et être humain « de sexe féminin » sont souvent utilisés de manière appropriée comme des variantes stylistiques l'une de l'autre, même dans des contextes hyperintensionnels.

 

En admettant HAF, il n'y a pas beaucoup de différence entre vouloir rencontrer la femme de ses rêves et vouloir rencontrer l’être (humain) adulte de sexe féminin de ses rêves : les deux sont réalisés dans les mêmes circonstances. En revanche si HAF est fausse alors un désir pourrait être réalisé sans l’autre.

Comme exemple particulièrement pertinent prenons en considération le pendant de HAF concernant les filles :

 

HJF      S est une fille ssi S est un être humain juvénile de sexe féminin

 

Comme il a été indiqué plus haut, un argument en faveur de HJF est également un argument en faveur de HAF. Considérez ces remarques autobiographiques de l'écrivaine et militante Julia Serano dans son livre Whipping Girl  : une femme transsexuelle sur le sexisme et la stigmatisation de la féminité :

 

... dire que je « souhaitais » ou « voulais » être une fille masque à quel point être une humaine de sexe féminin avait du sens pour moi... J'avais des rêves d'être ou de devenir une fille bien avant d'éprouver le moindre désir conscient d'être une humaine de sexe féminin... (Serano 2007 : 80-81)

 

Serano se déplace indifféremment entre le fait de vouloir (en tant qu’être humain juvénile) être une fille et vouloir être un humain de sexe féminin, comme si cela revenait au même. Si HJF est incorrecte - ou plus précisément si HJF n'est pas autre chose qu'une très bonne approximation - alors Serano a exprimé ses désirs d'enfance de manière confuse. Ce n'est pas le cas.

Ce qui précède constitue un ensemble solide d'arguments cumulatifs et HAF est initialement bien plus attrayante que l'analyse CVJ de la connaissance. Avant d'aborder les objections, une autre considération mérite d'être mentionnée. Des décennies de tentatives d'analyse de la connaissance à la suite de l'échec de la CVJ n'ont pas conduit au désespoir quant à savoir si quelqu'un sait quelque chose, mais à un programme d'épistémologie revigoré La connaissance est première ! - qui considère la connaissance comme fondamentale et non analysée (Carter et al. 2017). De manière frappante, la réaction à la découverte apparente que HAF était fausse et que femme défie l'analyse n'a pas été « La femmeest première ! ». Comme l'explique Saul, « cela a conduit à une sorte de crise dans la théorie féministe » (2012 : 197) - la possibilité d'un féminisme qui s'effondre et selon lequelle il n'y a pas de femmes a été pris très au sérieux (voir, par exemple, Alcoff 2006 : ch. 5). Maintenant, si HAF est vraie alors (comme nous l'avons vu) elle fait parfois partie de l'explication de la façon dont nous savons qu'un individu est, ou n'est pas, une femme. (Si HAF est fausse, bien sûr, elle ne joue aucun rôle de ce genre.) Par exemple, HAF fournit une raison décisive de penser que la tentative héroïque de Norah Vincent de vivre en tant qu'homme n'a eu aucun effet sur son statut de femme (voir sect. 2.5). En conséquence, si quelqu'un devient convaincu que HAF est fausse alors sa connaissance du fait que Vincent est une femme peut disparaître, sa conviction antérieure du fait que Vincent est une femme étant remplacée par l'incertitude. Cela peut bien produire un sentiment général de vertige. Si Vincent pourrait ne pas être une femme alors pourquoi suis-je si sûr que Simone de Beauvoir en est une ? La pensée déconcertante selon laquelle les femmes sont des fictions culturelles, comme les sorcières et les sirènes, n'est pas loin derrière. Si HAF est vraie alors la « crise déconcertante dans la théorie féministe » commence à prendre sens.

HAF est dans une meilleure position de départ que ne l'a jamais été JTB. Étant donné que HAF ne bénéficie pratiquement d'aucun défenseur,[13] les arguments contre elle sont probablement concluants. Quels sont-ils ?

 

3 Les arguments contre HAF

 

L'attrait de HAF n'a pas été complètement ignoré. Stoljar a été l'un des premiers à le mentionner explicitement :

 

Il n'y a qu'un seul type biologique plausible comme candidat pour désigner l'espèce femme : le type « humain de sexe féminin ». (Stoljar 1995 : 267)

 

(Stoljar, comme un certain nombre d'autres philosophes, omet « adulte », que l'on peut présumer être implicite.[14])

 

Bettcher est d'accord :

 

À première vue, la définition "être humain adulte de sexe féminin" semble vraiment juste. En effet, elle semble être une définition aussi parfaite que l'on puisse souhaiter. (Bettcher 2009 : 105)

 

Ce qui est surprenant c'est que ce point est souvent négligé. Bach, par exemple, présente un compte rendu représentatif de « l'essentialisme biologique » comme suit :

 

XX    Un individu Q appartient au type femme si et seulement si Q possède des chromosomes XX et des organes reproducteurs féminins. (Bach 2012 : 233 ; les italiques sont ajoutées et l’explication est omise)

 

Bach affirme que cela appartient à une « tradition philosophique et scientifique justement critiquée » (2012: 233). Il ne donne pas d'exemple de quelqu'un ayant soutenu l'idée XX. Selon ses dires, ce genre d'affirmation « est le plus souvent critiqué au motif qu'elle est empiriquement fausse et qu'elle explique le statut social des femmes comme inévitable, nécessaire et donc justifié » (233-4). On peut être perplexe quant à la manière dont une telle explication est censée fonctionner mais Bach a certainement raison de dire que XX est faux.[15] Sa propre théorie historique de la catégorie femme aurait été mieux motivée si les défauts de HAF avaient également été exposé, mais il n'en parle pas.

Commençons par l'argument de Bettcher contre HAF, suivi de deux autres arguments qui occupent une place plus centrale dans la littérature. Il y en a quelques autres mais ils sont relativement peu importants et peuvent être relégués en note de bas de page.[16]

 

3.1 L’inversion des rôles de genre

 

Si HAF est vrai alors les femmes pourraient ne pas avoir occupé les rôles de genre qu'elles occupent effectivement. Selon Bettcher, cela est douteux :

 

Nous pouvons imaginer un monde où les rôles culturels normalement assignés sur la base du sexe sont inversés : les femmes s'habillent "comme des hommes", les hommes s'habillent "comme des femmes" ; des caractéristiques et des comportements stéréotypés sont attribués à chaque groupe. Ici, l’application des termes "homme" et "femme" n’est pas claire. Est-ce que le sexe physique ou le rôle culturel détermine l'appartenance à une catégorie ? Si c'est un cas difficile (ce que je crois) alors les rôles culturels (et les pratiques et conceptions associées) doivent être d'une manière ou d'une autre liés au contenu sémantique des termes de genre tels que "femme". (Bettcher 2009 : 103-104)

 

Contrairement à ce que dit Bettcher, il ne s'agit pas du tout d'un cas difficile. Nous avons déjà examiné ce type de scénarios dans la section précédente (section 2.5) et loin de contredire HAF ils la confirment clairement.[17]

 

3.2 Les personnes intersexuées

 

Stoljar écrit :

 

Considérez... les cas de personnes sexuellement indéterminées, comme ceux décrits par Anne Fausto-Sterling [1993] ... Leur existence... remet en question l'affirmation selon laquelle "femme" fait référence à tous et uniquement aux êtres humains de sexe féminin (et corrélativement à l’affirmation selon laquelle "homme" fait référence à tous et uniquement aux êtres humains de sexe masculin). (Stoljar 1995 : 273)[18]

 

« Sexuellement indéterminé » possède une interprétation épistémique naturelle, quelque chose comme « dont on ne sait pas s'il est de sexe masculin ou de sexe féminin », ce que, clairement, Stoljar ne veut pas dire. En acceptant l'interprétation épistémique l'argument de Stoljar dans ce passage reviendrait à dire : « Certaines femmes ne sont pas connues pour être des êtres de sexe féminin, donc certaines femmes ne sont pas des êtres de sexe féminin », ce qui est clairement invalide. Plutôt, un individu « sexuellement indéterminé » dans le sens pertinent est simplement quelqu'un qui n'est ni de sexe masculin ni de sexe féminin. Y a-t-il de tels individus ? Fausto-Sterling, dans l'article cité, n’argumente pas en faveur de cette affirmation : elle semble penser que la simple description de certaines conditions dites « intersexuées » constitue une preuve suffisante, bien que cela ne soit pas aussi évident.

Pour faire une concession à Stoljar, nous pouvons éviter de nous enfoncer dans les détails empiriques et examiner un cas hypothétique idéal. Considérons donc la condition fictive du syndrome d'asexualité complète (SAC), qui se produit chez 1 naissance sur 100 000. Les individus atteints de SAC naissent sans chromosomes sexuels ; chez un fœtus atteint de SAC, les gonades primordiales qui se différencient généralement vers la septième semaine en ovaires ou testicules se dissolvent. Néanmoins, à la naissance, les individus atteints de SAC apparaissent comme des êtres de sexe féminins normaux et ont des jeux et des intérêts typiquement féminins durant l'enfance. Malgré l'absence d'ovaires et d'utérus ils développent des seins à la puberté et subissent des épisodes réguliers de saignement qui peuvent être confondus avec des cycles menstruels. Tout cela signifie que le SAC passe généralement inaperçu. Même lorsque les individus atteints de SAC recherchent une aide médicale pour des problèmes de fertilité, il est peu probable que le SAC soit diagnostiqué.

Les individus atteints de SAC se comportent et ressemblent exactement à des êtres (humains) de sexe féminin. Cependant, se comporter et ressembler à un être humain de sexe féminin n'est pas suffisant pour en être un. Selon toute norme raisonnable, les individus atteints de SAC ne sont pas des êtres humains de sexe féminins. Si les individus adultes atteints de SAC sont des femmes alors nous avons un contre-exemple à la direction gauche-droite de HAF : être un être humain de sexe féminin n'est pas nécessaire pour être une femme.

Les individus atteints de SAC sont-ils des femmes ? Naturellement ils le sont et devraient être traités comme tels, sauf dans certaines situations médicales peu fréquentes. En particulier, on devrait les appeler « femmes ». Cependant, il y a une différence entre être un F et être traité (à juste titre) comme un F. (Ici, nous présupposons une compréhension claire du concept de « traiter quelqu'un comme un F ».[19]) Certains enfants devraient être traités comme des adultes. À l'inverse, certains adultes devraient être traités comme des enfants. En général, être un F n'est ni nécessaire ni suffisant pour être traité (à juste titre) comme tel. Même si les individus atteints de SAC ne sont pas des femmes, seul un pédant moraliste obtus refuserait de les laisser entrer dans un espace marqué « Réservé aux femmes » ; le même genre de rigidité bornée empêcherait les jardiniers de tondre une pelouse avec un panneau « Ne pas marcher sur l’herbe ». Les espaces marqués « Réservé aux êtrehumains de sexe féminin » illustrent le même point. Les individus atteints de SAC ne sont pas des êtres humains de sexe féminin mais tout le monde convient que les droits et privilèges accordés aux êtres humains de sexe féminin devraient également s'appliquer à eux. Tout penchant à dire que les individus atteints de SAC sont des femmes pourrait être largement motivé par le fait de ne pas faire la distinction entre être traité (à juste titre) comme une femme et en être réellement une.

Si les individus atteints de SAC ne sont ni des femmes ni des êtres humains de sexe féminin pourquoi est-il plus tentant de dire qu'ils sont des femmes plutôt que de dire qu'ils sont des êtres humains de sexe féminin ? Une explication plausible est que le prototype de la femme accorde plus de poids aux caractéristiques sociales et au phénotype externe que le prototype de l’être (humain) de sexe féminin, qui accorde plus de poids aux organes reproducteurs. On peut observer un effet similaire - pour continuer avec la fiction - en utilisant le SAC chez les paons. Les paons atteints de SAC ne sont ni mâles ni femelles mais ils apparaissent comme des paons, avec de magnifiques queues. Il est tentant de dire que les paons atteints de SAC sont des paons, ce qui contredirait l'affirmation selon laquelle les paons sont simplement des paons mâles (adultes). Mais cela pourrait être trop hâtif : nous avons une tendance bien documentée à accorder trop d'importance aux caractéristiques stéréotypées ou représentatives, et les paons atteints de SAC sont très similaires au paon stéréotypique.[20]

Même le meilleur exemple fictif possible d'une personne au « sexe indéterminé » n’est alors pas particulièrement convaincant. Mais nous pouvons aller plus loin. Supposons que les individus SAC sont des femmes. Pourquoi ? Une possibilité est que leur condition biologique suffise à les considérer comme des femmes. On pourrait soutenir cela en examinant des cas d'individus SAC socialement isolés, élevés par des loups sur une île déserte. Si cet individu est une femme alors c'est sûrement parce que sa condition biologique est suffisante. Mais alors nous ne nous sommes pas éloignés de l'idée que femme est une catégorie biologique - c'est simplement une catégorie biologique quelque peu plus complexe que celle d’adulte humain de sexe féminin. Plus précisément : quelqu'un est une femme si et seulement si elle est soit un être humain adulte de sexe féminin, soit un être humain adulte atteint de SAC, ou peut-être quelque chose de légèrement plus élaboré. Et pour ce qui est de cet article cette révision de la catégorie HAF suffira.

Cependant, il y a une autre possibilité à considérer. Peut-être que les individus atteints de SAC sont considérés comme des femmes parce qu'ils se comportent socialement comme des femmes et/ou présentent un phénotype extérieur féminin. Mais remarquez que les individus qui ne sont ni des êtres humains de sexe masculin ni des êtres humains de sexe féminin ne peuvent fournir que des contre-exemples à la direction gauche droite de HAF et à sa contrepartie pour les hommes :

 

HAM : S est un homme ssi S est un être humain adulte de sexe masculin.

 

L'idée selon laquelle être un être humain adulte de sexe féminin/masculin est suffisant pour être une femme/un homme reste inchangée. Considérons alors le cas des femmes trans (les transsexuels de sexe masculin à féminin, ou MàF)[21]. Avec l'hypothèse très plausible - acceptée par Stoljar : voir la note suivante - que ces individus sont des êtres humains de sexe masculin nous aboutissons à la conclusion que (certaines) femmes trans sont à la fois des femmes et des hommes.[22] Elles sont considérées comme des femmes en raison de leur rôle social et/ou de leur phénotype externe ; elles sont considérées comme des hommes parce qu'elles sont des êtres humains de sexe masculin. Cependant, l'idée que les femmes trans sont à la fois des femmes et des hommes est, à en juger par son impopularité extrême, le pire des deux mondes.

En résumé, l'argument « intersexe » de Stoljar échoue de manière exhaustive. Si c'est la seule objection alors HAF, ou une variante mineure de celle-ci, est presque irrésistible. Plus généralement, compte tenu de la direction droite-gauche de HAF, il y a un solide argument en faveur de la direction inverse et donc en faveur de HAF elle-même.

Ce dont les opposants à HAF ont besoin alors, c'est d'un argument qui démonte la direction droite-gauche ; c'est-à-dire un argument selon lequel être un être humain adulte de sexe féminin n'est pas suffisant pour être une femme. Supposons, de manière assez raisonnable, que les individus qui sont des contre-exemples à la direction droite-gauche sont des hommes. S'il existe (ou pourrait exister) des femmes adultes de sexe féminin qui sont des hommes alors être un être humain adulte de sexe masculin n'est pas nécessaire pour être un homme, et donc la direction gauche-droite de HAM échoue. De même, si la direction droite-gauche de HAM échoue alors il en va de même pour la direction gauche-droite de HAF. Étant donné que HAF et HAM tiennent ou tombent ensemble, nous devrions nous attendre à ce que l'objection recherchée à HAF démonte les deux directions.

 

3.3 Les individus transexuels

 

Stoljar présente un argument final qui promet de faire exactement cela :

 

Les personnes transsexuelles conservent les mêmes chromosomes mais changent de genre. Ces exemples montrent au moins qu'il y a plus à la notion de "femme" que le fait d'avoir un chromosome XX et des caractéristiques sexuelles liées. Au mieux ils montrent que le sexe féminin n'est pas nécessaire pour être une femme et ne peut donc pas être un prétendant au terme universel "femme". (Stoljar 1995 : 274)[23]

 

Selon Stoljar, les femmes trans ne sont pas des êtres humains de sexe féminin mais elles sont des femmes. Elles constituent donc un contre-exemple à la direction gauche-droite de HAF. Stoljar se satisfait de la conclusion selon laquelle « être un être humain de sexe féminin n'est pas nécessaire pour être une femme » (1995 : 274), mais s’il a raison à ce sujet, un contre-exemple similaire montre que la direction droite-gauche est également fausse. Tout comme les femmes trans sont des femmes (et, de plus, ne sont pas non plus des hommes), les hommes trans (les transsexuels de sexe féminin à masculin FàM) sont des hommes et ne sont pas des femmes. En supposant (comme le fait implicitement Stoljar) que les hommes trans relèvent du « sexe féminin », être un être humain adulte de sexe féminin n'est donc pas suffisant pour être une femme. Ainsi, la transsexualité peut être potentiellement plus dévastatrice pour HAF que les contre-exemples de Gettier l'ont été pour la croyance vraie justifiée (CVJ), qui ne ciblaient que les prétendues conditions suffisantes. Comme souhaité, cet exemple menace de détruire complètement HAF.

L'argument de Stoljar est répété par Saul. Elle avance d'abord (de manière plausible) que « certaines [femmes trans] sont vouées à être exclues de toute catégorie basée sur la biologie », puis elle déclare :

 

Je pense que TF est vrai :

 

TF Les femmes trans sont des femmes même si elles n'ont pas subi de chirurgie de « réassignation » ou de traitements hormonaux. (Saul 2012 : 200 ; les labels ont été modifiés)

 

Elle en tire la conclusion que femme n'est pas une « catégorie basée sur la biologie » ; si cela est correct alors HAF est faux.[24]

 

TF est une expression générique, comme « Les femmes donnent naissance », ce qui signifie qu'il y a de la place sur le plan sémantique pour des exceptions. Cependant, il est clair que l'interprétation prévue ne permet aucune exception, donc elle doit être lue comme une généralisation universelle. L'approbation de TF est devenue récemment assez populaire parmi les philosophes. Jenkins, par exemple, écrit :

 

La proposition selon laquelle les identités de genre trans sont entièrement valides - que les femmes trans sont des femmes et les hommes trans sont des hommes - est une prémisse fondamentale de mon argument, que je ne discuterai pas davantage. (Jenkins 2016 : 396)[25] [26]

 

Comme Jenkins, Stoljar et Saul considèrent TF comme une prémisse non argumentée.[27] Il n'y a rien de fondamentalement incorrect à cela, bien sûr. Les arguments doivent commencer quelque part et les arguments en faveur de HAF, dans la section précédente, ont fait appel à de nombreuses prémisses non argumentées. Cependant, prendre TF comme une prémisse non argumentée est méthodologiquement assez peu avisé.

Tout d'abord TF est controversé, c’est le moins que l'on puisse dire. Le traiter comme un axiome est peu susceptible d'être dialectiquement efficace même si l'on suppose que son public est un petit groupe de spécialistes en philosophie féministe. De nombreux philosophes et théoriciens féministes notables ont soit explicitement rejeté TF, soit adopté des points de vue en conflit évident avec lui. Un exemple du premier cas : « Le transsexuel peut ressembler à une femme mais ne peut jamais se sentir ou être une femme » (Grosz 1994 : 207) ; un exemple du second cas : « Faire partie de ce que signifie être une femme ou un homme c'est être reconnu comme ayant un certain type de corps lié à certains processus biologiques comme la reproduction » (Witt 2011 : 35 ; voir aussi 40-41).[28] On peut facilement trouver d'autres exemples.[29] La position de Bettcher sur TF est également nuancé[30]

Deuxièmement, et plus important encore, il y a un danger que l'évaluation « intuitive » de TF soit obscurcie par des facteurs non épistémiques. Selon qui sont vos amis, nier (ou affirmer) TF peut entraîner de lourdes sanctions sociales. Des insultes clichées attendent les dissidents de la pensée unique : nier TF et vous êtes un transphobe bigot ; l'affirmer et vous êtes un membre du « culte trans » aveuglé. De la même manière, les adeptes de la pensée unique voient leur vertu et leurs crédits au sein du groupe renforcés. Par conséquent, une évaluation de TF devrait être aussi indirecte et oblique que possible. Idéalement, sa vérité ou sa fausseté devrait découler de prémisses dont l'acceptation est exempte de tout désir d'approbation sociale. Il ne fait aucun doute que cet idéal ne peut être totalement atteint, mais les arguments de la section précédente s'en approchent dans une certaine mesure.

Comme mentionné plus haut, les partisans de TF (et d'ailleurs bon nombre de ses opposants) ne fournissent aucun argument. Une hypothèse raisonnable est que l'insistance de femmes trans elles-mêmes en faveur TF a eu une certaine influence. Cela ne constitue-t-il pas une preuve en faveur de TF ? Après tout, lorsqu'une personne déclare « Je suis un F » c'est souvent une forte indication qu'elle est un F. Cependant, dans le cas présent cela est peu persuasif pour une raison parfaitement générale : si quelqu'un est personnellement fortement investi dans la vérité de p, il est prudent de traiter avec une certaine prudence sa déclaration selon laquelle p est vrai.

Et de toute façon - cela ne peut guère être une surprise - les femmes trans elles-mêmes ne partagent pas toutes la même opinion sur TF. Pour prendre quelques exemples au hasard :

 

« Je ne serais certainement pas heureuse à l'idée d'être un homme et je ne me considère pas comme un homme, mais je ne vais pas essayer de convaincre qui que ce soit que je suis vraiment une femme... J'aime l'idée d'accepter l'identité d'une personne transsexuelle plutôt que d'être "homme" ou "femme". » (County 1996 : 139)

 

... mais le fait plus sombre et plus difficile est que de nombreuses femmes trans souhaitent être simplement des femmes. C'est quelque chose que les femmes trans ne sont emphatiquement pas censées désirer. La grammaire de l'activisme trans contemporain ne tolère pas le subjonctif. (Chu 2018 ; cf. Prosser 1998 : 32-33.)

 

Je sais que je ne suis pas biologiquement une femme... Dire que les femmes trans sont identiques aux femmes... nécessite la négation de certaines vérités très importantes. (Hayton 2018)

 

Les femmes trans sont-elles des femmes ou ne le sont-elles pas ? Ici aussi la tendance à simplifier à l'excès nous pose problème. Nous imaginons que nous devons nous aligner derrière deux camps distincts, derrière un Oui sans réserve et un Non sans réserve. Je ne pense pas que cela soit correct. Ici, comme dans de nombreux autres domaines, la réponse correcte est plutôt du genre "Sous certains aspects, oui, sous d'autres aspects, non ». (Chappell 2019)

 

La prévalence de ces opinions relève de la spéculation mais on peut dire en toute sécurité que les opinions des femmes trans sont diverses. Certaines pensent qu'elles sont des femmes, d'autres pensent qu'elles sont des hommes, certaines pensent qu'elles ne sont ni l'une ni l'autre et d'autres pensent que la question de savoir si elles sont des femmes n'a pas de réponse simple.[31]

Si la principale raison d’accepter TF est le témoignage des femmes trans elles-mêmes, alors cela est décidément peu convaincant. Mais en tant que tentative de réfuter HAF c'est encore pire. TF seul n'implique pas qu'HAF est faux. Une autre prémisse est nécessaire :

 

NF Les femmes trans ne sont pas des êtres de sexe féminin.

 

(Tout comme TF, cela doit être interprété comme une généralisation universelle. Une prémisse plus faible suffirait, à savoir que certaines femmes trans ne sont pas de sexe féminin ; mais il y a peu d'indication que Stoljar et Saul n'accepteraient que la prémisse plus faible.)

NF est sans aucun doute vrai. Cependant, le problème est qu'un nombre non négligeable de femmes trans affirment qu'elles sont des êtres de sexe féminin, niant ainsi NF. (Étant donné HAF, cela est à prévoir.) Par exemple, un article récent en ligne écrit par une femme trans de premier plan et militante s'intitule : « Les professionnels de la santé sont de plus en plus d'accord : les femmes trans sont des êtres de sexe féminin, les hommes trans sont des êtres de sexe masculin » (Jones 2017).[32] Argumenter contre HAF à partir de TF et NF, tout en utilisant le témoignage des femmes trans pour soutenir la première prémisse, ignore commodément le fait que l'on pourrait également utiliser leur témoignage pour miner la seconde.

Peut-être, de manière surprenante, il existe un corollaire pratique à ces considérations métaphysiques abstraites concernant HAF. Admettons que TF soit faux, le propager pourrait être justifié au motif que son acceptation ultime apportera des avantages, un peu comme exagérer les dangers du changement climatique pour inciter les gens à le prendre au sérieux. On pourrait penser que les préjugés et la discrimination à l'égard des femmes trans diminueront une fois largement admis qu'elles sont des femmes.

Le problème ici n'est pas que beaucoup de gens sont convaincus que TF est faux, ce qui est le cas. C'est plutôt qu'ils savent que TF est faux. Si toutes les femmes sont des êtres humains adultes de sexe féminin ce n'est guère une vérité ésotérique que les membres du Parti Intérieur peuvent garder cachée aux prolos, et la fausseté de TF n'est qu'à un pas. Et comme l'a souligné Williamson (2000 : chapitres 2, 3) - sans parler de Platon - une fois la connaissance acquise elle tend à perdurer. De plus, les gens sont moins sensibles à la propagande que ce que l'on craint généralement (Mercier 2017). Chanter continuellement TF risque de se retourner contre nous, en donnant l'impression d'être manipulé. Un objectif éminemment souhaitable et réalisable est que les femmes trans (et les hommes trans) soient acceptés par la société et vivent en paix et dignité. Ironiquement, les partisans de TF pourraient rendre cela plus difficile à atteindre.

 

Enfin, revenons brièvement au projet amélioratif (voir section 1.1 ci-dessus) de formuler une « catégorie femme » révisée qui inclut « toutes celles et ceux qui doivent être inclus aux fins du féminisme » (Jenkins 2016 : 421), et que les théoriciennes féministes « devraient viser à inciter les gens à utiliser » (395), en encourageant spécifiquement un changement approprié du sens du mot « femme ».

Pour les besoins de l'argument accordons l’affirmation de Jenkins selon laquelle les femmes trans doivent être incluses (et les hommes trans doivent être exclus) (421). L'espoir n'est pas seulement que le sens de « femme » puisse être ajusté sémantiquement, mais qu'aucun synonyme de « femme » avec son sens antérieur n'émergera pour jouir d'une utilisation répandue, sinon le problème de « l'exclusion et de la marginalisation » (395) subsistera.[33]

En supposant que HAF soit vrai, « femme » désigne la catégorie biologique des êtres humains adultes de sexe féminin. Les conséquences linguistiques de HAF vont bien au-delà du français standard contemporain : depuis des millénaires les langues utilisées par des cultures humaines très diverses ont eu des mots uniques pour cette catégorie. Les mots marquent des distinctions utiles et ce modèle universel, très robuste par rapport à la structure sociale, suggère qu'avoir un label simple pour les êtres humains adultes de sexe féminin n'est pas quelque chose dont nous pouvons facilement nous passer.

Les langues ne sont pas statiques, bien sûr. Parfois un mot perd son sens antérieur parce que la distinction originale n'est plus utile. (« Cheater » signifiait autrefois un agent chargé de s'occuper des biens du roi, ou « escheats ».) Parfois il conserve son ancien sens et en acquiert un nouveau. (« Souris » a été métaphoriquement étendu pour signifier un dispositif de pointage tenu à la main.) Parfois un mot est remplacé ou rétrogradé par un synonyme (comme cela s'est produit avec « sexe » et « genre » (Haig 2004)), mais cela ne fait que maintenir la vieille distinction par de nouveaux moyens. Il n'y a aucune raison de penser que l'utilité d'un mot pour la catégorie des êtres humains adultes de sexe féminin diminuera sensiblement dans un avenir prévisible. Contrairement aux servantes de cuisine, aux vendeuses de cigarettes et aux opératrices de standard téléphonique, les femmes adultes de notre espèce continueront d'être un sujet important de réflexion et de discussion. Ainsi, même si le mot « femme » pouvait d'une manière ou d'une autre être incité à changer sémantiquement, un nouveau mot pour la catégorie (une version plus concise de « femme de naissance » ou « femme biologique », déjà en usage occasionnel) remplirait très probablement le vide lexical. Les projets d'amélioration ambitieux pour « femme » devraient donc être accueillis avec un certain scepticisme.

Pour arriver là où nous devrions être, il est important de savoir où nous en sommes. Et c'est ce dont il a été question dans cet article. Notre point de départ n'est pas que femme est une catégorie sociale, comme l'ont supposé tant de théoriciens. C'est plutôt que les femmes sont des êtres humains adultes de sexe féminin - rien de plus, et rien de moins.

 

Remerciements. Pour les conversations et les commentaires, je tiens à remercier Louise Antony, Ray Blanchard, David Haig, Caspar Hare, Sally Haslanger, Debbie Hayton, Carole Hooven, Mark Johnston, Ari Koslow, Holly Lawford-Smith, Miriam Schoenfield, Kieran Setiya, Jack Spencer, Kathleen Stock, Alison Stone, les relecteurs anonymes et le public de l'Université de Princeton. Je suis particulièrement redevable à Tomas Bogardus pour les suggestions qui ont considérablement amélioré cet article.

 

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[1]« Are women adult human females ? », Philosophical Studies,177 (12):3783-3803 (2020)

[2] Les catégories sont interchangeables avec les propriétés : S est une femme ssi S a la propriété être une femme ssi S est membre de la catégorie femme.

[3] Dans la terminologie d’Haslanger, les catégories telles que épouse, pompier, etc., sont des catégories « constitutivement socialement construites » (Haslanger 2012 : 87). Pour les buts de cet article, nous pouvons adopter l'une des conceptions de la construction sociale constitutive de Haslanger : une catégorie F est socialement construite (c'est-à-dire est une catégorie sociale) ssi « pour que X soit F, X doit exister au sein d'une matrice sociale qui constitue F » (131 ; cf. 87). Les catégories biologiques sont des catégories propres à la biologie. Ces explications sont imprécises mais cela n'aura pas d'importance ici. Il n'y a pas de préjudice à individualiser les catégories de manière modale : les catégories nécessairement équivalentes sont identiques.

[4] Étant donné HAF, ceux qui ont un goût pour la métaphysique hyperintentionnelle voudront examiner s'il peut être renforcé pour donner une véritable définition de femme (voir, par exemple, Rosen 2015 ; Passinsky 2019).

[5] Pour une défense d'une perspective qui considérerait certaines disputes concernant HAF comme « purement verbales », voir Chalmers 2011.

[6] Cf. Haslanger 2012: 14. 

[7] Voir, en particulier, Williamson 2007 : chapitre 7.

[8] Certaines personnes soutiennent que des catégories telle que être humain de sexe féminin sont des catégories sociales (voir, par exemple, Kessler et McKenna 1978 ; Butler 1990 : chapitre 1 ; Hood-Williams 1996 ; Asta 2018 : chapitre 4). Cette position est ici considérée comme fausse (pour un examen de certains arguments, voir Byrne 2018), mais il n'y a aucune raison évidente pour que ses défenseurs ne puissent pas accepter partiellement la thèse de cet article. Comme cela deviendra clair plus tard, si être humain de sexe féminin est une catégorie sociale alors HAF est plus facile à défendre.

[9] Haslanger a par la suite suggéré que ses propositions « amélioratives » exposaient plutôt des significations d’existance (2012 : 12-16) ; dans cette compréhension descriptive du projet d’ Haslanger, HAF est directement concerné. Pour une discussion, voir Saul 2006, Cappelen 2018 : 78-81 et Bogardus 2019.

[10] « Femme » est probablement l'un des très rares universaux lexicaux (Goddard 2001 : 12-13).

[11] Un exemple similaire (« Ceci est l'ADN d'une femme ») se trouve dans Saul 2012 : 200. Cependant, Saul rejette HAF. Voir la section 3.3 ci-dessous.

[12] Voir McGrath 2019 : 116. Dans la traduction ultérieure du Deuxième Sexe, l'article indéfini est omis : « On ne naît pas mais on devient femme » (Beauvoir 2011 : 283). La phrase emblématique est souvent censée exprimer l'idée que femme est une catégorie sociale (par exemple, Butler 1986). Ce n'est pas l'endroit pour une exégèse de Beauvoir, mais il est intéressant de noter que dans l'introduction elle oppose une catégorie sociale paradigmatique (prolétaire) à la catégorie femme : « Mais les prolétaires n'ont pas toujours existé, tandis qu'il y a toujours eu des femmes. Elles sont femmes en vertu de leur anatomie et de leur physiologie »(Beauvoir 1989 : xxiv, souligné dans le texte) ; la traduction ultérieure est plus littérale mais préserve le point essentiel (Beauvoir 2011 : 8). Et dans une interview de 1976, elle a déclaré : « Une définition positive de "femme" ? La femme est un être humain avec une certaine physiologie… » (Brison 2003 : 192).

[13] Stone (2007 : 141) s'en approche en écrivant que « dans le langage courant, "femme" signifie souvent simplement "être humain de sexe féminin" », mais il qualifie immédiatement cela en argumentant que « le mot "femme" est ambigu entre sexe et genre ». Selon les tests standards, il n'y a pas d'ambiguïté pertinente du terme « femme », et de toute façon il y a des raisons théoriques de suspicion. L'ambiguïté lexicale est courante parce qu'elle conduit à une communication efficace lorsque le contexte peut facilement la dissiper (Piantadosi et al. 2012) ; mais l'ambiguïté suggérée de « femme » conduirait probablement à des malentendus. 

Saul (2012 : 196-197) ne mentionne pas explicitement HAF mais rapporte qu’il était autrefois favorable à l'idée que « femme » « désigne ceux qui ont certaines caractéristiques biologiques », avant de changer d'avis. Voir également Bogardus 2019 : 1-2, 16.

[14] Stoljar n'utilise clairement pas le terme « femme » dans un sens technique, d'où la nécessité de la qualification. En revanche, Haslanger stipule que le terme « femme » (dans son utilisation) s'applique aux filles (Haslanger 2012 : 40 ; voir également Haslanger 2017 : 165).

[15] Étant donné qu'il n'y a aucune restriction aux êtres humains, XX considère une hippopotame femelle comme une femme ; il n'y a également aucune mention du stade de développement. Ces omissions ne sont pas accidentelles car Bach affirme que les propriétés mentionnées du côté droit sont censées « survenir sur... la physiologie courante de Q », c'est-à-dire être « intrinsèques » (2012 : 233). Même en mettant de côté ces problèmes, XX ne parvient pas à fournir une condition nécessaire pour de nombreuses raisons (par exemple, certaines femmes atteintes du syndrome de Turner n'ont qu'un chromosome X, les femmes atteintes du syndrome XXX en ont trois, et des femmes peuvent manquer d'« organes reproducteurs féminins » en raison de malformations congénitales ou de chirurgie).

[16] Bettcher émet deux objections supplémentaires à HAF. Tout d'abord : « Un problème pour une définition du terme "femme" est que le terme "sexe" [plus précisément, "être de sexe féminin"] ne semble pas lui-même très facile à définir » (2009 : 103 ; cf. Saul 2012 : 198). Il est difficile de voir en quoi cela pose un problème puisqu’en général on peut définir un mot W1 en utilisant un mot non défini W2 ; naturellement, une régression se profile si W2 doit également être défini. Deuxièmement : « considérons des adjectifs tels que "féminin", "masculin", "girly", et autres. Il semble qu'ils contiennent des traits culturels dans leur signification » (Bettcher 2009 : 104). Autrement dit, « féminin » ne signifie pas : comme une femme (stéréotypique) ; il signifie plutôt : possède les traits culturels X, Y,..., où X, Y,... sont des traits culturels actuellement distinctifs des femmes. Ainsi, selon Bettcher, « Creuser des tranchées est féminin » est nécessairement faux. Il est discutable de savoir si Bettcher a raison à propos de « féminin », mais ce qui est assez flou, c'est en quoi cela est censé « suggérer qu'il y a quelque chose qui ne va pas » (104) avec HAF. Pour un autre argument qui se réfère également à « féminin », voir Spelman 1988 : 14.

[17] Les cultures qui reconnaissent un « troisième genre » (par exemple, les berdaches de nombreuses tribus amérindiennes) pourraient être considérées comme fournissant un argument similaire (et peut-être plus efficace) contre HAF. De manière plausible, les troisièmes genres (parfois aussi appelés « troisièmes sexes ») sont des expressions culturelles de l'homosexualité masculine ou de l'androphilie (Vasey et VanderLaan 2014 ; voir aussi Hames et al. 2017). (Le phénomène concerne principalement, mais pas exclusivement, les hommes.) Les membres adultes de ces troisièmes genres ne s'identifient pas socialement comme des hommes ; pouvons-nous aller plus loin et affirmer qu'ils ne sont pas des hommes ? Dans son étude fondamentale sur les berdaches zuni du Nouveau-Mexique, l'activiste et auteur Will Roscoe écrit que « [l]a réponse à la question "Est ce que We'wha [un berdache] est un homme ou une femme ?" est "Ni l'un ni l’autre" » (Roscoe 1991 : 145, mais cf. 147). Et si les berdaches adultes ne sont pas des hommes alors les hommes ne se résument pas simplement à des êtres humains adultes de sexe masculin, et (par analogie) les femmes ne se résument pas simplement à des êtres humains adultes de sexe féminin. Bien évidemment, il s'agit d'un immense sujet, mais voici trois brèves observations destinées à tempérer tout enthousiasme en faveur de cette objection. Tout d'abord, Roscoe relate une histoire dans laquelle un aîné zuni se voit demander où un membre décédé du « troisième genre » sera enterré : « Du côté sud, du côté des hommes, bien sûr... N'est-ce pas un homme ? » a répondu le Zuni avec un sourire (1991 : 126). Deuxièmement, les traductions littérales des noms de berdaches ne sont pas rassurantes : il est vrai qu'ils incluent « homme transformé en femme » et « homme-femme », mais aussi « agit comme une femme », « faiseurs de femmes » et « homme non viril » (Roscoe 1998 : 213–220). Enfin, dans un documentaire télévisé australien sur les fa'afafine, le troisième genre samoan, l'un des fa'afafine déclare : « Nous savons que nous sommes des garçons à la fin de la journée » (SBS 2013).

[18] Cet argument se retrouve également dans Oakley 1972 : 115. On ne peut pas dire que les philosophes ont réagi de manière uniforme à ce genre de cas (en terminologie médicale, les « troubles du développement sexuel ») : cf. Manne 2018 : 26-27.

[19] Dans la société androgyne et sans genre (bien que non dépourvue de sexe) de l'anthropologue Gayle Rubin, « dans laquelle l'anatomie sexuelle d'une personne est sans importance pour qui elle est » (Rubin 1975 : 61), il n'y a pas de notion de « traiter quelqu'un en tant que femme ».

[20] Voir Kahneman 2012 : chapitres 14, 15.

[21] Généralement décrits comme des individus assignés hommes à la naissance qui ont un historique dedysphorie de genre (un malaise significatif ou un sentiment de mal-être lié à leur sexe), ce qui les a poussés à « transitionner » et à vivre plus ou moins à temps plein en tant que femmes.

[22] Certains animaux changent de sexe (pour une revue, voir Vega-Frutis et al. 2014) ; les mammifères, quant à eux, ne le font pas. Les techniques chirurgicales actuelles et les traitements hormonaux ne parviennent pas à reproduire le processus de changement de sexe tel qu'il se produit dans la nature.

[23] Ces exemples incluent les « personnes sexuellement indéterminées » dont nous venons de discuter, ainsi que (de manière improbable) les « travestis masculins » (Stoljar 1995 : 273-274). Il convient de noter que Stoljar énonce sa conclusion de manière quelque peu prudente à un moment donné : « les exemples suggèrent qu’être un être humain de sexe féminin n'est pas nécessaire pour être une femme » (274). Le même argument, à l'exception de la dernière phrase cruciale de la citation, se retrouve chez Kessler et McKenna 1978 : 1-2.

[24] Saul formule et discute de manière bienveillante une proposition dépendante du contexte pour la sémantique du terme « femme » (pour une discussion plus bienveillante, voir Barnes 2019 : 16–17) :

 

« "S est une femme" est vrai dans un contexte C ssi S est humain et est similaire de manière pertinente (selon les normes en vigueur dans C) à la plupart de ceux qui possèdent tous les marqueurs biologiques du sexe féminin. » (Saul 2012 : 201 ; notes de bas de page omises, certaine typographie modifiée)

 

L'idée est que dans « un contexte où nous nous préoccupons de l'auto-identification des personnes » (201), l'auto-identification devient le marqueur de la similarité. Étant donné que la plupart des femmes s'identifient elles-mêmes en tant que femmes, dans un tel contexte, « Charla [une femme trans] est une femme » sera vrai, car Charla est similaire à la plupart des femmes : elle, comme la plupart des femmes, s'identifie en tant que femme. (Que cela garantisse la vérité de « Les femmes trans sont des femmes » est une autre question.) Saul soulève plusieurs objections, notamment « des complications concernant la compréhension de la notion d’"auto-identification"»; elle conclut que la proposition « est loin d'être parfaite ou complète » (206).

Les choses se compliquent davantage. Tout d'abord, considérons le terme « fille », qui devrait vraisemblablement recevoir un traitement similaire. (La proposition de Saul telle qu'elle est formulée ne prend pas en compte le stade de développement, et « adulte » devrait qualifier « humain » du côté droit.) Un compte rendu parallèle de « fille » signifierait que, dans « un contexte où notre préoccupation est l'auto-identification des personnes », « fille » s'applique à Jazz, un enfant de sexe masculin de naissance souffrant de dysphorie de genre qui s'identifie en tant que fille, ce qui donne le résultat souhaité. Mais maintenant, supposons que Jazz ait une sœur âgée d'un an, Jane. Il semble que « Jazz et Jane sont toutes deux des filles » sera faux, prononcé dans le même contexte, car, quelle que soit la signification du terme « auto-identification », Jane est trop jeune pour s'auto-identifier en tant que quoi que ce soit.

Deuxièmement, et de manière plus troublante, le mot « femme » est utilisé pour spécifier le respect contextuellement saillant dans lequel Carla est similaire à la plupart des femmes (adultes) : Carla s'identifie en tant que femme. La proposition est donc circulaire (un défaut, car elle est censée spécifier la signification de « femme »). De plus, puisque « femme » dépend du contexte, « s'identifie en tant que femme » dépend également du contexte, et la proposition ne peut pas expliquer la façon dont on doit l’interpréter.

[25] Davantage d'exemples (certains peut-être avec de légères réserves) : McKitrick 2015 : 2576, Barnes 2016 : 90, Manne 2018 : 14, Mikkola 2017 : 177, et Tuvel 2018 : 81-82.

[26] La citation est difficile à concilier avec le projet déclaré de Jenkins qui consiste à fournir une « définition améliorative... de femme... [qui] respecte les identifications de genre de toutes les personnes trans » au sens Haslangerien (Jenkins 2016 : 396 ; voir section 1.1 ci-dessus). Le mot « femme » dans la citation du texte a manifestement son sens ordinaire et n'est donc pas amélioré. (En effet, la citation intervient bien avant que Jenkins n'ait expliqué sa proposition améliorative pour redéfinir « femme »). Jenkins affirme donc que (dans le sens ordinaire de « femme ») les femmes trans sont des femmes et que leurs identités sont donc « entièrement valides ». Et le sens ordinaire est celui qui importe. Par exemple, la distinguée économiste Deirdre McCloskey, qui a fait la transition de Donald (un économiste légèrement moins distingué) à l'âge de 53 ans, écrit dans ses mémoires intitulées Crossing : « Am I a woman ? Yes. » (McCloskey 1999 : 176). Cette citation est en français standard, pas en jargon philosophique, et donc tout sens amélioré est sans pertinence pour déterminer si McCloskey a raison.

[27] Note : étant donné son analyse en « clusters » du terme « femme », Stoljar pourrait ne pas approuver une interprétation non restreinte de « femmes trans » (1995 : 284–285).

[28] Le compte rendu de Witt illustre la façon dont on peut combiner la perspective selon laquelle femme est une catégorie sociale (bien qu'avec une composante biologique) et le fait que HAF est faux avec le rejet de TF. Son compte rendu comporte quelques conséquences douteuses. Par exemple, un scénario du type Le meilleur des mondes dans lequel la reproduction humaine est déléguée à des couveuses est un scénario dans lequel il n'y a pas de femmes (Witt 2011 : 39) ; elle s'oppose ainsi à Aldous Huxley. Pour la même raison, le compte rendu de Witt entre en conflit avec la propre description de l'utopie « cybernétique communiste » de la féministe radicale Shulamith Firestone (Firestone 1970 : 221–224).

[29] Le plus célèbre dans les écrits féministes est The Transsexual Empire de Janice Raymond (Raymond 1994 ; première publication en 1979). D'autres auteurs incluent Oakley 1972 : 122 ; Daly 1978 : 68 ; Gatens 1983 : 153-4 ; Paglia 1992 : 5 ; Hale 1996 : 115 ; Greer 2000 : 70-80 ; Bach 2012 : 269 ; Jeffreys 2014. Haslanger (pendant sa période descriptive - voir note de bas de page 8) peut également être incluse. (Quelques uns des auteurs précédents admettent que certaines femmes trans sont des femmes ; cette position tiède n'est toutefois, et cela est compréhensible pas très populaire.) Certains théoriciens, tout en ne rejetant pas explicitement les femmes trans (même implicitement), ne l'affirment pas non plus catégoriquement (cf. la citation de Chappell ci-dessus). Par exemple : « La question "les transsexuelles MTF sont-elles des femmes ?" n'est pas bien formulée en l'absence d'un ensemble fixe de critères de la féminité auxquels nous pouvons faire appel » (Heyes 2000 : 93). Voir aussi Scheman 1993 : 191 (cf. Scheman 1999 : 69–70, 86) ; Moi 2001 : 37, note de bas de page 50, 78, 88-99 (à inclure dans la première liste) ; et A ́ sta 2018 : 90.

[30] Bettcher affirme que les termes « femme trans » et « femme » ont des significations non standards dans certains idiolectes. Elle affirme que « femme trans » est souvent « compris comme signifiant "un homme qui vit en tant que femme" » mais « dans les sous-cultures trans, cela ne signifie tout simplement pas cela » (Bettcher 2013 : 235). Si c'est le cas alors TF, dans son interprétation ordinaire, implique « Tous les hommes qui vivent en tant que femmes sont des femmes »; en supposant qu'il existe de tels hommes et qu'ils ne sont pas non plus des femmes, TF s'avère être faux. Ce n'est pas un point de vue convaincant concernant la signification de « femme trans ». Tout d'abord, un homme pourrait vivre en tant que femme à des fins expérimentales, tout comme Vincent a vécu en tant qu'homme (voir section 2.5 ci-dessus) ; il ne serait pas pour autant une femme trans. Deuxièmement, de nouveaux mots sont souvent introduits en montrant des cas paradigmatiques d'application et de non-application, avec une explication supplémentaire, dans l'espoir que l'interlocuteur comprendra (comme nous le verrons, Bettcher elle-même fait appel à ce modèle). Aucune définition explicite n'est donnée ni nécessaire. « Femme trans » correspond bien à cela (voir note de bas de page 20, où les paradigmes sont trop évidents pour être mentionnés) et rien dans l'introduction de l'expression ne la contraint à avoir le sens d’ « homme qui vit en tant que femme ». (Le reste de cette note suppose que cette explication neutre de la signification de « femme trans » est correcte.)

En ce qui concerne le terme  « femme », et en suivant la notation de Bettcher, la signification standard (ou « dominante ») de « femme » est femme-D. Selon Bettcher, certaines femmes trans ne sont pas des femmes-D, et elle suggère même que certaines femmes trans sont des hommes-D. Ainsi, TF, interprété de manière standard, est faux. Cependant, « femme » aurait soi-disant une autre signification (« résistante »), femme-R, présente dans les idiolectes de (certaines) « sous-cultures trans » (244), et toutes les femmes trans sont des femmes-R. (Voir aussi Dembroff à paraître.)

Quelle incidence cela a-t-il sur HAF ? Comme nous l'avons vu (section 3.1), Bettcher estime qu'elle est fausse, mais l'ambiguïté seule ne le montre pas. Si HAF a deux interprétations, correspondant aux significations dominante et résistante de terme « femme », celle qui est clairement en jeu dans la littérature est la première. Il n'y a aucune raison de penser que cette interprétation falsifie HAF - bien au contraire (cf. 236).

De plus l'explication de Bettcher concernant la prétendue désambiguïsation résistante comporte ses propres difficultés. À plusieurs endroits elle la décrit comme une compréhension plus inclusive du terme « femme » : son extension est « élargie » (240), correspondant à « une catégorie élargie de la féminité » (246). Si cela est correct alors S est une femme-R si S est soit une femme-D soit une femme trans. Mais alors, en supposant une interprétation résistante similaire du terme « homme », et que (certaines) femmes trans sont des hommes-D, dans l'idiolecte de la sous-culture trans, « (Certaines) femmes trans sont des hommes » sera vrai, ce qui n'est clairement pas ce qui était prévu. Bettcher a également une idée très différente selon laquelle l'interprétation résistante de « femme » est introduite en utilisant les femmes trans comme des cas paradigmatiques (241) : elle est une femme (en pointant vers une femme trans) ; il (en pointant vers un homme stéréotypé) ne l'est pas. Le problème ici est qu'il n'est pas clair pourquoi « femme » (dans l'interprétation résistante) ne signifie pas simplement femme trans, ou du moins ne s'applique pas à de nombreuses femmes-D, ce qui, là encore, n'est pas ce que Bettcher entendait. Enfin, comme elle le note, les termes « être de sexe féminin » et « être de sexe masculin » sont également susceptibles d'une interprétation résistante (214) : si HAF est vraie selon une interprétation dominante poussée à l'extrême, elle est probablement aussi vraie selon une interprétation résistante poussée à l'extrême.

[31] Pour prendre un exemple vieux d'un siècle (cette fois d'un homme trans affirmant être une femme), voir Hirschfeld 1991 : 95-102 ; sur les variétés d'identités parmi les hommes trans, voir Hale 2009 : 46.

Il semble que l'opinion majoritaire sur TF soit une question très contingente - de manière anecdotique, l'acceptation de TF a gagné du terrain au cours de la dernière décennie environ. Il existe un monde possible proche dans lequel les femmes trans revendiquent simplement qu'elles ont - pour reprendre une phrase de Lawrence 2013 : 89 - « gagné le droit » de se dire « femmes », sans prétendre littéralement être des femmes. (Et il n'y a aucune honte à cela : être une femme honorifique est parfois plus une réalisation qu'être une femme.) Il semble peu probable que les philosophes dans ce monde soient si favorables à TF, ce qui suggère que les tenants actuels de cette position philosophique réagissent davantage à la façon dont l'opinion générale se manifeste, plutôt qu'à l'essence de la féminité.

[32] Il est important de faire la distinction entre la croyance d'être un être de sexe féminin et la croyance d'être anatomiquement un être de sexe féminin (avoir un vagin, un utérus, etc.). Si l'on est en réalité un être de sexe masculin anatomiquement ordinaire, avoir la deuxième croyance serait probablement délirant. Cependant, avoir la première croyance pourrait être compréhensible et même dans une certaine mesure défendable : ce qu'est réellement être de sexe féminin n'est pas évident.

[33] Pour une discussion critique de l'ajustement proposé par Jenkins, voir Bogardus 2019.

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